AT PERA
Baudelaire nous a conservé la vision de Guys, à l'armée: «Quel est ce cavalier, aux moustaches blanches, d'une physionomie si vivement dessinée qui, la tête relevée a l'air de humer la terrible poésie d'un champ de bataille pendant que son cheval, flairant la terre, cherche son chemin entre les cadavres amoncelés, pieds en l'air, faces crispées dans des attitudes étranges? Au bas du dessin dans un coin ces mots: «Myself at Inkertnann.»
C'est bien là l'homme qui s'était façonné une dme d'Anglo- Saxon flegmatique et qui avait cependant une apparence de grognard de la vieille garde, rageur, bourru, et héroïque. Ceux qui le rencontraient, sans le connaître, à travers le camp, devaient le prendre pour un officier supérieur anglais, supportant avec naturel les vicissitudes d'une campagne. Il flânait activement, si l'on peut parler ainsi. Toujours il portait dans une poche accessible les armes — un crayon et un blocnotes et saisissait, au hasard de la rencontre, le fait-divers de la campagne. Sans hdte, mais sans oubli, il notait ainsi inlassablement, le geste héroïque, le repos pittoresque, la vie du troupier, qu'il fût français ou britannique: «Vers le soir, nous apprend encore Baudelaire, le courrier emportait vers Londres les notes et les dessins de M. G . . ., et souvent celui-ci confiait ainsi à la poste plus de dix croquis improvisés sur papier pelure, que les graveurs et les abonnés du journal attendaient impatiemment.»
Voici parmi ces œuvres prodigieuses des portraits de généraux, saisis en plein héroïsme — non pas celui de la légende, mais celui du devoir fastidieux, dans l'exercice de la rude tache, à l'heure des responsabilités. Le canon gronde. La mitraille zèbre le paysage. La mort rôde autour des escadrons. Les masses s'engouffrent dans l'abîme, insouciantes, ignorantes de leur force, de leur mission précise, de leur rôle. Là, sur un petit monticule, sur un mamelon, un soldat, massif, gaîné lourdement d'un manteau d'ordonnance, aux lignes nettes, domine un horizon que l'on devine infini par delà le cadre du croquis. Du haut de cet observatoire l'homme, le soldat, surveille la partie qu'il a tentée. Indifférent à tout le reste, au danger, à tout ce qui n'est pas son jeu, il n'a de regards et de pensées que pour le damier — paysage où les
pions-soldats sont disposés par ses combinaisons. Entre ses dents, que l'on devine serrées sous la forte moustache, il mâche un cigare. Dans une écharpe attachée à son col pose son bras, blessé au cours du dernier engagement. C'est Canrobert à Inkermann.
Plusieurs collections possèdent des épisodes de cette bataille. Tous sont animés de la même vie. C'est la chevauchée à la mort, la ruée folle des hommes et des bêtes, en fouillis, dans les vallons, parmi les avant-trains, les roues brisées, les canons encloués, les armes gaspillées, les cadavres dans l'attitude suprême, aux uniformes confondus.
Là, c'est la légendaire aventure de Balaklava, l'épisode surhumain de cette guerre, que chanta magnifiquement Tennyson, le poète-lauréat de l'Angleterre alliée:
Mal/ a league, half a league,
Mal/ a league onward,
AU in the valley of Death
Rode the six hundred.
C'est une épopée tout entière qui tient sur ce petit papier; il semble hdlé de soleil, noirci de poudre, tout frémissant encore de l'héroïque folie qu'il narra. Je ne sais rien de plus émouvant que ce dessin, dessiné en pleine fournaise, dans la frénésie de l'action. On croirait que le crayon brûla ce jour- là, les doigts de Constantin Guys, comme un canon de fusil échauffé. Jamais peut-être il n'a mieux donné l'impression du vertige qui s'empare des escadrons, roulant irrésistiblement, de toute leur masse aveugle, parmi les cris, la poussière, la sourde cadence des montures, les cliquetis d'armes et de gourmettes, vers ce hasard qui s'appelle la victoire ou la déroute. Cette page, dans l'œuvre de l'artiste, est unique. Elle fait éclater toutes les techniques, semble faite elle-même à coups de sabres, d'héroïsme, d'ivresse. Elle est vraiment la charge d'un génie, se levant vers la gloire, d'instinct.
Puis voici, les lendemains de batailles, les étapes sur la route de la conquête, les marais de la Dobroutcha, la Kersonèse, le Balkan, Sébastopol, les journées de repos, la vie pittoresque du troupier dans les camps, rendu à ces travaux sans gloire qui popularisèrent les œuvres d'Horace Vernet. C'est la «popote» cuisant entre deux pierres, la mar-