LE NOUVEAU -NÉ
Réduction d'une eau-forte de Charles Courtry, d'après le tableau de Troyon.
d'Angleterre le nouvel évangile. Elle avait laissé là les héros, les chimères et l'attirail conventionnel qu'ils traînaient à leur suite, pour s'inspirer directement du réel. Elle avait trouvé du pittoresque et du mystère dans les grands bois veufs d'habitants de fantaisie, et le doigt de Dieu lui avait paru suffisamment marqué dans les désordres ou les
harmonies des éléments pour qu'il fût nécessaire de le faire apparaître sous les traits d'un humain. Bref, elle avait eu soif de vérité et elle était revenue à la nature, en amoureuse de ses parures et de sa poésie.
l'œil du maître.
Réduction d'une eau-torte de Charles Courtry, d'après le tableau de Troyon.
Troyon se mêla hardiment à ce mouvement. Il fréquenta Fontainebleau, qui semblait être devenu le quartier général de la nouvelle école, et l'on ne tarda pas à noter dans ses œuvres une véritable transfiguration. La facture continua quelque temps encore à être compliquée ; mais l'en-
îC LES ARTISTES CÉLÈBRES
semble avait gagné, et on put, dès lors, le compter au nombre de ceux qui savaient voir.
C'est, en effet, la caractéristique de son Salon de 1844, qui comprend un Paysage dans la foret et un Dessous de forêt où dormait une eau tranquille recouverte d'une' verdure abondante; de celui de 1845, qui se compose d'une Vue prise à Fontainebleau et d'une Vue prise à Caudebec ; enfin, de celui de 1846, où figurent quatre toiles : la Vallée de Chevreuse, Dessous de bois à Fontainebleau, le Braconnier et la Coupe de bois, œuvre de grand format que possède, aujourd'hui, le Musée de Lille, et que le catalogue décrit ainsi :
« Sur le premier plan, des hommes sont occupés à soulever une énorme pièce de bois qu'ils vont placer sur des tréteaux pour la scier. A droite, un chêne se détache en vigueur sur des arbres de différentes essences; à gauche, deux bouleaux sont vivement éclairés par un soleil brillant qui perce à travers d'épais nuages. Sur un plan plus éloigné, on aperçoit en perspective une allée d'arbres qui se perd dans le fond. »
Troyon ne parut point au Salon de 1847. Il était allé en Belgique et en Hollande faire, avec les vieux maîtres animaliers, une connaissance plus intime.
Depuis quelques années, en effet, M. Louis Robert, attaché à la manufacture de Sèvres et son ami d'enfance, avait poussé Troyon à introduire des animaux dans ses paysages. Un autre de ses amis, M. Ad. Charropin, l'y avait engagé également. « J'allais tous les ans avec lui à Barbizon, dans la petite république du père Ganne, racontet-il lui-môme dans une lettre à M. Ph. Burty. Les jours de mauvais temps, ne pouvant pas faire des études dans la foret, nous allions dans les fermes faire poser les vachères ou les gardeuses d'oies, et plus souvent encore dans les étables peindre des bctes. Là, Troyon faisait les plus charmantes choses du monde, et j'insistai, de 1846 à 1848, par une guerre incessante, pour qu'il les mît dans ses tableaux. »
Mais avant de se révéler comme animalier au public du Salon, Troyon voulut étudier de près ceux qui avaient, avant lui, brillamment marqué dans la carrière. Il partit. Ce ne fut point Paul Potter qui l'attira le plus. Son génie à la poursuite d'une mesure et d'un trait, groupant souvent sans beaucoup d'art, cherchant rarement un effet compliqué ou piquant, mettant au service de ces faiblesses relatives un œil singulièrement juste, mais en même temps une main mal assurée et un travail
CONSTANT TROYON 17 pénible et maigre, ne pouvait le captiver. Albert Cuyp, avec sa couleur puissante, belle, abondante, son faire aisé, paisible et fort, le séduisit autrement. Par-dessus tout, Rembrandt le frappa; sa peinture pleine et grasse, son exécution à la fois ample et serrée, son dessin qui se fait oublier sans rien oublier lui-même, ses moyens d'expression dramatique, son art enfin de faire, avec la nuit, le jour, le touchèrent au cœur. 11 ne voulut point quitter la vieille capitale néerlandaise sans rapporter au moins un souvenir de la Ronde de nuit. Il en fit un grand dessin sur papier teinté avec rehauts blancs, auquel il tint toujours beaucoup et qui lui fut d'ailleurs d'un grand conseil 1 . En même temps il s'appliqua à fixer sur la toile les caractères principaux du pays. Il peignit les Environs d'Amsterdam et les Environs de La Haye, qui figurèrent au Salon de 1848, avec un Paysage de Fontainebleau et un Chemin creux en Normandie, bordé de haies et d'arbres, dans lequel deux enfants arrêtés grappillent des mûres savoureuses.
1. Ce dessin, où l'esprit du tableau est admirablement rendu, Troyon l'avait donné à M. Van Marcke, son élève, mort en 189 1.
FRANCE. — PEINTRES