‹ Constantin GuysChapitre 8 sur 13 · ON THE EXERCISE FIELD · texte numérisé non relu

ON THE EXERCISE FIELD

des Tavernier et des Chardin revêtit une dme de pacha, pour vivre la vie de ces peuples musulmans, qu'il aimait depuis longtemps déjà, à cause de leurs vertus paisibles et humaines, et de leurs vices admirables. On eût pu penser qu'il était devenu l'un des fils du Prophète, tant il mettait de vérité et d'exactitude à décire profondément cette vie prodigieuse de l'Islam.

Comme jadis, il avait raconté, au cours de ses premiers voyages, l'existence chaude et close des bouges levantins, des quartiers maudits et cosmopolites, où traîne de manière permanente, l'écume des nations, cette fois il s'attache surtout à la vie mondaine de la Turquie, si curieuse en ce temps, alors qu'elle mêlait à ses vieilles coutumes ancestrales un appétit irraisonné et «snob», de modernisme. Ainsi il crayonne les fastes de la Sublime Porte, les cérémonies, à la fois militaires et religieuses, au cours desquelles apparaît l'image brune et falote, mollement écroulée au fond d'un landau, du successeur du Prophète. Toute une série est ainsi consacrée aux fêtes rituelles du Baïram, qui closent le jeûne de Ramadan. Aucune n'est plus piquante, dans son œuvre, tout en demeurant d'une fidélité documentaire absolue.

Mais Constantin Guys n'eût pas été l'dme même de son époque si, à l'heure où les clairons joyeux sonnaient aux revues de Longchamps le retour triomphal, il fût demeuré loin de Paris II rentra.

Sans mandat, sans mission officielle, il devint l'historiographe du régime. Il fut le peintre attitré de toutes les fêtes et, quelque jour, lorsque nous serons tous morts et que l'Empire sera libéré de la censure, délivré de la quarantaine que lui font subir les maîtres de l'heure présente, comme sous une baguette prestigieuse, rien qu'à feuilleter tous ces croquis, l'historien pieux, énamouré de luxe et de galas, pourra restituer la gloire des Tuileries et de Saint-Cloud, dont les ruines ellesmêmes ont péri . . .

Sous ces petites feuilles, griffonnées d'un croquis nerveux et précis tout ensemble, endiablé et patient tout à la fois, il retrouvera l'dme même de ce temps . . . Sans effort, il pourra reconstituer l'existence

de ces générations, qui s'en sont allées plus vite que les autres, qui sont disparues de la scène du monde avec le régime qui les avait parées, qui leur avait donné de l'éclat et du luxe. L'exquise claustration de la divine comtesse de Castiglione est un parfait symbole mélancolique de cette disparition brusque des figurants et des acteurs du Second Empire.

De tous côtés, à tous les degrés de la société on ne songeait qu'aux plaisirs. Les Tuileries et Compiègne, Sébastopol, Inkermann, Malakoff, comme vos noms sonnaient dans l'air pur des matins de printemps! On vivait frénétiquement, fiévreusement toutes les fêtes, toutes les équipées militaires. C'était le temps des bals masqués, de la politique sentimentale, des indécisions insouciantes, des coups de tête et des plaisirs ... La France avait à sa tête un empereur intelligent, à l'intelligence pervertie par le romantisme politique, une souveraine merveilleusement belle, sans doute calomniée, reproduisant à un peu moins d'un siècle de distance les charmes et les frivolités d'une reine malheureuse. A l'entour, une cour brillante et mêlée, où se rencontraient la plus vieille aristocratie étrangère et les parvenus du régime, des soldats heureux, des Corses, les gens du Coup d'Etat, des carbonari, délégués par toutes les «ventes» de l'Europe auprès de l'adepte parvenu. Imperturbable aplomb des Saint- Arnauld, intelligence des Morny, adulation des Persigny, habileté des Haussmann, toute cette foule magnifique, tous ces vices brillants s'évertuaient dans ce décor prestigieux, follement artiste de la cour, se fondaient au milieu des diplomates, des écrivains, des peintres, des jolies femmes, et se paraient de leur beauté ou de leur renom. Gloire des Castiglione, des Waleska, et des Metternich, tourbillon des bals du palais, dandysme des Grammont - Caderousse et des Orsay, équipages des derbys, daumonts des souverains visitant Paris, meutes des chasses impériales, villégiatures, Biarritz et Baden-Baden, ministres étrangers accueillis, congrès aux apparences heureuses, émerveillement des foules flânant sur les boulevards fraîchement percés, soupers et débauches du café Anglais, de Tortoni ou de la Maison Dorée, parisine de Scholl, premières d'Offenbach, travestis des belles filles, chairs admirables d'Hortense Schneider, d'Anna Deslions, de Cora Pearl, vous ne

laissiez pas à la France le temps de souffler. Vous mêliez en une parodie charmante, en une opérette spirituelle, tous les luxes, tous les sentiments, toutes les amours, tous les arts et toutes les épopées! Vous entraîniez dans votre ronde fantastique Paris et vous croyiez emporter, dans votre folie, l'Europe entière . . .

Un artiste aussi primesautier que Guys ne pouvait échapper à l'ivresse. Le grand enfant, sous son apparence flegmatique, était né pour cette vie artificielle, pour cette fête perpétuelle, pour cette randonnée qui commençait avec l'aube, dans le soleil, la joie des onze heures, au Bois, avec les équipages, les cavaliers et les uniformes et qui finissait, à l'aube suivante, quand la lumière des lustres se ternissait dans l'éclat glacé du jour commençant. De la rue, où il était le témoin fiévreux et anonyme, pauvre et passionné de tous ces luxes, il suivait sans lassitude cette féerie.

Il faut feuilleter, dans les cartons de l'admirable collection Nadar, tous ces croquis, où demeurent à jamais fixés, les souvenirs de la vision émerveillée, qui fut celle de Guys. Ils sont d'une telle beauté, d'une fidélité si parfaite, qu'ils paraissent doués encore de vie. L'art du dessinateur les a animés pour jamais. Un miracle a été réalisé dans ces pages. Une hallucination nous entraîne, nos doigts palpent ces feuilles où tout retrouve son relief, reprend sa place, s'évertue presque. Jamais peut-être avec aussi peu de «matière», on n'a synthétisé aussi parfaitement une époque, légué à l'avenir l'image définitive d'une société, immortalisé une génération.

Il semble que le crayon, aux doigts de Guys, léger, fringant, minutieux et large, ait ramassé des gestes, cueilli des attitudes, qu'il se soit dirigé naturellement, sans hésitation, vers l'expression définitive du modèle. Lorsqu on s'attarde quelques instants devant l'un de ces dessins à la mine de plomb, devant l'une de ces vignettes à la plume, pâlies par le temps, on croirait voir se détacher tous les plans, les couleurs reparaître une à une d'elles-mêmes: la coloration, en teintes plates, aux nuances si personnelles qu'il a parfois ajoutée, semble, malgré la grâce surannée de ses effets, superflue. Le seul dessin exprime, dans sa rapidité, son instantanéité, tout ce qu'il avait de vie dans le décor fré-

missant, l'entrain des bêtes et des personnages, le mouvement des choses et de la foule elle-même.

Cette œuvre demeure très particulière. La vision de l'univers qui était celle de Guys, fut en somme restreinte et étroite. Sans monotonie, elle se répète indéfiniment. Ce sont toujours les mêmes sujets, ceux qui pouvaient intéresser l'âme de ce soldat qui fut sans doute, comme l'a appelé justement Baudelaire, «un soldat artiste», mais qui n'en resta pas moins toute sa vie un soldat.

Il en avait les goûts, les passions, les rêves. Il peignit la guerre et là, sur ce chemin où tout est grave et imprévu, il rencontra parfois l'inspiration admirable qui le grandit presque en dépit de lui-même. Le jour où il peignit le convoi des blessés, dans les Balkans, dominé par ce vol sinistre et tournoyant des corbeaux, il accomplit une œuvre admirable, puissante et large. Il quitta l'anecdote et atteignit au plus grand art. Mais, le plus souvent, n'étant plus entraîné par le sujet, il fut fidèle à sa nature un peu fruste. Il reproduisit les choses, les sujets qui flattaient son regard ou, pour mieux dire, tous ses sens. C'est en effet la caractéristique de son œuvre, d'être, malgré l'élégance un peu sèche du trait, essentiellement sensuelle, et même grossière d'inspiration.

Une odeur lourde et piquante de crottin, de fards, de poudre de riz, monte de tous ces dessins. Guys aima les soldats, les chevaux et les filles. Quelques années, la guerre lui permit de peindre la vie des camps et des champs de bataille. Puis, rendu pour ainsi dire à la non activité, après la campagne de Crimée, passionnément, mieux même, comme un maniaque, il dessina inlassablement des chevaux, des cavaliers militaires ou civils, des équipages-et puis des femmes, toutes sortes de femmes, celles du moins qu'il pouvait étudier aisément, depuis la courtisane achalandée, se mêlant aux diverses aristocraties, appartenant presque à la société, par les hommes qu'elle fréquente, jusqu'à la pierreuse et la fille de maison, depuis la Paiva jusqu'à la fille Elisa . . .

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