ANCIEN JOURNAL BE STÉPHEN. — FRAGMENTS
Avon, 27 septembre 1832,
Anîcée de Saule! quel doux nom! et quelle douce créature que celle qui le porte î Où ai-je vu une figure, un portrait qui lui ressemble? Je ne m'en souviens pas, mais bien certainement ce n'est pas la première fois que je vois ce type aimable et pur...
...Aujourd'hui, entre dix et onze heures, j*ai vu Féclosion
d'elpenorj au pied d'une vigne sauvage. Je suis resté une heure à attendre que ses ailes fussent développées. Elles étaient humides d'abord et isemblaient lisses, incolores. A mesure qu'elles séchaient, je voyais apparaître le duvet si doux de son corps et la poussière si bien tamisée de ses ailes. Ses portions de rose étaient juste de la couleur de l'écume de la vendange, et ses portions vertes de celle de l'olive dans la saumure...
... Quand cette dame s'est retirée, j'ai gravi les rochers pour voir le lever de Vrocyon. Il monte entre deux fragments de ro« chers qui sont ici à l'horizon et qui ui font un repoussoir formidable; il brille perdu dans les profondeurs de l'éther que ce cadre fait reculer. Cela donne, à la vue même, le sentiment d© l'infini. Je n^avais jamais vu les étoiles si belles que ce soir.
30 septembre.
Elle est revenue, avec sa mère cette fois. J'ai été profondément ému. Cette mère, ô mon Dieu ! c'est la mienne ; elle lui ressemble, non pas trait pour trait ; mais leurs âmes étaient semblables, puisque tant de signes extérieurs établissent dans mon souvenir une similitude qui me pénètre et me bouleverse. C'est la voix de ma mère ; c'est son regard si ferme dans la franchise, si doux dans la bonté ; c'est sa démarche, sa manière de s'habiller, presque aussi simple, en vérité, quoique cette dame soit riche. C'est son esprit surtout, son jugement droit, sa tendre indulgence, sa modestie, sa grâce. Elle a quarante-six ans, dit-on ; elle paraît à peine plus âgée que ne l'était ma chère défunte la dernière fois que je la vis. Comme les femmes de Paris se conservent longtemps ! Nous n'avons pas l'idée de cela dans nos campagnes. La belle Anicée de Saule dit tout haut qu'elle a trente ans. Je ne puis le croire. C'est, à peu de chose près, l'âge qu'avait ma mère, et il ne me semble pas qa'elle soit plus âgée que moi d'un jour. Si l'on nous voyait ensemble dans mon puys, sans nous connaître, on croirait que je suis le frère de l'une et le fils de l'autre...
Les champignons pullulent dans la forêt; c'est, quoi qu'on en dise, la plus saine nourriture qui se puisse trouver ; elle est presque aussi fortifiante que la chair des animaux et offrirait aux paysans une ressource véritable pendant la moitié de l'année. Malheureusement, ils connaissent peu les espèces alimentaires, et, quand ils ne s'empoisonnent pas, ils ont une méfiance qui va jusqu'à s'abstenir entièrement. J'en ai vu qui vendent des échantillons superbes pour la consommation, et qui, pour rien au monde, ne voudraient en manger
J'ai trouvé l'agaric-araéthyste en assez grande quantité ces
jours-ci. C'est le plus élégant de ces cryptoi^ames. Sa couleur lilas est d'une nuance admirable, et il exhale un parfum d'iris et de violette.
{Ici reprenait, dans les cahiers, le récit écrit par Stéphen, à une époqîie très-postérieure de sa vie,)
Dans les premiers jours, je ne fus pas aussi occupé de cette rencontre que bien d'autres l'eussent été à ma place. Il faisait encore un temps magnifique, et les charmes de la promenade m'empêchaient de songer avec regret que ma position ne devait pas me mettre en rapport avec des personnes si haut placées dans ce qu'on appelle le monde. J'allais plier bagage; d'ailleurs, Roque m'écrivait du Berry et me donnait rendezvous à Paris pour le 40 octobre.
Il fallait songer à établir mon budget pour la suite de l'éducation de Morena. Je demandai un soir à la mère Floche si elle pourrait s'en charger pour vingt francs par mois. Je ne pouvais faire ce léger sacrifice sans m'imposer de sérieuses privations ; mais gagner vingt francs par mois ne me paraissait pas impossible, n'importe à quelle besogne, et ne devait pas prendre beaucoup de temps sur mes études.
Monsieur, dit le père Floche d'un air grave, ou nous allons nous brouiller ensemble, ou vous allez reprendre tout ce que vous avez donné pour l'enfant. L'enfant est née sous une étoile, monsieur. Les dames qui sont venues ici l'ont prise en amitié et -veulent s'en charger. Ça faisait de la p* âne à ma femme de s'en séparer si vite ; mais, moi, je trouve que nous sommes trop vieux pour soigner un enfant si petit. Que nous soyons pris d'infirmités l'un ou l'autre, c'est lui qui en souffrira. La femme a donc entendu raison. On lui a fait, bon gré mal gré, un joli cadeau pour son bon cœur, et on emmène 1^
petite au château de Saule le jour où vous partirez pour Paris. On ne veut pas vous en priver jusque-là.
— Quoi ! tout cela sans me consulter, père Floche ? Je suis le parrain, moi, le seul parent, pour ainsi dire, puisque j'en ai accepté les devoirs, et, bien que ces dames me paraissent d'excellentes âmes, j'ai voix au chapitre avant tout le monde. J'étais décidé à payer pour l'enfant le nécessaire et à veiller sur lui, non pas seulement un an ou deux, mais toujours.
— Eh bien, monsieur, qui vous empêchera d'y veiller? Est-ce que vous n'avez pas lu la lettre que M. Glet vous a apportée?
— - Non, dit Clet, qui venait d'entrer, puisqu'elle est encore dans ma poche. J'allais au-devant de Stéphen sur un chemin, pendant qu'il rentrait par l'autre. Tenez, mon cher, lisez cette missive.
La lettre était de madame Marange.
« Laissez-nous faire notre devoir, monsieur; vous n'en aurez pas moins le mérite d'avoir fait le vôtre, et au delà. Permettezaous, à ma fille et à moi, de nous charger de la pauvre Morena. Nous rélèverons avec amour et, je l'espère, avec sagesse. Pour cela, il est nécessaire de nous consulter et de nous entendre avec vous. Venez donc passer la journée chez nous demain, afin que nous ayons le temps d'en causer. Mon fils ira vous chercher pour vous montrer le c hemin. Nous désirons que vous ne l'oubliiez pas.
» Julie Marangb. »
Elle s'appelait Julie, comme ma mère, cette sainte femme I II y a une destinée I Cette dernière circonstance, plus encore que la lettre et l'émotion que certaines ressemblances m'avaient causée, me décidèrent à vaincre ma sauvagerie et à me tenir prêt dès le lendemain matin à accepter l'invitation.
Le jeune Marange vint à dix heures, dans un tilbury pim-
LA FILLBULB 43
pant, traîné par un cheval superbe. Ce jeune homme, beau, grand et fort, déjà barbu jusqu'aux oreilles, paraissait beaucoup plus âgé que moi ; mais je vis bientôt que c'était un véritable enfant, et un enfant gâté, qui pis est. 11 était bien élevé et ce qu'on appelle bon garçon ; mais ses vanités étaient puériles. Il plaçait son bonheur et sa gloire dans ses habi's, dans ses équipages, dans ses armes de chasse, dans ses moustaches, que sais-je ! jusque dans ses bottes. Il fut heureux, pendaTitle trajet, de la pensée que j'étais ébloui de son élégance. Un potit accident qui nous arriva me haussa un peu dans son estime. Son beau cheval perdit un fer et se mit à boiter. Je m'en aperçus le premier et le priai d'arrêter.
— Pourquoi ? me dit-il. Au prochain village, nous trouverons un maréchal ferrant.
— Qui fera boiter l'animal bien davantage, parce qu*il n'aura pas de chaussures convenables pour son pied. Votre cheval est ipanard, monsieur, tout magnifique qu'il est, du reste. Il n'y a donc pas longtemps que vous l'avez?
— Ma foi, non : huit jours.
— Et vous l'avez acheté sans voir que ses fers de devant sont plus épais sur un bord que sur l'autre, parce que son pied ne pose pas également par terre?
— Vous êtes sûr de ça?
— Très-sûr ; venez vous en assurer vous-même.
Nous descendîmes, et, pendant qu'il constatait le fait d'un air do mauvaise humeur, je fis quelques trentaines de pas sur la route que nous avions parcourue, et je retrouvai le fer.
— Mon cher ami, vous êtes l'obligeance même, me dit mon compagnon, et, ma foi, je vous avoue, ajouta-t-il naïvement, que je ne vous aurais pas cru si bon juge. J'ai été enfoncé de mille francs sur ce cheval-là. Vous ne l'avez examiné qu'un instant avant de partir, vous avez vu sa tare qui m'avait échappé, à jnoi, après trois heures d'examen et d'essai-
— Ce n'est pas une tare. Ayez soin qu'il soit toujours ferré convenablement, et il vous fera autant de service qu'un autre.
— Où diable avez-vous appris à vous connaître en chevaux? On me disait que vous étiez un savant en us, et je me suis toujours figuré les savants distraits, ignorant toujours les choses réelles, fort maladroits de leurs mains et ayant la vue basse.
— Je ne suis pas savant, lui dis-je, et j'ai été élevé à la campagne. Mon père est propriétaire ; mon grand-père était fermier, fils d'un simple paysan. J'ai le droit de savoir observer un peu les animaux.
Nous arrivâmes au château de Saule, une belle et suave retraite entre la Seine et la forêt, et jetée à mi-côte dans les collines rocheuses qui dominent le fleuve et la vallée. Du château, qui était une maison fraîche, vaste et plus commodément adaptée à la vie intime que nos vieux manoirs du Berry, on embrassait une vue à la fois riante et immense. Le jardin descendait en pente vers la Seine. Le parc montait vers la forêt, et couronnait de ses derniers arbres la crête du monticule. De là aussi, la vue était belle, plus belle à mon gré. Elle plongeait sur ces bassins de rochers épars dans la verdure, et embrassait ces horizons boisés, imposants et mélancoliques, qui font ressembler la forêt de Fontainebleau à quelque solitude inculte du nouveau monde.
Je n'avais pas apporté de toilette à Avon. La meilleure raison pour ne pas me présenter en habit, c'est que je n'en avais pas. Pour le reste, ne comptant rendre visite qu'aux grands chênes et aux petits ruisseaux de la contrée, je m'étais muni des vêtements les mieux appropriés au genre de vie que je devais mener. J'arrivais donc, chez des dames du monde, en blouse, en grosses guêtres, et, comme je me rappelle les moindres circonstances de cette première visite, en linge fort propre, mais assez grossier. J'avais encore mon trousseau du pays, des
chemises du plus beau chanvre, filé dru par nos servantes ; ma mère elle-même avait dû, plus d'une fois, char^^er les quenouilles et mettre la main au rouet.
A ma place, Roque n'eût pas été pris au dépourvu. La seule puérilité de cet esprit si sérieux (puérilité bien pardonnable à vingt ans) Cv^nsistait à avoir tout de suite l'air d'un savant, ou tout au moins d'un homme grave. En conséquence, il était, dès le matin, partout et dans toutes les saisons de l'année, vêtu de noir, en habit, en souliers, et portait la cravate blanche. Il a gardé ce costume toute sa vie, par goût d'abord, par habitude ensuite.
Malgré l'inconvenance de ma tenue, je me présentai sans aucun embarras : cette inconvenance étant involontaire, je m'en excusai tout de suite sans mauvaise honte. J'ai toujours été sauvage, réservé, je ne me suis jamais senti timide. Il me semble qu'il y a, dans la timidité, autant de sottise et de vanité que dans l'entrecuidance.
D'ailleurs, je crois que l'homme le plus gauche du monde se fût vite trouvé à l'aise auprès de madame Marange et de sa fille. Ni avant de les voir, ni dans le cours de ma vie ensuite, je n'ai connu de femmes plus simples, plus franches, plus faciles à juger à première vue. Ce qui gêne, en général, les gens sans usage ou sans expérience, c'est l'embarras de savoir à qui ils ont affaire, et la crainte de dire ou de faire quelque chose qui choque les inconnus qu'ils abordent. Avec Anicée et sa mère, à moins d'être inepte, il était impossible de ne pas se rendre compte, d'emblée, de leurs caractères, de leurs goûts, de leurs sentiments, de leurs habitudes. Telles je les ai vues le premier jour, telles je devais les voir toute la vie : deux glaces sans défaut, deux miroirs de pureté qui, toujours placés en face l'un de l'autre, se renvoyaient l'image de la perfection pour la refléter à l'infini dans leur transparente profondeur.
Quand j'entrai, elles étaient dans le parterre, occupées à
greffer des roses. Elles s*y prenaient fort adroitement, et je m'offris à les aider. J'avais si souvent pratiqué la greffe d'arrière-saison à œil dormant^ qu'elles m'accordèrent toute confiance dès le premier coup d'œil jeté sur ma besogne.
Rien n'est si agréable que cette manière de faire connaissance en prenant part en commun à quelque occupation champêtre ou domestique. La journée se passa pour moi comme un instant, grâce à l'activité et à la simplicité d'habitudes de ces deux femmes, et à la bienveillance délicate qu'elles mirent à m'associer à leurs délassements. Aussitôt après le déjeuner, Julien prit son fusil ; Hubert Clet prit un livre, et je restai seul avec les dames. Je voulus parler de Morena.
— Pas encore, nous avons le temps I dirent-elles.
C'était une manière tout affectueuse de me retenir, et tl ne fut questioEde l'orpheline que le soir, après dîner.
Je me laissai faire. Pourquoi n'aurais-je pas accepté l'intiïïiité offerte avec tant de confiance? Je les suivis dans le parc, où elles cueillirent des ceps pour le dîner ; sous les treilles, où elles mirent les plus belles grappes de raisin dans des sacs, à la cueillette des poires, où elles trièrent les espèces qui devaient être mangées à différentes époques ; dans le fruitier, où elles placèrent les plus beaux échantillons sur les rayons, après les avoir essuyés avec soin un à un, pour les préserver de la moisissure. C'était ainsi que je passais autrefois le temps de mes vacances, aidant ma mère dans tous ces soins que la femme intelligente et laborieuse sait rendre aussi poétiques qu'utiles. En vérité, par moments, j'oubliai mes années de douleur : je me crus auprès d'elle, aidé par une charmante sœur qui embellissait mon rêve et ne le dérangeait pas. Par moments, je faillis appeler madame Marange maman et dire chez nous en parlant de la maison.
Je vis arriver avec tristesse le moment de les quitter. Qui m*eùt dit, le matin, que je passerais un jour entier sans dési-
rer de me retrouver seul, et que le trouverais court, m'eût bien étonné; et voilà que je trouvais ce qui m'arrivait tout naturel, comme si j'eusse passé ma vie entre cette mère et sa fille.
— Enfin, je pris mon chapeau de paille et demandai la permission de parler de Morena. J'exposai que, sans doute, c'était un grand bonheur pour elle de trouver une protection si brillante et si généreuse, mais qu'il y aurait peut-être un grand malheur à la suite : celui d'être élevée dans des conditions trop au-dessus de sa vraie condition, et de retomber dans la misère avec déspspoir, avec opprobre peut-être, après avoir connu des douceurs trop grandes et caressé des rêves trop brillants.
— Vous parlez avec beaucoup de raison et de prudence, répondit madame Marange ; et je ne saurais vous faire un crime de ne pas nous connaître assez pour savoir que, si nous nous chargeons de cet enfant aujourd'hui, c'est pour ne l'abandonner et la négliger jamais. Prenez donc le temps d'avoir confiance en nous ; revenez I
— Ah 1 madame, m'écriai-je, ce n*est pas là ce qui m'inquiète. Je vous connais toutes deux, à l'heure qu'il est. C'est dire que je crois en vous, que je suis sûr de votre persévérance dans la charité ; mais je vois comme on est heureux auprès de vous et comme on doit souff^rir de vous quitter. Une telle existence rendra quiconque la goûtera si difficile sur tout le reste, qu'il vous deviendra impossible de la faire cesser sans briser une âme généreuse, ou sans aigrir un cœur égoïste. Que sera l'enfant de la bohémienne? Un ange ou un démon, dans les conditions où vous allez la placer 1 Élevée par de pauvres gens, habituée aux privations , assujettie de bonne heure au travail, pourvu qu'elle soit protégée contre le vice et préservée de la misère qui y conduit, je voyais son avenir tout simple et assez clair. A^résent^ je ne le vois plus
que dans un nuage. C'est un nuage doré, il est vrai, mais il n'en est pas moins impénétrable.
Pendant que je parlais, madame Marange regardait sa fille comme pour lui dire : « Je m'attendais à cela, jd
Quand j'eus parlé :
— Voilà mot pour mot, dit-elle, les objections que j'ai faites à ma chère Anicée, lorsqu'elle m'a exprimé son désir d'élever cette pauvre petite. Ces objections sont très-fortes et subsistent encore dans mon esprit, en partie. Mais ma filte dit à cela que nous serions coupables de donner à la prévoyance plus qu'à l'entraînement ; et j'ai aussi ûien de la peine à croire, je vous le confesse, que le premier mouvement du cœur, qui est toujours le meilleur, ne soit pas aussi le plus sage. Voyons, Morena ne sera peut-être ni un ange ni un démon, mais tout bonnement une fille insignifiante ; et, dans ce cas-là, rien n'est si facile que de lui faire une existence appropriée à ses facultés et à ses goûts. Mais admettons votre hypothèse : si elle est un ange, nous l'aimerons asseï pour satisfaire l'ambition d'un ange. Si elle est un démon, nous la plaindrons et lui pardonnerons assez pour qu'elle soit un peu moins démon. Est-ce qu'on doit regarder, avant de faire ce que Dieu prescrit, si on en sera récompensé en cette vie ? Non sans doute. Je vois dans vos yeux que vous pensez comme nous ; seulement, vous craignez que le bien-être et la culture de l'intelligence ne développent le mauvais germe qui peut se trouver dans cette petite créature. Là-dessus, Anicée ne partage pas mes craintes ; elle dit que, si le ver est déjà dans le fruit, un bon soleil ne lui fera pas tant de mal, en nourrissant l'un et l'autre, que le froid qui gèle et tue le fruit avec le ver.
— Je vous avouerai que le ver me fait grand'peur, repris-je.
El je racontai de quelle manière le petit gitano, le frère de
Morena , avait subitement et sournoisement abandonné sa sœur auprès du cadavre de sa mère, après m'avoir attendri par le spectacle d'une douleur trompeuse.
Ce court récit fit une certaine impression sur madame Marange.
— Ma fille, dit-elle, pensons-y. Je peux braver et supporter bien des chagrins ; mais ne pas te préserver de tous ceux que je puis prévoir, je ne le dois pas, je ne le veux pas.
Je m'attendais à voir mon avis prévaloir. Il n*en fut rien. Madame de Saule était le reflet le plus pur de sa mère ; mais c/était un reflet si splendide, qu'il effaçait parfois, en dépit d'elle-même, le foyer où il allait puiser la lumière. Dans cette adoration mutuelle qui semblait fondre deux âmes en une seule j il était difficile, dans les circonstances ordin-aires de la vie, de trouver une diff'érence. Anicée en paraissait même comme annihilée volontairement aux yeux vulgaires ; et, dans le monde, j'ai vu plus tard qu'on lui reprochait cette naturelle et sainte vertu de l'amour filial, comme une faiblesse d'esprit qui l'empêchait d'exister, d'avoir une idée à elle, une volonté propre. C'était l'opinion d'Hubert Clet en particuUer, comme je vais avoir bientôt à le dire.
On se trompait, et, dès le premier jour, je fus à même de ne point partager cette erreur. Anicée, qui était menée à rhabitude entraînait parfois son guide. C'était l'atfaire d'un
instant, il est vrai ; mais, dans cet instant, Tune faisait faire tant de chemin à l'autre par l'ardeur de son sentiment et le courage de son esprit, qu'elles ne pouvaient revenir sur leurs pas ni l'une ni l'autre.
— Ma chère mère, s'écria-t-elle, vous dites que vous ne voulez pas que je m'expose à des chagrins ; c'est impossible ; pour cela, il faudrait me rendre égoïste et commencer par m'en donner l'exemple : c'est ce que vous n'avez jamais pu et ne pourrez jamais faire. D'ailleurs, il n'y a pas de chagrins que je ne puisse supporter sans grand mérite, puisque je vous ai pour me consoler et me dédommager de tout. Laissez donc dire ce grand philosophe, cet homme mûr et froid qui fait comme vous faites toujours, c'est-à-dire qu'il commence par se dépouiller, s'engager et se sacrifier, après quoi il donne aux autres des leçons de prévoyance et de méfiance. Demandez-lui donc s'il s'est occupé des mécomptes et des déceptions qui l'attendent peut-être, le jour où il s'est chargé de cet enfant. Voulez-vous donc avoir à l'estimer plus que moi ? J'en serai très-jalouse, je vous avertis. Et vous, monsieur Stéphen, vous êtes un orgueilleux qui voulez garder tous les risques et toutes les peines pour vous seul. Vous craignez que je ne gâte votre filleule ? vous supposez qu'elle aura tant d'intelligence, qu'elle sera forcément comme un diable dans notre bénitier? Eh bien, je vous dis, moi, que, si c'est une créature supérieure, c'est un crime d'étouffer l'intelligence et une lâcheté de ne pas la développer à tout prix ; car l'intelligence a des droits sacrés, et, si on les méconnaît, c'est alors qu'elle s'irrite et devient ennemie des autres et d'elle-même.
Madame Marange était ébranlée, et, moi, j'étais vaincu. Tenez, dit la bonne mère, pour terminer, il n'y a pas de théories absolues devant l'avenir, et, de tout ce que nous prévoyons là, si quelque chose arrive, ce sera d'une manière
si imprévue, que toute notre sagesse d'aujourd'hui ne nous servira de rien. Il faut faire le bien au jour le jour, et laisser à Dieu le soin du lendemain. Tout ce que nous pouvons arranger , c'est une éducation appropriée aux facultés et au caractère que nous verrons poindre et grandir chez notre orpheline. Si la nature )'a faite pour une vie d'humble travail, et qu'elle s'y porte sans réflexion avec de l'incapacité pour le reste, nous en ferons une bonne petite ouvrière ; si elle a de l'imagination et de l'ardeur, nous la ferons artiste ; si elle est sage et bienfaisante, nous en ferons une demoiselle. Mais nous avons besoin que le parrain surveille, juge et conseille. C'est son droit, et notre devoir, à nous, est de ne rien faire sans le consulter. Ainsi, monsieur Stéphen, vous voilà forcé de nous voir souvent et d'être un peu de notre famille pour toujours.
Je baisai avec effusion la main de madame Marange. Madame de Saule me tendit la sienne aussi. J'allais en faire autant : je m'arrêtai tout à coup : il me sembla qu'elle était trop jeune pour cette preuve de familiarité dans le respect.
On voulut me faire reconduire. J'aimais beaucoup mieux marcher, et je l'affirmai si sincèrement, qu'on me laissa libre. Hubert Clet me conduisit jusqu'à la sortie du parc, afln de me montrer la traverse, et, quand il fut là, notre entretien l'em- 'nena plus loin, presque jusqu'à mi-chemin d'Avon.
— Allons, mon cher Stéphen, me dit-il aussitôt que nous fûmes sortis de la maison, voilà votre filleule adoptée, et vous aussi, le parrain, adopté avec enthousiasme !
Gomme il y avait un dépit marqué dans son accent, je m'arrêtai, étonné et attendant qu'il s'expliquât mieux. Il s'en aperçut, se prit à rire et passa outre ; je le suivis.
Je vous fais mon compliment, reprit-il, quelques pas plus loin, d'un ton plus naturel, du succès que vous avez auprès de bes danaes. Tout le monde n'est pas si heureux! c'est ce qui
prouve qu'avec les femmes, quand il s'agit de plaire, il suffit de le vouloir.
— Je comprends fort bien, lui répondis-je en riant, que vous ne l'avez pas voulu, puisque vous désirez que je le comprenne; mais permettez-moi de ne pas le croire. Vous avez dû désirer de vous rendre agréable, et je pense (en tout bien, tout honneur, car je ne me permets jamais de plaisanter mal à propos) que vous avez dû réussir autant que vous le méritez.
— Oh! oh! l'homme sérieux ! reprit-il, des compliments un peu moqueurs pour moi et de la diplomatie à propos de madame de Saule? Déjà? Comme vous y allez, mon provincial î Vous devriez être plus confiant avec celui qui vous a valu cette belle connaissance.
— Je ne la cherchais pas.
— Ce qui veut dire que vous ne voulez me savoir aucun gré d'avoir fait ici votre éloge et de vous avoir porté aux nues ?
— Si fait ; si vos éloges sont sincères, quelque exagérés qu'ils puissent être, j'en suis reconnaissant, ainsi que de l'honneur que vous m'avez procuré en me faisant connaître des personnes qui me paraissent dignes de tous les respects.
Allons, Stéphen, s'écria-t-il avec un peu d'humeur, ne le prenez pas sur ce ton. Vous me faites l'effet dans ce momentci, vous qui avez pourtant de l'esprit, d'un maître d'école de village qui a dîné chez la châtelaine de l'endroit, et qui a été si ébloui de cette faveur, qu'il n'a même pas voulu regarder si elle était laide ou belle.
— Je n'ai pas été tant de mon village : j'ai fort bien vu que madame de Saule est belle comme un ange.
— AhJ j'en étais sûr! Vous aimez ces têtes-là? C'est fade, c'est calme, c'est ennuyeux comme un ciel sans nuage.
— Permettez-moi d'avoir mon goût. Peu vous importe, je présume.
— Sans doute. Mais cela ne sera peut-être pas aussi indiffé*
rent à madame de Saule. Il faudra que je lui dise votre admiration.
— De quoi vous mêlez-vous, je vous prie?
— J'ai envie de m'amuser à lui faire la cour pour vous. Ç& me distraira.
— Je vous engage beaucoup, si vous ne voulez pas être inconvenant dans vos façons de vous divertir, de ne pas me prendre pour le sujet de vos plaisanteries.
— Bien, bienl Vous vous fâchez, parce que vous vous sentez le courage de faire la cour pour votre compte. Bravo 1 mon savant. Vous avez plus de courage et d'aplomb que je ne me le serais imaginé avant de vous voir ici. Comme vous vous tenez sur vos deux pieds 1 Allons, pardonnez mes sottes railleries, et habituez- vous, puisque vous voilà lancé dans le monde, à ne pas prendre au sérieux ces sortes de choses. Bien d'aurtres que moi vous feront compliment de vos bonnes fortunes ; n'allez pas vous imaginer, chaque fois, que c'est par dépit ou par convoitise. Pour moi, il n'en est rien. Madame de Saule est une belle personne et une excellente femme, mais si vulgaire d'es^ prit, si froide d'imagination et si dominée par sa mère, qu'elle en est abêtie, et ce n'est pas moi qui voudrais engager la lutte contre tant de vertu, de prosaïsme et de surveillance maternelle. D'ailleurs, quelle femme mérite d'être aimée assez pour qu'on la dispute, ou seulement pour qu'on l'envie à un camarade? Elle existe peut-être, mais je confesse ne l'avoir jamais rencontrée.
Il me parla longtemps encore sur ce ton, et j'avoue que sa fetuité me déplut tant ce jour-là, que je faillis, à plusieurs reprises, le lui faire sentir durement. Plus il s'efforçait de dénigrer madame de Saule, plus je Usais clairement dans sa pensée qu'il en était vivement épris, et que, n'ayant pas été encouragé, il n'avait pas même trouvé moyen de le lui dire ; il était blessé de me voir mieux accueilli au bout d'une journée que lui au
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bout de deux mois, et il se mordait les doigts de m*avoir introduit dans la maison. J'ai su, depuis, qu'il avait imaginé de raconter l'histoire de Morena et la mienne, pour se ménager un tête-à-téte avec madame de Saule, en l'accompagnant chez les Floche en l'absence de sa mère. Mais ce projet avait échoué. Madame de Saule s'était fait escorter d'un vieujL ami de sa famille.
Si je me contins, ce fut par îa crainte d'être aussi fat que lui en m'imaginant que madame de Saule avait besoin de moi pour embrasser la cause de ses charmes et de ses mérites. Je pris le parti de ne plus écouter ce qu'il me disait , il s'en aperçut et me souhaita le bonsoir, en assurant que j'étais amoureux fou et que j'étais capable de ne pas retrouver mon chemm.
Je le retrouvai fort bien. J'ignore si j'étais amoureux. Je n'en avais pas conscience, car j'eusse pu jurer que je ne l'étais pas. Je me sentais presque heureux ce soir-là. J'avais plus de confiance dans la vie, je marchais avec plus de plaisir, la nuit me paraissait plus belle; je ne me sentais plus seul et abandonné sur la terre : et pourtant je n'espérais rien, je n'eusse rien osé désirer. Hubert Clet avait gâté la première heure de ma course, en s'efforçant de donner une forme réelle à mes vagues et chastes aspirations; mais, à mesure que je m'avançais seul dans la forêt, cette influence désagréable se dissipait, jt je me retrouvais seul avec les bons souvenirs de ma journée.
La lune était splendide, le profond et majestueux silence des premières nuits d'automne n'était interrompu, par moments, que par la course effarée et soudaine des cerfs et des biches dont je troublais la retraite.
C'était l'époque de l'année où les gardes de la forêt et les paysans de la lisière croient entendre passer la chasse fantastique du grand veneur. J'aurais bien souhaité quelque brillante vision de ce genre ; mais elles ne sont accordées qu'à ceux qi^^ ont le bonheur d'y croire.
Il ëtait près de minuit quand j'arrivai à la maison Floche. Je revenais souvent aussi tard. Je sortais même quelquefois au milieu de la nuit pour étudier la géographie céleste, et je rentrais, aux approches du jour, sans réveiller mon hôte. J'avais la clef de ma chambre, et l'escalier était extérieur.
Je fus surpris en approchant de la maison, de voir de la lumière au rez-de-chaussée, comme si, par exception, on se fût inquiété de mon aÀsence. Je doublai le pas, et remarquai une ombre noire, qui semblait se détacher de la fenêtre, glisser le long du mur et s'enfoncer dans le buisson. C'était évidemment quelqu'un qui épiait, du dehors, ce qui se passait à l'intérieur. Je ne m'amusai pas à crier : Qui va là ? comme font les gens qui ont peur et qui craignent de mettre la main sur le larron. J'allai droit à la maison en silflant, comme si je n'eusse rien remarqué, et, quand je fus arrivé à l'endroit du buisson où le fantôme avait disparu, j'y entrai brusquement. Aussitôt un bruit de pas et de branches brisées m'apprit que le voleur ou le curieux fuyait en me sentant si près de lui. Je le suivis ; mais il avait de l'avance sur wm et m'échappa. Un instant je le vis traverser le chemin à vingt pas de moi. C'était un homme ; voilà tout ce que je pus distinguer. Je courus en vain; ramené à mon gîte par crainte de quelque danger plus voisin pour mes hôtes, j'abandonnai ma poursuite inutile, et retournai vers-eux par un autre chemin.
J'y étais à peine engagé, que je vis accourir à ma rencontre une autre ombre plus petite et plus grêle, que je distinguais assez pour voir que c'était un enfant. Sans doute, il croyait rejoindre par là l'autre fugitif sans me rencontrer; mais, dès qu'il m'aperçut, il coupa droit dans le fourré, où je ne perdis pas mon tem.ps à le chercher.
Une ban^s de malfaiteurs menaçait peut-être la maison. Le mieux était d'aller avertir nos hôtes et de défendre la place avec le vieux Floche, qui possédait un bon fusil de munition
(il avait été de la garde nationale de Fontainebleau), et qui, avec mon aide, pouvait faire bonne contenance.
La lumière éclairait encore la croisée de leur chambre, et, m moment d'entrer, je crus entendre de sourds gémissements. Je poussai vivement la porte. La mère Floche était levé© et fit un cri d'effroi.
Bientôt rassurée, elle me rassura moi-même en me disant que son mari souffrait de ses rhumatismes, et que rien de fâcheux d'ailleurs ne leur était arrivé. J'approchai du lit du père Floche. Il était en proie à de vives douleurs, et je crois que, si on nous avait attaqués, il eût été hors d'état de se défendre. Il avait un rhumatisme articulaire des plus aigus. Morena dormait tranquillement dans sa corbeille posée su? un coffre, au pied du lit de la vieille femme.
Je n'avais rien à indiquer qui pût soulager le malade; sa femme, habituée à le soigner, s'en acquittait fort bien. Je fis une ronde attentive et minutieuse autour de la maison, et, no voyant plus rien qui pût donner des craintes, je rentrai pour aider la bonne Floche à veiller son mari. Je lui demandai alors si elle avait vu ou entendu quelqu'un rôder sous sa fenêtre. Elle ne s'était aperçue de rien ; mais elle me raconta que, vers le coucher du soleil, un homme de fort mauvaise mine était entré chez elle pour allumer sa pipe, sans trop demander la permission. Il n'avait pourtant montré aucune hostilité, et même, en voyant le père Floche se traîner à son lit, il s'était approché de Morena, que la mère Floche tenait dans ses bras; il l'avait beaucoup regardée, offrant de la bercer pendant qu'elle-même aiderait son mari à se coucher; il avait fait cette offre d'un ton fort doux.
— Mais il avait une si vilaine figure et un regard si faux, ajouta la vieille, que je n'ai pas osé lui confier l'enfant et que je l'ai engagé même à ne pas nous déranger plus longtemps. Alors il s'est mis à rire, en disant :
» — Est-ce que vous croyez que je veux vous la voler, votre petite fille? Elle n'est pas déjà si belle!
» — Ma foi, elle n'est pas, lui ai-je dit de même, bien blanche ni bien grasse ; mais vous n'avez rien à lui reprocher de ce côté-là.
— C'était donc un bohémien? demandai-je à mon hôtesse.
— Je ne saurais pas trop vous dire, répondit-elle. C'était un homme très-brûlé du soleil ; mais, malgré que ces gens-là se marient toujours entre eux, il y a bien du sang mêlé dang leur race. J'en ai vu qui étaient noirs comme des nègres et d'autres qui étaient presque blancs. Je jurerais que notre Anna est la fille d'un chrétien d'Espagne, car elle n'a pas les grosses lèvres et les cheveux crépus, et, quant à sa peau, il y a bien des gens du midi de la France qui ne l'ont pas plus blanche.
— C'est vrai ; mais continuez votre récit. J'ai dans l'idée que ce visiteur brun et laid était de la tribu, qu'il savait trèsbien l'histoire de la naissance de Morena et qu'il venait pour la réclamer ou pour l'enlever.
- Il ne l'a pas réclamée du tout. Je n'avais pas grande envie de faire la conversation avec lui, et je n'ai voulu ni le questionner ni l'écouter. Il s'en est allé en ricanant et en disant :
)) — Si votre mari est longtemps malade comme çà, voilà un petit enfant qui ne sera guère soigné ou qui vous gênera beaucoup. Vous serez forcée de le mettre on nourrice...
» — C'est bien, lui ai-je dit.
» Et il est parti sans rien demander.
— Tont cela et ce que j'ai vu tout à l'heure me confirment dans m.on idée, mère Floche : l'homme qui regardait chez vous à travers la vitre était probablement le même que vous avez reçu et congédié ; et, quant à l'enfant, qui ne s'est pas présenté chez vous, mais qui s'est caché à mon approche, je jurerais que c'est le frère de Morena.
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— Alors vous pensez, dit-eile, qu'ils ont l'idée de me voler ma pauvre petite pour en faire une saltimbanque? Ce serait bien la peine de l'avoir fait baptiser et d'en avoir eu un si grand soin ! Alors, monsieur, il faut nous réjouir de ce que ces dames charitables veulent s'en charger, et il faut la leur donner le plus tôt possible; car, une fois que vous serez parti, avec mon mari malade comme ça, comment pourrai-je la défendre, cette pauvre créature innocente?
J'étais complètement de l'avis de la bonne femme, et les cîr- '^onstances de cette soirée levaient tous mes scrupules. Je passai la nuit à veiller autour de la maison. Dès le jour, je courus à Avon, d'où je ramenai, ^îrimo^ une femme que la mère Floche consentait à prendre pour l'aider à soigner son mari ; secundOj une petite charrette attelée d'un âne robuste et couverte en toile. Je pris les rênes, après avoir caché la brebis noire au fond de ce modeste véhicule, à côté de Morena bien couchée dans sa corbeille.
Je fis ces dispositions avec beaucoup de mystère; je pouvais compter sur la prudente discrétion de mes hôtes, et je fis plusieurs détours dans la forêt, m'assurant bien partout et avec soin que je n'étais ni observé ni suivi. On eût dit que l'enfant comprenait mes desseins; car elle ne trahit pas une seule fois mal à propos sa présence par un vagissement.
J'entrai par la porte du parc qui touchait à la forêt. J'y rencontrai madame de Saule, qui m'aida à m'introduire avec mon précieux bagage dans la maison, sans être vu de ses domestiques, dont elle n'était pas parfaitement sûre.
C'est ainsi que j'arrivai pour la seconde fois dans cet éden que j'avais quitté la veille avec peu d'espoir d'y revenir aussi vite que je le souhaitais.
le fus accueilli avec une joie sincère. Madame de Saule me remerciait avec effusion. Il semblait qu'elle crût me devoir de la reconnaissance. Elle reçut l'enfant comme un dépôt sacré que je lui confiais, admira sa propreté, sa gentillesse, et s'épanouit au sourire de cette petite physionomie. C'était le premier sourire de Morena. On eût dit qu'elle était frappée de la beauté de son nouvel asile et de la tendresse de sa mère adoptive. Étrange destinée que la sienne, étrange destinée que la nôtre I
Comme je n'avais annoncé l'exécution de mes promesses que pour la fin de la semaine suivante, on n'avait encore rien préparé pour l'installation de l'enfant. On n'avait pas même décidé si elle serait nourrie dans la maison ou dans les environs. Le premier soin de madame de Saule fut de me prier de la porter dans sa chambre, où nous devions trouver madame Marange.
Là, je racontai en détail les petits événements de la veille, et nous eûmes à nous consulter. Si Morena avait réellement une famille qui vînt à la réclamer, nous ne pouvions la lui refuser» Mais quelle serait la preuve que cette famille fût celle de la bohémienne, puisque nous ne savions pas même le nom de cette dernière?
Nous devions donc être très-circonspects avant d'accorder confiance à ceux qui se présenteraient, et défendre l'enfant
;la filleule
contre des tentatives d'enlèvement. Par conséquent, îa pre^ mière éducation nous forçait à des précautions particulières. De ce moment, la question fut tranchée. Morena devait être et serait ébvée dans la maison de madame de Saule. Tous les hasards polissaient Morena dans les bras de cet ange.
Une des femmes les plus dévouées à son service fut chargée de veiller à toute heure sur l'enfant. On lui attribua une chambre aérée et commode dans le corps de logis qu'habitaient la mère et la fille. La brebis, dont le lait paraissait si merveilleusement approprié à son tempérament, puisqu'elle n'avait jamais été et ne fut jamais malade pendant l'allaitement, lui fut conservée pour nourrice.
Pendant qu'on vaquait à ces soins, j'eus le loisir et l'occasion d'apprécier tout à fait les instincts et l'âme maternelle d'Anicée. La Providence se trompe donc quelquefois, puisqu'elle n'avait pas béni les entrailles d'une telle femme.
Pourquoi ne ferai-je pas ici le portrait d'Anicée de Saule?.., Le pourrai-je? Ma main n'a jamais essayé de le tracer; elle tremble en l'essayant.
Elle était plus petite que grande, et toujours si chastement vêtue, que tout le monde ne savait pas si elle était belle autre» ment que par le visage. Il fallait une de ces rares occasions où, pour se soumettre aux exigences du monde, elle revêtait une toilette de ville, pour savoir que ses épaules étaient aussi parfaites que ses bras, et son corsage aussi fin que ses pieds étaient petits. A l'habitude, elle avait des habits aisés, flottants, sous lesquels chaque mouvement gracieux trahissait pour moi la beauté de son être, mais qui, loin d'appeler le regard, semblaient vouloir y dérober sans aflTectation la femme pudique par instinct. Yivant toujours dans l'intimité de la fafamille, ne sortant de son intérieur que contrainte et forcée par certaines convenances de position, on la voyait tous les jours semblable à elle-même de caractère, de manières e%
même de costumes. Hubert, dans ses jours d'humeur, disait qu'elle n'était pas assez femme, et qu'il y avait quelque chose d'insolemment apathique à passer sa vie en robe de chambre. D'autres fois, quand il la comparait aux autres Temmes du monde, il avouait qu'avec sa robe blanche ou gris de perle à larges plis et à larges manches, ses beaux cheveux bruns noués et relevés comme au hasard, elle arrivait, on ne savait comment, à être toujours la plus richement habillée et la plus heureusement coiffée. Alors il prétendait que, sous cet air de négligence et d'oubli d'elle-même, il y avait une insigne coquetterie; car il n'était pas embarrassé pour se contredire lui-même, en étudiant comme un problème désespérant cette femme si simple et si vraie, dont la beauté morale était aussi transparente que sa beauté physique était voilée.
Tout le mystère de cet art qu'elle avait de plaire toujours aux regards en même temps qu'à l'âme, consistait dans un sentiment du vrai que je n'ai jamais vu en défaut chez elle. Si elle touchait à une broderie coloriée, sans y songer et sans s'appliquer., elle peignait un chef-d'œuvre avec son aiguille; si e.Me regardait une œuvre d'art, elle en sentait immédiatement le fort et le faible avec une justesse prodigieuse ; si elle admirait un beau livre, on pouvait être sûr que là où l'auteur avait été le plus véritablement inspiré, là aussi elle était le plus vivement émue. Aussi, en nouant sa ceinture à la hâte, ou en relevant ses cheveux magnifiques sans consulter le miroir, elle se faisait, sans préméditation, poétique et belle, comme ces figures du Parthénon, largement et simplement conçues, qui semblent réaliser la perfection à Tinsu de la main qui les a créées-
C'est dire assez que c'était un être de premier mouvement. / Pourtant son imagination était calme, peut-être même froide; son éducation n'avaitpas été plus approfondie que celle des autres femmes de sa condition. Elle n'était savante en rien de ce qui sort des attributions de son sexe. Elle avait m^me dû être
un peu paresseuse dans son enfance, faute de vanité ou à force de bonheur ; car, outre qu'elle avait eu la meilleure des mères, c'était une nature heureuse par elle-même. Mais son cœur, doué d'une bienveillance, d'une commisération, d'un dévoue* tnenl extrêmes, lui tenait lieu d'imagination, de science et d'activité. Elle devinait tout cela par le sentiment personnel, et, comme jamais son sentiment personnel n'avait rien d'égoïste, d'hypocrite ou de lâche, elle avait dans le cœur des décisions souveraines, des solutions sans réplique, des sagesses toutes divines.
Elle présentait donc ce contraste enchanteur d'une personne très-raisonnable et très-spontanée, douce comme l'abnégation, résolue comme le dévouement; faible devant tout ce qui demandait de la tolérance, forte devant tout ce qui exigeait de 'équité. Les gens qui la con-naissaient peu la jugeaient froide et nulle, à cause de sa vie austère et de sa complète absence dë coquetterie. Ceux qui la connaissaient davantage la trouvaient romanesque dans sa confiante bonté. Ceux qui la connaissaient tout à fait la jugeaient comme je viens de la peindre.
Elle est tout cœur des pieds à la tête, disait le vieux chevalier de Valestroit, l'ami d'enfance de son grand-père. Sa conscience, son esprit, son instruction, sa grâce, tout part de là.
J'aurai Toccasion de parler davantage de ce vieillard qui l'appréciait si bien, parce que lui-môme, ridiculement ignorant pour un homme, avait, comme Anicée, des puissances de cœur qui suppléaient à tout. Il faut que je reprenne le fil de mon histoire; je m'aperçois que je suis un narrateur bien malhabile, et que j'écris comme j'ai vécu, en m'arrètant à chaque pas pour admirer ce qui me charme, sans songer à gagner le but.
Je dois pourtant dire absolument, avant de passer outre,
que cette journée s'écoula comme la veille et le lendemain, comme bien des jours ensuite, sans que cet être divin m'occupât de manière à me le faire défmii .1 y avait en moi un instinct qui me commandait de Testimer sans réserve, de l'ai-w mer sans réflexion. L'amour s'insinuait dans mon sein comme s'insinuent dans les veines ces vins doux de mon pays, qui, à la saison des vendanges, semblent innocents comme le lait, et qui vous font complètement ivre avant qu'on ait étanché la première soif. Tous les étrangers y sont pris ; leur raison est à peine troublée que leurs pieds sont enchaînés déjà par l'ivresse. Moi, étranger à l'amour, à la vie, j'étais déjà lié par une passion absolue et invincible, avant de croire que je fusse seulement amoureux.
Tous les jours, vers cinq heures, je m'en retournais à la maison Floche, ne voulant pas abandonner mes hôtes à la tristesse, à la maladie et à l'isolement. Tous les jours, madame Marange, en recevant mes adieux, me disait :
— A demain, n'est-ce pas?
Et, tous les jours, j'arrivais à midi.
J'avais fixé mon départ au 40 octobre. Le père Floche commençait à se lever. Rien de menaçant ne s'était produit autour de sa demeure. On n'avait pas vu non plus la moindre trace du pied d'un gitano sur le sable des allées du parc de Saule. Le 9, comme j'allais décidément faire mes adieux, madame Marange me dit ;
— Pourquoi nous quitter ? Nous sommes forcés par nos affaires de rester ici jusqu'à la fin du mois ; restez-y avec nous. Quittez votre maison Floche, qui devient froide , et vos bois, qui vous rendront misanthrope. Nous avons pour vous une petite chambre bien modeste, mais bien isolée, où vous travaillerez tant qu'il vous plaira. Allez embrasser votre ami du Berry, puisqu'il vous attend, et revenez le lendemain. Vous ne serez pas trop en retard pour les cours que vous
voulez suivre, et vous reviendrez avec nous à Paris. Comme nous comptons emmener Morena, vous ne l'aurez pas perdue de vue un seul jour.
J'eus le courage de refuser ; je sentais d'avance tout ce que Roque aurait à me reprocher si je m'endormais ainsi dans les délices. Madame Marange insista.
— Tenez, me dit-elle, ce n'est pas une offre que je vous fais, c'est une preuve d'amitié que je vous demande. Je ne peux pas vous dire pourquoi et comment vous nous rendrez service en nous sacrifiant ces vingt jours ; je vous le dirai probablement plus tard.
Je n'hésitai plus, je promis. J'allai recevoir Roque à la diligence de Paris ; car, cette fois, il n'avait pu revenir par Fontainebleau. Il me gronda , il me railla , il me menaça de m*abandonner à mon apathie si je le quittais. Je le quittai. Je revins à Saule le lendemain.
— Tenez, me dit madame Marange, le soir même, en se promenant seule avec moi au jardin , je suis si reconnaissante de votre dévouement, que je veux vous dire tout de suite en quoi il consiste. C'est à nous préserver de la malveillance d'un petit ennemi que nous nous sommes fait. Ce pauvre M. Hubert Clet ne s'est-il pas imaginé de faire à ma fille la plus sotte, la plus ébouriffée, la plus ridicule déclararation d'amour ? Elle en a ri. Ça l'a blessé, et cependant il reste, après avoir toutefois juré de ne pas recommencer. Nous ne trouvons pas que nous devions le chasser, cela n'en vaut pas la peine. Ma fille a trente ans. Elle a déjà derrière elle une vie si sérieuse et si irréprochable, qu'elle aurait mauvaise grâce à éloigner d'elle un si pauvre danger. D'ailleurs, mon fils, qui, naturellement, ne sait rien de cela, et qui, sou$ ses airs d'enfant gâté, cache des instincts assez chevaleresques, pourrait bien faire un mauvais parti à son ami. M. Ciel est volontiers rogue, et ne se laisserait pas traiter comme un
petit garçon. Devant cette crainte, nous avons dû nous taire ; mais, bien que M. Clet soit redevenu fort convenable, son insistance à rester ici nous étonne. Il semble qu'il se soit promis à lui-même de ne pas passer pour éconduit auprès de ses amis de Paris, auxquels nous savons, par le chevalier, qu'il a fait la confidence de ses projets amoureux. Je crains qu'il ne s'obstine à retourner seulement le même jour que nous, et à se montrer assidu chez nous. Je crains que cette petite comédie de mauvais goût ne fasse perdre patience à notre vieux chevalier, qui a la tête vive, et qu'il ne remette tout haut cet enfant à sa place. Alors... je vous avoue ma faiblesse de mère, je crains un duel entre mon ûls et M. Hubert.
— Dois-je m'en charger, madame ? répondis-je avec une naïveté qui fît sourire madame Marange. Parlez, je provoquerai Hubert aujourd'hui même.
— A Dieu ne plaise, mon cher enfant ! s'écria-t-elle ; vous n'avez pas mission de défendre ma fille, et une affaire qui nous atteint si peu ne mérite pas le plus petit coup d'épée. Il ne s'agit pas de cela ; il s'agit de détruire, par votre présence, l'effet de l'outrecuidance de M. Clet. Sans vous, nous voici seules ici avec mon fils et lui qui se pose en don Juan. Nous avons de vieux amis, nous n'avions jamais reçu de jeunes gens dans l'intimité de la campagne. De ce que nous avons cédé au désir que montrait Juhen de nous amener celui-là, il voudra faire conclure que ses prétentions sont agréables. Si vous êtes admis dajis cette intimité, il ne pourra se vanter d'une exception en sa faveur, et même je veux vous demander de nous amener votre ami Roque un de ces jours, ne fût-ce que pour quelques heures. Nous l'aimons sans le connaître et nous voulons le voir à Paris. Puisqu'il faut que mon fils, en devenant un jeune homme, ramène la jeunesse à notre foyer, je voudrais l'y entourer, en même temps que nous, de jeunes gens sérieux et d'un caractère sûr. Ils sont rares. Puisque
nous sommes assez heureux pour vous avoir découvert, restez-nous. Peu à peu, je suis persuadée que vous prendrez de rinfluence sur Julien, et que vous le dégoûterez des gens et des choses frivoles.
Cette bonne mère n'eut pas de peine à me convaincre. La pensée ne me vint seulement pas de lui dire qu'elle venait d'imaginer un remède qui pouvait être pire que le mal. Je me sentais si fort de la conscience de mon respect pour sa fille, que je ne prévis pas une chose bien simple et qui devait arriver nécessairement : c'est que Clet, par dépit, donnerait à entendre, dans un sens ironique ou malveillant, que je lui étais préféré.
Dès ce jour, la lutte fut engagée sourdem.ent entre lui et moi. Il se borna d'abord à observer, puis me railla de filer le parfait amour, sans espoir et sans profit ; enfin, il partit brusquement, résolu, non à calomnier madame de Saule (son âme n'était pas capable de cette noirceur préméditée), mais tout porté à dénigrer nos relations lorsqu'elles gêneraient son amour-propre.
Madame Marange avait de la fortune ; mais la terre de Saule, qui avait appartenu à son gendre, était sans importance. M. de Saule avait eu des emplois assez brillants pour suppléer à l'insuffisance de son patrimoine. Après sa mort, sa veuve, qui n'avait jamais eu le goût du monde, avait souhaité d'habiter la campagne une grande partie de l'année, et, aux diverses résidences qu'elle possédait, elle avait préféré celle-là à cause du site. On avait donc décoré avec une élégante simplicité le petit château, et agrandi le jardin et le parc aux dépens des prairies environnantes; l'exploitation agricole offrant un mince revenu, on n'avait pas à s'en occuper beaucoup, et on sortait peu de la réserve, si ce n'est pour aller rendre des services pleins de simplicité et de cordialité aux gens de la campagne, quelquefois pour yisiter en voiture les plus beaux sites environ-
nants. En général, ces deux femmes vivaient comme cachées dans leur sanctuaire, subissant les visites avec une aménité résignée, et préférant une vie réglée et uniforme à tout autre genre d'existence.
C'est ainsi que j'avais vécu près de ma mère, et la destinée d'Anicée dans le présent était si semblable à la mienne dans le passé, qu'auprès d'elle je croyais recommencer à vivre dans les conditions normales de mon être.
Roque, céxiant à ma prière et aux aimables avances de madame Marange, vint passer une journée avec nous. Il était trop bon et trop droit pour ne pas apprécier tout de suite ces deux femmes ; il remarqua vite une chose qui ne m'avait pas frappé, et qui ne changea rien à mes sentiments quand il me la fit constater : c'est que madame Marange, avec son ton simple et sa vie modeste, était extrêmement instruite pour une femme. En cela, elle dépassait sa fille; mais elle cachait ce genre de supériorité avec un soin extrême, et il fallait pour s'en apercevoir, toute l'obstination naturelle que mettait Edmond Roque k ne vouloir pas s'intéresser aux choses vulgaires, et le besoin qu'il avait continuellement d'élever la conversation à des résumés de science abstraite, quand il ne pouvait la faire rouler sur des faits de science positive. Il était pédant, mais de bonne foi, avec tant d'amour et si peu de vanité, qu'il, fallait bien l'accepter ainsi, et l'aimer quand même. Par obligeance, par bonté, par savoir-vivre, madame Marange lui laissa donc voir qu'elle le comprenait. Elle était la veuve d'un homme qui avait cultivé modestement les sciences par goût et par aptitude naturelle ; elle n'était pas une femme savante, mais rien de ce qui avait intéressé son mari ne lui était étranger.
J'ai dit par quelle supériorité d'élan dans la tendresse Anicée redevenait l'égale, et, à mes yeux, plus que l'égale de son admirable mère ; mais Roque n'en jugea pas ainsi ; il trouva
oien plus d'attrait à se faire écouter, et même questionner par madame Marange, qu'à contempler madame de Saule. Elle lui sembla, par conséquent, la plus jeune, la plus belle des deux. H est certain qu'elle était encore charmante et qu'elle pouvait éblouir un tout jeune homme. Ces sortes de sympathies, que l'âge rend disproportionnées, et qui sont invraisemblables à la pensée, sont poiirtant très-fréquentes, par conséquent trèsnaturelles ; mais, entre une femme si saine de jugement, aussi vraiment chaste que madame Marange, et un enfant aussi pur et aussi froid que mon ami, l'attrait ne pouvait qu'être tout moral, la sollicitude toute maternelle.
Néanmoins, la jeunesse, quelque austère qu'elle se fasse, aime à exagérer ses appréciations ; ses hyperboles sont vives, son vocabulaire est jeune. Aussi Roque me dit-il en riant, dès le premier jour, qu'il était amoureux de madame Marange.
— Oui, amoureux est le mot, ajouta-t-il en reprenant son sérieux habituel ; je ne sais pas si c'est une femme d'un âge mûr, cela m'est parfaitement égal ; elle me paraît beaucoup plus belle que sa fille, et nulle femme ne m'a jamais plu autant qu'elle. Tu peux donc lui dire de ma part qu'elle a en moi un adorateur dévoué, un mari très-fidèle si bon lui semble.
C'est ainsi que, pendant plus de vingt ans. Roque parla de madame Marange et qu'il lui parla à elle-même ; mais, comme jamais il n'alla plus loin et ne songea même à lui baiser la main, cette sainte femme n'en fut pas compromise, et, à soixante et dix ans, elle l'appelait encore son amoureux, avec cette simplicité enjouée qui est le privilège des matrones irréprochables.
Malgré le plaisir que Roque goûta dans cette journée, il ne manqua pas, dès qu'il fut seul avec moi, de me gronder énergiquement sur ma paresse. Je n'avais pas ouvert un Uvre depuis quinze jours ; je n'y avais pas même songé. Je ne sentais pas le besoin de la vie purement intellectuelle, depuis que celle
du cœur m'était rendue. J'avais été sevré de celle-ci depuis deux ans : il me semblait bien avoir le droit de la savourer pendant quelques jours.
— Quelques jours l disait Roque indigné. Ne dirait-on pas que monsieur compte vivre plusieurs siècles î et il mourra peutêtre samedi ou dimanche. Il mourra sans avoir appris ce qu'on peut apprendre dans une semaine, c'est-à-dire un monde, un des mondes dont se compose le monde infini de la science.
Roque prêchait d'exemple. Dans ses vacances, il avait appris le sanscrit ; il appelait cela respirer l'air natal et se retremper à la campagne.
Il blâma l'adoption de Morena ; il eut pour le faire toutes les raisons qui m'avaient fait hésiter. Il fut sourd à celles qui m'avaient vaincu ; ce qui ne l'empêcha pas de trouver la petit fille ravissante et de donner de fort bons conseils sur la manière de Eoigner son développement physique.
VIIÎ
Nous sommes encore une fois privés de souvenirs personnels de Stéphen; mais, comme c'est à cette même époque que nous avons connu intimement les principaux personnages de cette histoire, nous pourrons raconter très-fidèlement ce qui manque dans son récit.
Madame Marange et sa fille occupaient à Paris une maison qu'elles avaient achetée rue de Courcelles ; leur genre de vie y était à peu près le même qu'à la campagne ; elles y avaient un grand et bea^ jardin qui les isolait du voisinage et leur per-
mettait de ne pas trop se croire à la ville. Elles eussent préféré passer toute l'année aux champs ; mais Julien Marange n'eût pas été de cet avis, et elles le trouvaient trop jeune pour i'abandonner à iui-méme. Dès le matin, Anicée s'occupait de Morena ; elle surveillait sa toilette, et même, quand sa mère ne l'observait pas trop, elle s'en acquittait elle-même avec un plaisir naïf : elle n'avait jamais connu cette joie féminine de tou^ cher adroitement à un petit être, de chercher à deviner ses désirs, à étudier le langage de ses vagissements et l'expression, chaque jour plus intelligible, de ses regards. Elle s'initiait, avec une amoureuse curiosité, à ces mille petits soins dont l'intelligence est révélée aux mères et qu'elle regrettait si douloureusement d'être forcée d'apprendre. Elle rougissait presque de son ignorance ; elle avait hâte de n'avoir plus le secours d'une étrangère entre elle et cet enfant, à qui elle voulait pouvoir s'imaginer qu'elle avait donné la vie.
Madame Marange craignait un peu l'excès de cette tendresse^ et s'efforçait de la réprimer ou de la contenir. 11 y avait cinq ans déjà qu' Anicée était veuve. Sa mère désirait qu'elle se remariât, et redoutait un obstacle dans l'adoption exclusive et jalouse de cet enfant étranger, qu' Anicée tendait à considérer comme le sien propre, jusqu'à concevoir déjà vaguement l'idée de ne le sacrifier à aucune affection nouvelle.
Anicée avait été mariée à un homme de mérite, mais qu'un fonds d'ambition cachée avait bientôt privé des charmes de l'expansion et de l'appréciation des douceurs du foyer domestique. Elle avait souffert de cette déception sourde et lente, et peu à peu complète. Son mari avait des procédés exquis envers elle, selon le monde ; mais son intimité était devenue morne, préoccupée, froide, un peu hautaine. Anicée n'avait pas aggravé son mal par d'importuns et d'inutiles reproches. Elle avait sacrifié ses goûts et son idéal de bonheur tendre et caché. Elle ne s*était jamais voulu avouer qu'elle était malheureuse*
LA FïLLËrjLE T|
Elle ne pouvait Fêtre complètement avec une âme si douce, tant de penchant à s'effacer ou à s'immoler, et les consolations d*une mère si assidue et si parfaite. C'était une victime souriante et parëe, qui mourait de langueur et d'ennui au milieu de l'éclat du mon^e. Elle avait souffert sans jamais se plaindre; mais sa mère ne s'y était pas trompée : elle avait essayé de le faire comprendre à M. de Saule. En sentant ses torts, il s'était aigri comme font les gens qui ne peuvent ou ne veulent pas les réparer. Il avait eu de l'amertume contre sa belle-mère, prétendant qu'elle exerçait sur sa fille une influence fâcheuse en l'encourageant dans sa manie de retraite ; il songeait presque à séparer ces deux femmes, ce qui eût été la mort de l'une ou de l'autre, si la mort ne l'eût surpris lui-même.
Anicée n'avait donc connu dans l'amour et le mariage qu'un bonheur court et trompeur. Elle ne désirait pas faire une nouvelle expérience. La pensée d'être rapprochée pour toujours de sa mère la dédommageait de la solitude de sa vie. Depuis cinq ans, elle faisait comme faisait Stéphen depuis un mois. Elle se reposait d'avoir soufl'ert, sans songer à vivre complètement.
Dans la journée, elle ne recevait personne ; en cela, elle était d'accord avec madame Marange, qui pensait qu'on doit, pour conserver la santé de l'esprit, s'appartenir chaque jour un certain nombre d'heures. Elles déjeunaient avec Julien, qui suivait ou était censé suivre des cours. Dès qu'il était sorti, elles lisaient et brodaient alternativement ensemble. Elles vivaient dans une telle fusion d'habitudes, qu'il n'y avait jamais qu*un livre commencé ou un ouvrage de femme sur le métier pour elles deux. Do temps en temps, on apportait Morena, qui se roulait à leurs pieds sur une épaisse couverture de soie piquée. Peu à peu, Anicée obtint qu'elle y restî^t presque tout le temps. Elle éprouvait une jouissance infinie à contempler les mouvements souples et gracieux de cette ravissante petite créature çui, ne souffrant Jamais et se sentant prévenuo dans
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tous ses désirs, ne troublait presque jamais de ses cris le calms de cette suave demeure.
Après la lecture, Anicée et sa mère, qui avaient le goût de Tordre dans les choses morales et matérielles, s'occupaient alternativement ou ensemble des détails de leur intérieur ; elles renouvelaient ou arrosaient les fleurs choisies qui parfumaient les appartements; elles ordonnaient le dîner, selon le goût des hôtes qu'elles attendaient ; elles écrivaient leurs lettres, elles s'habillaient l'une l'autre.
Julien rentrait. On s'occupait de lui, de ses étud-^^s, de ses plaisirs surtout, dont il était beaucoup plus pressé de rendre compte et de demander les moyens de renouvellement. Le chevalier de Valestroit, ou quelque autre vieux ami, venait dîner. Anicée allait ensuite s'occuper du souper et du coucher de Morena. A huit heures, le terme moyen de la réunion était une dizaine de personnes intimes. Une fois dans la semaine, on rendait des visites dans la journée ; une autre fois, on allait au spectacle le soir.
C'est à cette vie placide et délicieusement monotone que Stéphen fut associé. Elle semblait avoir été faite exprès pour lui. Ce jeune homme était un étrange composé de mollesse et d'ardeur intellectuelle. Ses facultés, peu communes par leur précocité, leur variété et leur étendue, le rivaient à l'étude solitaire pendant la journée. S'il paraissait y apporter moins d'acharnement que son ami Roque, c'est qu'il y apportait réellement plus de facilité. Il avait une mémoire prodigieuse et une rare promptitude d'assimilation. Il était de ces heureuses organisations qui n'ont jamais l'air d'avoir travaillé, parce qu'elles n'ont pas besoin de résumer leurs conquêtes. Elles en jouissent en silence et les possèdent sans les compter, Sa modestie excessive ne tenait pas à un effort de sa volonté pour rester dans les limites du bon goût. C'était plutôt une langueur naturelle et charmante qui le préservait du besoin de produira
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gC!5 riérîte. Il avait un fonds de poésie dans Tâme qui ne lui permettait pas d'être systématique, et, tandis que Roque voulait tout soumettre à la règle de l'analyse pour arriver à la cer titude, Stéphen trouvait la conviction par une intuition soudaine el sûre qui ressemblait au génie.
Ce génie humble et caché se suffisait à lui-même tout le temps où il lui était impossible de vivre par le cœur ; mais, dès que le soir arrivait, si un obstacle imprévu retardait sa sortie accoutumée et sa course rapide du Luxembourg aux Champs-Élysées, il se faisait en lui une impétuosité de volonté dont on ne l'aurait pas cru susceptible. Les jours où Anicée et sa mère allaient au spectacle, il entrait dans une sorte de crise singulière; il se demandait avec terreur, lui si doux, si patient et si facile à occuper, ce qu'il allait devenir jusqu'à l'heure où il avait l'habitude de les quitter les autres soirs. Pendant quelques semaines, il avait acheté une contre-marque pour avoir le droit d'entrer au parterre, de les regarder de loin et d'aller les saluer un instant dans l'entr'acte. Mais cette manière de les voir en public le fit souffrir davantage, et il y renonça.
Alors il ouvrit sa porte à quelques amis qui venaient causer et fumer, ce soir-là, chez lui. Pour son compte, il causait peu et fumait encore moins ; mais il les écoutait et s'intéressait à réchange de leurs idées. Tout ce qui lui eût paru oiseux ou fatigant en d'autres moments, lui était, à celui-là, plus agréable que la solitude la mieux utilisée. Il avait besoin ou de s'étourdir, ou de faire un effort pour se rappeler qu'il y avait d'autres êtres sur la terre que les deux femmes de la rue de Courcelles.
Roque venait là aussi, le's yeux brûlés par le travail, la voix brève et l'esprit tendu, ne voulant pas avouer qu'il avait besoin de cette heure de repos, et feignant de s'y laisser aller par complaisance.
Ces petites réunions, dans une chambre encore trop petite
pour les contenir, et où la circulation du jeune sang suppléait parfois à l'insuffisance du combustible, ne manquaient pas d'un certain charme. Les trois ou quatre amis des deux amis étaient des jeunes gens assez distingués pour les apprécier. Au milieu de la légèreté un peu folle de leur âge, l'influence pure de Stéphen, le souffle ardent de Roque, faisaient passer des rayons de poésie ou des éclairs d'esprit. On discutait sur toutes choses avec chaleur, avec ce mélange d'entêtement, de mauvaise foi et d'ingénuité insouciante qui est propre aux jeunes gens de tous les pays, mais à ceux de France particulièrement.
Quand deux ou trois oisifs de première année se trouvaient là aussi, les fréquentes interruptions, les saillies pittoresques, les applaudissements ou les huées de cet auditoire désintéressé dans les questions soulevées, brisaient forcément l'obstination passionnée de Roque et faisaient passer dans la conversation d'autres courants d'idées que Stéphen aimait assez à saisir au vol, à fixer par une réflexion jetée comme au hasard, et à livrer à l'analyse hachée et variée des autres.
Pendant ce temps, il rentrait dans son silence, et, tout en suivant leurs raisonnements ou leurs déraisonnements, il pensait un peu à autre chose. Quelquefois on le priait de jouer sur son piano un air du pays qui, comme une brise rafraîchissante, planait sur ces jeunes têtes ; et cependant on n'écoutait pas. Roque, qui n'avait jamais rien écouté d'inutile^ entamait une dissertation sur la musique des Chinois et des Indiens dans les temps primitifs. On ne Técoutait pas non plus ; mais on entendait de chaque oreille le musicien et le savant, et, au milieu de ce bruit de paroles, de cett<) fumée de tabac et de ce décousu d'idées qui flottait au-dessus de sa tête, Stéphen s'oubliait au piano et improvisait sans le savoir, tout en recueillant quelques bribes de la causerie des autres. Il lui semblait être alors sous les noyers de son village ou sous les chênes de la forêt de Fontainebleau, et saisir au loin les sons vagues de la
voix humaine emportée à chaque instant par les souffles de Torage.
« Un soir que jiraprovisaîs ainsi, dit Stéphen dans un fragment que nous nous sommes efforcé de rejoindre par ce qui précède, nous vîmes entrer chez moi une espèce de vieux Schmuck (1), ancien chef d*orchestre allemand, qui vivait pau-vrement à Paris de quelques leçons. Il demeurait à côté de moi depuis peu de temps : une cloison séparait ma chambre de la sienne. J'ignorais sa profession et son talent ; sans quoi, je me serais fait un scrupule de troubler son repos et d'écorcher ses oreilles. Il fut accueilli par des rires homériques, car il n'y avait rien de plus plaisamment laid que sa figure et son accoutrement, et il arrivait de l'air effaré d'un homme réveillé da'ns son premier sommeil, qui demande grâce, vu l'heure indue, ët qui menace d'invoquer la haute impartialité du portier. Je me levai, prêt à céder à ses trop justes réclamations ; mais il s'agissait du contraire.
» — Mon cher voisin, me dit-il, vous avez ici un ami qui parle fort bien sur la théorie musicale, mais qui parle trop près de la tête de mon lit, et qui m'empêche d'entendre les airs que vous jouez. Ces airs champêtres que vous répétez tous les soirs me sont agréables pour m'endormir, et l'éloquence de monsieur me réveille. Si vous vouliez seulement changer le piano de place, le mettre où monsieur cause, et faire causer monsieur à la place où vous jouez maintenant, je serais un voisin heureux et reconnaissant,
» —C'est une ëpîgramme à deux tranchants f s'écria Roque. J'agace monsieur avec ma science, et tu l'endors avec tes mélodies.
» — Vive le voisin ! il a de l'esprit ! s'écria-t-on autour de moi. Que sa volonté soit faite! mais qu'auparavant il nous joua
(I) Persoanage de Balzac, dans le Cousin Pons,
quelque chose d'un peu plus neuf que les complaintes ou les bourrées de Stéphen.
;) — Oui, dit le vieillard, je le veux bien, mes enfants. Vous aimez le neuf, n'est-ce pas? Je vais vous en donner.
» Et, se plaçant au piano, il se mit à jouer admirablement quelque chose de sublime qui me jeta dans une extase où je restai plongé longtemps encore après qu'il eut fini.
» Mes amis l'écoutaient avec plaisir et l'applaudissaient avec élan. Sur quoi, Roque se remit à disserter, cette fois, sur la musique moderne comparée à celle du siècle dernier. Il avait lu, la veille, un ouvrage critique à ce sujet, et il nous le résuma avec beaucoup de précision et de clarté. Seulement, il trouva matière à prouver le raisonnement de son auteur, en faisant des remarques sur le prétendu motif de Bellini que l'Allemand venait de nous servir.
» Je n'écoutais guère, et pourtant, bien que je ne fusse pas assez savant en musique pour deviner l'auteur de cette chose admirable, je sentais si bien que, par sa profondeur et sa simplicité, elle n'appartenait pas à l'école moderne, que je ne pus me défendre de hausser les épaules devant les applications de mon ami. Alors le vieux maître se tourna vers moi :
» — Vous voyez, monsieur, me dit-il, ce que c'est que la prévention sans l'expérience, et la théorie sans la pratique. Votre ami prétend que ces formes-là n'auraient pu être trouvées il y a cent ans, et pourtant je viens de vous jouer tout bonnement un choral à trois parties de Sébastien Bach.
» Roque s'en alla de fort mauvaise humeur, tous mes amis en riant, et je restai seul avec le vieux maître d'harmonie. »
Ici s'interrompt encore le fragment, et nous sommes forcé d'y suppléer de nouveau. Ce que Stéphen oublie ou supprime, c'est ce que M. Schwartz lui dit ce soir-là. 11 lui déclara qu'il était un grand musicien et qu'il pouvait devenir
un grand compositeur, s'il le voulait. Stéphen, qui avait appris de sa mère, à l'âge de huit ans, les premiers éléments des règlbs musicales, et qui, depuis, n'avait jamais ouvert un cahier de musique, eut bien de la peine à croire que l'Allemand ne continuait pas à se moquer de lui. D'après son insistance, il pensa que le pauvre diable manquait de leçons, et il allait lui proposer, avec son irréflexion de charité habituelle, de devenir son élève, lorsque Schwartz, comme s'il eût deviné sa pensée, s'écria *
— Surtout ne prenez pas de leçons ! Vous êtes d'une intelligence à étudier tout seul la partie scientifique ; mais ne demandez jamais votre sentiment, votre goût, vos idées à personne. Vous savez l'harmonie ?
— Non vraiment, monsieur, répondit Stéphen ; c'est tout au plus si je sais qu'il y a une science pour régler ces lois qui, trop violées, déchirent l'oreille, et, trop observées, refroidissent l'émotion.
— Voilà une grande parole ! s'écria Schwartz. Ah î monsieur, vous savez ce que c'est que l'harmonie mieux que tous ceux qui se sont mêlés de la définir, et vous possédez la pratique sans connaître la théorie. Je me suis bien aperçu de cela en vous écoutant. Vous faites des fautes d'orthographe musicale qui sont d'un grand artiste et que vous auriez le droit d'imposer comme du purisme si vous étiez auteur célèbre.
— Mes fautes d'orthographe, les voici, dit Stéphen en reproduisant sur le piano certains passages de ses airs du Berry. N'est-ce pas, c'est là ce qui vous étonne et vous charme ? Moi, cela me charme sans m'étonner, parce que mon oreille y est habituée Cl que mon sentiment en a besoin. Je ne saurais vous dire le Z^om de ces accords ; je ne le connais pas. Ils me plaisent, parce que je les ai entendu faire aux ménétriers de mon pays. Quant à ces transitions, je sais bien qu'elles ne
se rencontrent pas dans la musique officielle ; mais elles sont dans la nature, et, comme la nature ne peut pas ne pas avoir raison, c'est la musique officielle, la musique légale, si vous voulez, qui a tort.
— Bravo ! s'écria Schwartz.
Et ils causèrent avec passion une partie de la nuit. Stéphen s'était plusieurs fois privé de dîner pour avoir de quoi payer la dernière des places aux Italiens les jours où l'opéra était selon son cœur. Il avait un grand instinct du beau, du grand et du vrai dans tous les arts.
La conversation de Schwartz, entremêlée de l'exécution de divers courts chefs-d'œuvre, l'intéressa tellement, que, dès le lendemain, il abandonna momentanément toutes ses autres études pour se livrer à la lecture de la musique. En peu de jours, ses doigts , qui s'étaient déjà exercés, avec beaucoup d'adresse naturelle et de moelleux instinctif, à exprimer sur l'instrument ses souvenirs d'enfance et ses rêveries auditives, surent rendre la pensée d'autrui. Ses bons yeux prompts, soutenus par une attention surhumaine, parvinrent à lire sans efforts les partitions et les manuscrits largement griffonnés que Schw^artz mit à sa disposition. Au bout de trois mois, Stéphen lisait à livre ouvert et il avait lu presque tout ce qu'il y a de beau et de bon à lire dans ce qui a été recueilli des œuvres des maîtres. Il était devenu bon musicien ; il improvisait avec plus de liberté morale, avec un sentiment plus étendu qui n'avait pas cessé d'être naïf et individuel.
Schwartz, qu'il avait écouté d'abord avec enthousiasme, l'écoutait à son tour avec adoration. Roque n'osait plus disserter devant eux, si ce n'est sur l'inutilité relative de l'art. Stéphen avait appris incidemment la musique ; il s'était créé une nouvelle source de jouissances, et, tous les soirs- en revenant de la rue de Courcelles, il se racontait son propre bonheur dans cette langue de l'imagination et du sentiment
que beaucoup de philosophes et de savants croient vague et creuse, parce qu*elle est mystérieuse et infinie.
Un jour, Stéphen, qui, malgré le conseil de Schwartz, ne voulait pas être compositeur de musique, reprit ses études générales et réserva ses jouissances musicales pour ses heures de loisir. Mais, le soir, il lui arriva un triomphe sur lequel il était loin de compter et qui fit entrer son âme dans une nouvelle phase d'ivresse et de joie. Il nous le racontera lui-même*