CRÉATURE
DIRNE
PROSTITUTE
vernement de février, le délicieux écrivain anglais s'enthousiasma et courut Londres, criant Baruch, à qui voulait l'entendre. Il présenta même à ses lecteurs l'artiste français — ce qui ne fut pas sans désobliger Guys, qui lui garda un certain temps rancune à ce propos. Mais à quelque chose ce malheur devait être bon. Dès ce moment, Constantin Guys devint le collaborateur des grands périodiques londonniens et on lui attribue quelque part dans la fondation de rillustrated London News, ainsi que du Punch.
La vie du dessinateur prenait d'ailleurs, à ce moment une direction nouvelle. Cet autodidacte, dont nous aurons l'occasion d'étudier les procédés de travail, par ailleurs, commençait à connaître parfaitement cet art si personnel qu'il avait, pour ainsi dire, recréé pour son usage particulier, encore que jusqu'à la fin de sa carrière, il ait travaillé à le perfectionner et à l'élargir. Un régime nouveau était né qui, sentimentalement, correspondait aux traditions de son enfance et ramenait ces apparats, qui avaient charmé ses yeux de la dixième année. Il retrouvait au pouvoir un empereur, un Napoléon; dans les rues, les uniformes chamarrés portant les ordres, allant relever la garde, se rendant aux revues ou galopant en escortes du souverain. Sur ce sol fiévreux, balayé la veille par l'orage des révolutions, une société, magnifique et folle, tout éprise de luxe et de débauches, avait poussé brusquement. Il y avait dans Paris l'apparat imprévu des sociétés éphémères qui veulent jouir, sans se soucier du déluge prochain. Les visites des princes étrangers, des monarques alliés, des ambassades rivalisant de somptuosité et d'éclat, les retours triomphants des derbys, les équipages des courtisanes et des parvenus, les cuivres sonores rythmant le Partant pour la Syrie, tout cela grisait Constantin Guys, parvenu à la maturité, enivré de voir enfin reparues sous ses yeux toutes ces images décoratives, qui avaient embelli le matin de sa vie, qu'il avait cru ne revoir jamais, et qu'il avait repassées dans sa mémoire, si longtemps ennuyé de tout le reste, désabusé et mécontent . . .
Il était donc entièrement préparé à la mission militaire que lui confièrent les éditeurs intelligents des nouveaux illustrés anglais, qu'il avait contribué, esthétiquement parlant, à créer. Aussi, ce fut avec joie
qu'il accepta de partir, pour V Illustrated London News, en Crimée, au titre de correspondant de guerre. Il était chargé d'envoyer des croquis, évoquant les divers aspects de la campagne franco-anglaise.
Aucune mission ne pouvait aussi bien convenir à Constantin Guys. D'un seul coup, celle-ci ramassa toutes ses tendances, tous ses goûts, toutes les aspirations de sa jeunesse, héroïque et crdne, et lui rendait pour ainsi dire, un poste dans l'armée, avec ce grade chimérique de chroniqueur de ses gestes. Ainsi, il reprenait heureusement du service, en obéissant à la passion de sa maturité. Ayant brisé son sabre jadis, quitté la selle, dévêtu l'uniforme, renvoyé son cheval de bataille, démissionné de ce rang qu'il avait tant aimé, il rentrait dans la grande famille, grâce à cette même fantaisie qui, un jour, l'en avait éloigné. Cette guerre qu'il avait souhaitée à l'heure de sa jeunesse, pour laquelle il s'était engagé, il la voyait donc enfin de ses yeux, qui l'avaient rêvée. Et, si son dge ne lui permettait plus de prendre part à la charge, grâce à son crayon fidèle et fougueux, il allait la décrire, d'une arabesque aussi folle qu'elle-même; il allait encore y participer.
Guys qui n'avait d'autre passion qu'une curiosité universelle, dut se sentir, ce jour là, grisé. Il fut au moins métamorphosé. Ses forces se trouvèrent décuplées . . . Alors que, jusque-là, il n'exécutait jamais ses dessins d'après nature, qu'il amassait dans sa mémoire les détails, les paysages et les scènes pour les reprendre après coup, dans la fièvre de l'action, il rompit avec cette habitude. Aux camps, au milieu des tranchées, des hôpitaux, des villes prises, sur les champs de bataille, d'un seul jet, il exécuta ces merveilleuses scènes, larges, fortes, évocatrices, humaines, triomphantes ou douloureuses, qui comptent parmi ses plus belles œuvres. Le dandy nonchalant qui était en lui s'émut, et communia avec les multitudes armées, aux uniformes éclatants, formant les régiments qui s'énervaient dans l'attente de l'assaut. Un jour, il résume ainsi lui-même sa nouvelle technique, d'un mot inoubliable, formant légende sous le croquis: «Taken on the spot», dessiné sur le champ de bataille.