AU SALON
IM EMPFANGSZIMMER
IN THE PARLOR
Le temps que Guys avait passé, dans les dragons, à l'armée, lui avait donné une connaissance technique du cheval que peu de peintres ont possédée. Grâce à la familiarité de cette fréquentation quotidienne, aux soins que «le règlement» lui imposait envers sa monture, jusqu'à l'écurie inclusivement, grâce aussi à cette tendresse orgueilleuse que ressentent souvent les écuyers, à l'égard de l'alezan, compagnon et ami, il avait appris à connaître la bête, du sabot jusqu'à la croupe. Bien mieux même, Guys l'unissait, pour sa part, dans son cœur et dans sa pensée à toutes les images magnifiques de gloire et de luxe, qui composaient le rêve de sa vie. Ce fut donc, tout naturellement, que, le jour où ses enthousiasmes, ses visions d'héroïsme et de beauté cherchèrent leur expression par le dessin, naquirent sous son crayon des formes équestres.
La guerre de Crimée satisfait l'un de ces instincts. Reprenons la série de /' Illustrated London News. Voici le cheval qui fait partie des effectifs. Il est, pour ainsi dire, un soldat lui-même, ayant sa nationalité morale. Il participe des volontés et des haines humaines. Le pinceau de Guys, décrivant la charge de Balaklava, a immortalisé cette beauté de la monture de guerre, pour qui les rênes sont inutiles. D'ellemême, sous le poids très lourd de son maître, elle se rue à la mort, bondit, joyeusement et frénétiquement, dans le gouffre de l'inconnu. Galop pesant et grave, si puissamment figuré par l'artiste, que l'on croit entendre le rythme des sabots sourdement répercuté à l'infini. Les naseaux palpitent. L'écume de la rage festonne d'une dentelle héroïque l'acier des mors. Le poitrail large paraît s'élargir encore, pour semer l'épouvante devant soi, pour creuser le vide, devant l'avalanche irrésistible. Les jarrets, les canons, les paturons sont sculptés finement et robustement tout ensemble. On les devine habitués à ces courses folles qui entraînent plus loin qu'il n'est nécessaire, dans la griserie de l'action . . . Dessin si puissant, si vrai, si vivant, qu'il crée la vision et le symbole. A force de le regarder, on finit par confondre le cheval, le harnachement, le cavalier, les armes en une seule masse, magnifique et terrifiante, douée d'une vie unique, destinée au même triomphe ou à la même agonie, dans un seul flot de sang confondu . . .
Maintenant, la guerre achevée par la victoire, apparaissent les cavaleries de gala, celles des triomphes militaires. Le cheval du Cent- Garde s'amuse à caracoler, sous les yeux du spectateur émerveillé. L'encre étalée pour peindre la robe, semble puisée à même d'un encrier magique, tant l'on devine le lustre que lui a donné l'étrille soigneuse. Finement musclée, la bête valse, volte, se cabre, rase la foule, s'excite elle-même, se grise, taquine le camarade qui la monte. Elle maintient l'ordre avec malice et bonhomie. Toujours elle paraît prête à écraser le badaud et n'en fait rien. Elle prend du sérieux seulement au passage des souverains — et même alors, elle risque parfois un écart bien réussi — comme pour se faire valoir. A l'infini, Guys s'est plu à saisir les innombrables mouvements du «cheval militaire», rendu au service des places et se livrant, pour ainsi dire aux fantaisies de l'inaction — afin de se désennuyer.
La transition s'établit — lorsque l'on feuillette les œuvres de l'artiste et que l'on essaie de les classer par séries — avec les escortes qui encadrent les cortèges impériaux, qui sertissent de majesté et d'apparat les carrosses souverains, au retour des revues, des derbys, des fêtes populaires. Voici les cavaleries brillantes et protocolaires, scintillantes des éclairs de l'acier et des reflets du cuir vernis. Les pelages luisent. Les uniformes, chamarrés et clairs, se confondent en une foule, qui défile au galop des pur-sang. Chevaux des piqueurs galonnés, menant le train, chevaux des Guides et de la Garde courant aux portières, attelages à la Daumont, toute cette cavalcade, même fixée par le dessin de Guys, semble encore emportée dans le vertige de sa course orgueilleuse. On a l'impression qu'elle va s'évanouir, qu'on ne l'aperçoit qu'une seconde, à travers les flots de poussière, l'enveloppant d'un nuage olympien. Jamais l'instantanéité implacable de la photographie ne rendra plus exactement, plus fidèlement, un mouvement surpris dans son exécution naturelle. Pas une ligne n'est figée. L'amble qui s'accomplit est noté en chemin. Le cavalier, soulevé de dessus sa selle par le galop, est saisi en un plein bond, que l'on sent égal et rythmique.