A CARRIAGE
mite de campagne, mijotant sur le bois, sous l'œil narquois et allumé du vieux chevronné, coiffé du bonnet de police. Il fume avec philosophie son «Jacob», en attendant que la soupe soit à point. La tente se dresse sur le fond; la corvée d'ordinaire passe; sur les pics les bourgerons et les treillis sèchent: on ne croirait pas que ces hommes, nonchalants comme des ménagères bavardes et heureuses, furent les lions de la veille et qu'ils recommenceront tout à l'heure, si le canon tonne à l'improviste.
Plus loin, c'est le campement de l'armée alliée. Guys composa pour son journal un grand nombre de ces scènes qui suscitèrent l'enthousiasme des abonnés des Illustrated London News. Des Ecossais, aux jupes mouvantes, reconstituent le «clan» nostalgique des highlands sur ce sol ingrat de la conquête. Ici, un voltigeur les regarde d'un œil amusé, stupéfait de ces mœurs patriarcales, si différentes des siennes, là, un officier anglais, charmant et raide, passe au milieu du campement; là encore, c'est le service: un pasteur récite l'office au milieu de ces troupes, oublieuses de l'œuvre de ruine, attendries aux souvenirs de ceux qui ne reverront pas les «moors» ... Ce sont là des pages merveilleuses de simplicité et de vie.
Mais il est toute une partie des dessins, composés au cours de cette campagne qu'il faut classer à part. Ce sont ceux qui sont consacrés à la description des ambulances, à l'étape qui suit la bataille. Pour conter ces épisodes douloureux, ces inéluctables rançons de la guerre, il semble que le crayon de Constantin Guys se soit humanisé. Le trait, tout aussi corrosif, se fait cependant de place en place plus enveloppant et dessine doucement, pourrait-on croire, ces pauvres débris humains, à la chair ouverte par l'obus ou par le sabre qui s'en vont sur des cacolets, au pas des mulets de campagne ou sur une monture de hasard. Les poses abandonnées et molles des blessés, cahotés au gré d'une route en mauvais état, révèlent la pitié que ne sait plus dissimuler le flegmatique, volontairement avare de ses émotions. Tout à l'heure indifférent au danger, il allait crânement aux endroits les plus périlleux, chercher ses croquis puisque c'était sur ces points que se trouvaient les sujets les plus intéressants. Il dessinait la bataille et
trouvait naturel de voir tomber autour de lui les autres comme il eût pu tomber lui-même . . . Mais maintenant, l'exaltation tombée, il se ressaisit et, en relevant les gestes douloureux de toutes les pauvres chairs pantelantes de ses camarades, il n'est pas maître de lui-même au point de dissimuler la pitié qu'il éprouve envers ceux-là qu'a désignés le destin.
Les scènes d'hôpital marquent l'étape suivante. Ce sont des œuvres admirables de tendresse mélancolique, de douloureuse solidarité que celles où le reporter a conté ses visites dans les hôpitaux de Péra qui servaient à l'évacuation des blessés . . . Salles blanches et nues, aux clartés brutales que l'on devine emplies de raies, de gémissements, de fièvres et d'agonies. Les petits lits où l'on meurt, où l'homme blessé à jamais, se refait petit enfant entre les mains de celles qui le soignent, s'alignent monotones et sinistres, à peine égayés un instant lorsque passe un visiteur, messager de consolation ou de soulagement. Les grandes cornettes planent dans l'êploiement magnifique de leur lingerie lisse, au-dessus d'un chevet, portant le remède, répétant le généreux mensonge d'espoir, à celui qui mourra dans la nuit. Et Guys, fidèle à sa tache, fraternel aussi, mêle son encouragement trompeur à celui de la religieuse.
L'on devine son émoi, non seulement à la façon dont sont traitées ces pages mais encore à la légende qu'il donne à l'un d'eux: «My humble Self.» — «Mon humble personne.» Au pied de ces lits de torture, cet ami de Baudelaire, d'une qualité d'dme, par certaines nuances, assez semblable à la sienne sans doute, subit ces pensées, qui marquent à jamais l'dme de l'homme d'une ride douloureuse et lui donnent le sens et le goût de la mort.
De cette campagne, le talent de Guys sortit accru et fortifié! La guerre achevée, il regagna lentement le Nord, s'attardant à croquer, une fois encore, peut-être la dernière, ces mœurs orientales, qui plaisaient à son originalité, à flâner dans les bazars de Stamboul ou aux alentours d'Yldiz-Kioz. Ce voyageur, de la grande race des Bernier,
OFFICIERS DE LA GARDE IMPÉRIALE ° OFFIZIERE DER KAISERLICHEN GARDE IMPERIAL GUARD-OFFICERS □ □ = d n □