EN KETRAITE SOUVENIR DE CRIMÉE
AUF DEM RUCKMARSCH ERINNERUNG AUS DER KRIM
RETREATING IN MEMORY OF CRIMEA
La figure du souverain forme d'elle-même le centre de cette œuvre. Napoléon III, le mélancolique empereur de la tragique aventure, énigmatique et falot, apparaît, de place en place comme une statue mystérieuse, présidant aux guerres et aux fêtes. Malgré sa nonchalance et son inertie, il est le suprême metteur en scène. Presque en dépit de lui-même il anime tout. Sa volonté, si faible soit-elle, presciente peutêtre de l'avenir, préférerait moins d'apparats et de folies, et cependant il ne peut se dérober.
Le crayon de Guys a saisi, dans sa ressemblance physique et morale, si l'on peut dire, l'empereur. Il l'a situé, très précisément, présidant avec absence aux défilés, aux représentations de gala, aux réceptions diplomatiques, à tous ces devoirs de sa fonction, où se déployaient le luxe et la grandeur militaire. Aujourd'hui même, ce croquis nous paraît le plus exact de tous: le souverain a l'air d'un banquier, à réputation mondiale, qui donnerait une fête, malgré la certitude de la banqueroute prochaine.
A cheval, dans une loge, en voiture, il est là, en grand uniforme, inquiet et inquiétant, dominant la foule, au milieu de sa cour, de ses soldats, des princes étrangers, des courtisanes. Cette silhouette, qui reparaît de temps à autre, dans l'œuvre de Guys, cruelle en dépit de l'intention, éclaire d'un jour sinistre l'équivoque, la gageure de cette société, fondée sur cette puissance fragile. Pendant que le pauvre homme, intelligent et bon, miné par l'angoisse et la maladie, agonise, les insouciants valsent autour du fantôme. Les appétits à jamais inassouvis, s'aiguisent. «Les façades» du régime illuminent. Le tourbillon accélère la fiévreuse inconscience. Grâce aux nobles victoires, hélas! à la Pyrrhus de nos troupes, les oisifs, les ambitieux et les filles mènent la danse . . .
Ils mènent la danse, ils usent leur vie, leur ennui de toutes les manières. Comme il arrive sous tous les régimes où l'on s'amuse, ce sont les hautes classes et c'est le peuple qui s'entendent pour accélérer le mouvement. Le vice se tient alors surtout aux sommets et dans
les bas-fonds de la société. Il y a, en dépit de l'apparence première, une étroite corrélation, une dépendance de cause à effet, entre ces deux débauches.
Toutes deux aussi s'étalent volontiers, la pudeur ou l'hypocrisie, suivant le point de vue, sont des vertus ou des vices bourgeois. Le grand seigneur ne daigne pas se cacher, le bas peuple dit: «A quoi bon?». Ainsi tous deux livrent leur vie désordonnée au regard du public, et la découvrent volontiers, en ses épisodes, jusque dans la rue . . .
La curiosité et la pauvreté de Guys glanent, dans ce relâchement des mœurs, dans ce débraillé, la plus superbe moisson que pouvait rêver un artiste sans fortune. La rue devient son domaine, son atelier, lui fournit ses modèles, réalise par la vision concrète, ses rêves, lui permet de jouir au moins par le regard qu'il avait aigu et ingénu tout ensemble, de ces merveilles. Lui qui adore les chevaux, qui est un cavalier de première force, trop pauvre cependant pour satisfaire sa passion, rien qu'à flâner dans les endroits à la mode, au Bois, sur les voies qui mènent à Saint-Cloud, il croise les équipages les plus faits pour tenter son art.
C'est le temps des écuries légendaires: les vieux lions et les dandys récents rivalisent à qui possédera les plus beaux chevaux de selle, les cracks les plus sûrs de triompher sur les hippodromes, les paires les mieux assorties pour les différentes voitures. Le matin, dans les allées cavalières du bois de Boulogne, Guys peut apprécier les belles montes, les bêtes de prix, les selleries luxueuses. Comme un vieux maître de manège, il suit les progrès des uns, la décadence parfois aussi de cet art qui lui est si cher. Et puis, en dépit de tous, sans penser — par suite de quels atavismes ou de quel luxe ancien? nous ne le saurons jamais, vraisemblablement — il trompe ainsi sa soif de pareilles élégances, à contempler celles qui défilent devant lui. Au milieu de tous ces jeunes gens désœuvrés, qui viennent faire des grâces, dans ce lieu à la mode, de ces personnages illustres qui se distraient de leurs soucis, en venant galoper une heure, de ces vieux beaux sigisbés, de moqueuses amazones, il ne se sent ni dépayse, ni aigri. D'un œil ami, il regarde ces heureux, qui procurent de la joie à son regard et des sujets à son dessin.
SUR LE BOULEVARD o ° AUF DEN BOULEVARDS ON THE BOULEVARDS °
CHANTEUSE SÂNOERIN - SINGER □ □
Mais l'après-midi surtout, il vit sa vie entière et sans regrets. Pauvre Guys! Je le vois, habillé de la redingote classique du vieil officier, luisante et propre, le revers large, taillé pour faire ressortir l'écarlate d'un ruban glorieux, sanglé, cravaté haut. Le poil blanchi saille sous le haut de forme. Il tient à la main une canne qui pourrait être à la rigueur une cravache. Campé dans une allée, indifférent aux éclaboussures ou à la poussière, il concentre toute la vitalité de son être dans le regard qu'il attache aux équipages qui défilent.
Toute une société passe devant ses yeux. C'est d'abord le gandin qui reparaît, celui qu'on appelle l'homme-cheval, et qui s'enorgueillit de ce surnom. Dans les allées carrossables, il vient cueillir le potin, qui alimentera sa conversation toute la soirée, au cercle, au théâtre, à souper. Du haut de sa bête fringante il a quelque peu l'air d'un monstre. Le haut du corps tout en longueur, chapeau haut de forme à bords étroits, la jaquette sanglée, corseté comme une guêpe, il s'élargit démesurément à partir de l'assiette. A hauteur du piéton, on dirait que le frêle pur-sang supporte un éléphant, tant les jambes du pantalon sont volumineuses. Vraie mouche de tous ces coches de tous les styles qui, au pas, au trot, au galop, parcourent la promenade, il fait l'empressé et se montre impertinent, derrière le monocle à large ruban, la lèvre suffisante dans le cadre des favoris à l'autrichienne.
Voici les femmes, en effet, les lionnes, celles qui ont accès à la cour et les autres, celles qui régnent sur Paris. Le dandy s'ébroue, caracole, lance des œillades — et le dessin de Guys participe à cette émotion légère, car il est, lui aussi, piéton modeste, un véritable dandy, aussi snob — comme dirait son ami Thackeray — que ses frivoles contemporains. Il n'a pas, malgré la cinquantaine passée, sa pauvreté, le caractère plus rassis que tous ces jeunes gens; dans sa poitrine bat toujours le cœur qu'il avait au temps où il tenait garnison. Et tout son être s'émeut, admire, s'enthousiasme. Il a la fièvre, malgré son flegme apparent, et sa mémoire gardera ce frisson, qu'il fera passer sur le papier. De quel œil, sensuel et ardent, il suit la frêle araignée, la tumultueuse calèche, la dorsay moelleuse, le léger phaéton, l'insolent tilbury, la profonde et somptueuse Victoria!
Toutes celles qui se dressent en petits chapeaux, garçonnières, sur les sièges élevés ou qui se confient, nonchalantes, aux coussins profonds, captent son émotion. Qu'importe leur beauté, leur grand air, leur sourire? Guys ne demande à ces visions, que de réaliser, derrière leurs fards, ce mirage de luxe et d'élégance qui le poursuit même lorsqu'il ferme les yeux . . . Parmi les cachemires violents, les châles éclatants, les crinolines rebelles, les satins glacés aux couleurs sourdes, les rubans fous qui s'envolent sous le vent, au galop de l'équipage, les mousselines pales, les chantillys mousseux qui siéent aux beautés blondes, il perd son regard, il enfouit tout son être, il s'oublie dans l'extase voluptueuse et le ravissement artistique. Il oublie tout, et son dge et sa misère et sa vie douloureuse. Il ne faut pas s'y tromper, en effet: ce merveilleux dessinateur qui, inlassablement, meuble sa mémoire de tous ces spectacles, qui les répétera jusqu'à la fin mêlés à d'autres, pénibles et plus vrais peut-être, jusqu'à sa mort est un maniaque de ce luxe. Il se bâtit, à leur ombre, des «paradis artificiels», où il se réfugiera toujours. Il trompe ses appétits, en dessinant, d'instinct, leurs représentations sans souci de la gloire qui donne la pérennité. Et indifférent aux jugements critiques, par l'illusion qu'il crée, il se fait à ses propres yeux, l'égal de tous ces heureux qui, par l'argent et la jeunesse, possèdent l'amour ou tout au moins le corps de ces femmes.
La guerre arrive. Il est trop vieux pour prendre du service. Le soldat et le reporter sont morts en lui. L'Empire croule. La société qu'il avait rassemblée s'envole aux quatre coins de l'Europe. La France, courbaturée, endolorie qui se relève après huit mois d'hostilités, est changée. Fini Offenbach; les Tuileries, Saint-Cloud sont brûlés. Les vieilles troupes de Crimée sont mortes ou souffrent dans les casemates de la Prusse.
Le bonhomme Guys, qui a soixante-cinq ans, qui a «porté beau» jusque là, change aussi. La vie ne lui avait pas donné la gloire. Il n'avait de foyer que la rue et elle lui paraissait aussi belle que les plus beaux palais. Il n'avait pas d'argent, pas de femmes, rien, mais