A SWELL
veries les plus belles, mais qui émeut diversement — lorsque le but du voyage est, comme ici, indéterminé — l'analyste qui suit à la piste tous les avatars d'une existence! L'horizon s'élargit alors, devant la pensée, au point de se confondre avec le ciel, comme un paysage marin, et l'on rêve à l'infini alors que l'on cherche, la petite ville, la contrée prodigieuse qui pourrait expliquer l'origine de telle ou telle œuvre. Soyons d'ailleurs aussi exacts que ceux qui nous renseignent et reconnaissons qu'ils précisent l'incertitude où ils nous jettent en l'accroissant, si l'on peut dire. Ayant quitté l'armée, Guys visite l'Europe et certaines régions de l'Orient . . . Mais nous savions déjà que la carrière administrative de son père l'avait conduit à l'étranger et qu'une fugue romantique l'avait rangé parmi les défenseurs de la Grèce. Quels pays nouveaux connut-il alors? Il y a telle ou telle esquisse de lui — certaines œuvres décrivant un Orient équivoque et fabuleux, que l'on voudrait pouvoir situer. Des manières de bazar, de longs boyaux de rue, tortueux et montants, mal pavés, étroits, où les persiennes soulevées semblent se rejoindre en toit, au dessus d'un ciel à peine entrevu, nostalgique, tant son bleu de turquoise est émouvant, des groupes dans ce décor, vêtus de vestes brodées, d'oripeaux éclatants et sordides, accroupis ou couchés sur les seuils. Un lourd parfum d'Orient monte, s'en dégage et l'on voudrait s'en mieux enivrer, à le reconnaître, parmi toutes les essences que distillent, dans le Levant les ghettos, les quartiers francs et les environs des cimetières de Stamboul.
Les Balkans, la Grèce, les deux Turquies, la Perse, l'Inde, où portat-til ses pas? L'amateur qui se plaît à son œuvre et qui a vu passer sous ses yeux un certain nombre de scènes semblables à celle-ci, innombrables dans ses croquis, comprendra l'hésitation. Le mélange des races, des costumes, et des coutumes, le grouillement chatoyant des chevelures et des étoffes, un je ne sais quoi de quartier mal famé et lépreux, déconcerte . . .
Aucune précision. Mais après tout, peut-être ne faut-il pas chercher plus avant, ni se plaindre. Un rien de mystère ajoute à l'attrait de ces croquis que leur auteur affectait volontiers d'ailleurs de laisser inachevés, sans ce dernier trait qui délimite une œuvre et lui enlève par sa pré-
cision, un peu de son charme et de sa nonchalance . . . D'autre part, nous savons que Constantin Guys était doué d'une mémoire visuelle prodigieuse; et, il est vraisemblable que, composant ces scènes, longtemps après, il mêlait avec aisance, insoucieux de reproduire les temps, les lieux et les hommes.
Une heure vient cependant où il accepte la tache de reproduire exactement et immédiatement les spectacles qui se déroulaient sous ses yeux. Au retour de ses voyages, il avait été pris lui-même au goût des capitales et il s'était réinstallé à Paris où il lia commerce avec la plupart des grands artistes que comptait la France. En même temps, pour étancher cette soif du déplacement qui devait le tourmenter jusqu'à sa mort, et aussi bien pour ne pas perdre le contact qu'il avait pris avec les innombrables Anglais qu'il avait rencontrés de par le monde, il faisait de fréquents séjours à Londres. Il y demeurait parfois assez longtemps. Guys s'était, en effet, trouvé, malgré ses héridités méridionales, assez proche parent des Anglo- Saxons, par ses goûts et sa manière d'être. Flegmatique, réservé, aventureux et ami du dandysme, il n'avait pas tardé à faire de longs séjours de l'autre côté de la Manche. Et comme il s'essayait à cette époque — vers 1845 — à ses premiers croquis, il avait goûté l'estime que les artistes anglais lui en témoignaient.
A certains égards, il fut ainsi l'élève des journalistes britanniques du crayon et toute son œuvre en conserve une agréable sécheresse très personnelle, rare dans le monde latin. Ses croquis ont toujours un petit air a" illustrations, accomplis pour les Mille et une Nuits des temps modernes, ou pour des voyages, dans la façon de Tavernier ou de Galland. Certains autres orneraient mieux que n'importe quels dessins des récits de la guerre de Crimée ou des campagnes d'Orient.
Thackeray, — au cours de ces divers séjours de Guys à Londres ou peut-être à Paris (l'auteur de Vanity Fair, ayant longtemps séjourné en France) était devenu son ami. Et, lorsque celui-ci lui mit sous les yeux les silhouettes et les scènes populaires qu'il avais surprises, aux derniers jours de la monarchie de juillet et aux premiers temps du gou-