SEBASTOPOL
ou du Champ de Mars, où le peuple enivré, saoul de gloire militaire, acclamait le maître.
Pour combler les lacunes que nous offre la biographie de l'artiste, au moins au temps de son enfance, nous n'avons qu'à reprendre les œuvres de Victor Hugo, de George Sand ou de Dumas père, toutes remplies de cette obsession napoléonienne . . . Les impressions durent être à peu près semblables.
Nous retrouvons Guys, à l'heure où sonnent ses dix-huit ans. Curieuse aventure que cette biographie! Nous ne savons rien des incidents qui ont marqué cette adolescence et nous sommes obligés de reconstituer la vie d'un homme qui mourut notre contemporain, comme nous aurions à le faire pour un artiste du temps passé, à l'aide de quelques indices surgissant malgré lui dans son œuvre, volontairement, obstinément impersonnelle. Grâce à quelques-unes des préférences qui se révèlent, malgré son impassibilité, ici et là, dans le choix des sujets qu'il aima, nous pouvons reconnaître l'influence qu'exerça sur lui le mirage impérial, mais nous ignorons tout du foyer où il se forma, de la condition des siens. Nous ne savons rien de sa culture, ni, si ses parents veillèrent à son éducation. Baudelaire lui-même, qui le peignit, de son vivant, conserve une égale discrétion à ce sujet. Et par delà ce mystère nous retrouverons le jeune homme seulement, en pleine révolte de la Grèce, compagnon de Lord Byron à Missolonghi — romantique de l'action ou dandy désabusé qui va chercher à perdre sur un champ de bataille une vie trop lourde à vivre, avant même d'avoir été vécue . . .
Peut-être cependant, faut -il nous arrêter à la première hypothèse et ne voir dans l'équipée de cet enfant du siècle que l'expression d'ardeurs en disponibilité, mécontentes de ce régime pacifique que les Bourbons avaient instauré en France, au lendemain de Waterloo. Voler au secours de la Grèce — pour parler le langage de Casimir Delavigne, — c'était pour ces demi- soldes l'espérance de retrouver une occasion d'héroïsme et en même temps accomplir ce devoir filial que toutes les nations de l'Europe — et surtout la France — ont contracté, depuis
deux mille ans, envers la mère vénérable et gracieuse de tous nos sentiments, la vieille Hellade, la première dans les Arts et dans la Gloire ... Et ce fut, vraisemblablement, plutôt à cette inspiration que Constantin Guys obéit, en partant s'enrôler à la suite de Byron, puisque la tâche achevée, la victoire remportée, Navarin ayant décidé souverainement du sort de ce petit peuple, le jeune homme revint en France et s'engagea dans la cavalerie — aux dragons. C'est au cours de ce nouveau stade que se compléta l'éducation inconsciente qu'il se donnait et qui allait faire de lui un des plus merveilleux peintres de chevaux que nous ayons connus. Une tradition veut en effet qu'il ait été un soldat très zélé, très épris de son métier . . . Rêvait-il à ce moment de faire sa carrière dans l'armée? Espérait-il que cette tranquillité, en laquelle s'engourdissait l'Europe, ne saurait durer indéfiniment et qu'ainsi il pourrait à son tour réaliser ces fiévreuses et vagues ambitions qu'évoque l'idée de l'aventure? Voyait-il dans la carrière militaire une des seules situations auxquelles puisse se rallier un fils de famille que rien n'a préparé aux cadres de la vie — et peut-être aussi qui n'a pas la fortune que comporteraient ses désirs contenus et ses goûts? Toujours est-il, qu'après être resté quelques années en garnison, à vivre la vie monotone, turbulente et désœuvrée, avec l'unique passion du cheval, il se retira et démissionna comme sous -officier.
Là encore le mystère qui enveloppe les événements de la vie de Guys nous déconcerte. Il n'est pas probable, en effet, qu'il ait démissionné avant 1830. Et à cette date commençait cette campagne d'Algérie pour laquelle nul plus que lui n'était désigné. Les «servitudes militaires» sans les «grandeurs» l' avaient-elles lassé de manière irrémissible — ou bien ce rêveur était-il tourmenté par le «daimon» qui entraîne fatalement certains tempéraments d'artistes vers d'incessantes et nouvelles aventures et surtout vers l'indépendance?
Les amis de Constantin Guys résument d'un mot cette phase nouvelle qui commence dans sa destinée: «Il voyage . . .» Mot prodigieux et évocateur qui dans toutes les biographies, ouvre le champs aux rê-