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Il est vrai que le même Eusèbe n’a pas parlé de cette apparition de la Croix dans son Histoire Ecclésiastique, achevée en 324-325. Mais on se rend facilement compte de ce que l’auteur ne tenait pas encore de Constantin, en 325, le récit de l’apparition tel qu’il l’entendit un peu plus tard. Il savait pourtant depuis longtemps que la Croix avait triomphé, lors de la victoire du Pont Milvius ; car dans le discours qu’il prononça, en 316, à l’occasion de l’inauguration de la cathédrale de: Tyr, il y faisait une allusion appelée à réveiller les souvenirs de ses auditeurs !. Il écrivait de nouveau, en 324, au sujet d’une statue de l’empereur placée sur une colonne dans l’endroit le plus fréquenté de Rome et peut-être offerte par le Sénat *, que le vainqueur avait fait mettre la Croix dans la main droite de cette statue et graver sur la colonne qui la supportait : « C’est par ce signe du salut, cette véritable preuve du courage, que votre ville a été par moi sauvée et délivrée du joug du tyran, et qu’en outre le Sénat et le peuple des Romains ont été affranchis et rétablis dans leur ancienne illustration et splendeur » *. Ainsi, ce fut la Croix elle-même qui triompha à la bataille du Pont Milvius, mais le chiffre du Christ fut également représenté sur les boucliers des soldats de Constantin avant la bataille, ainsi qu’on le verra plus loin.
Nous possédons une preuve indirecte mais très
? EUSÈBE, Hist, Ecclés., X, 1V, 16 ; trad. par GRAPIN, Paris, Picard, 1913.
? Panegyrici Latini, IX, c. xxv.
5 EUSÈBE, H. E., IX, 1x, 2.
forte du triomphe de la Croix à Rome après la chute de Maxence. Le bruit s’en répandit aussitôt jusque dans les provinces lointaines de l’Empire. De modestes officiers monétaires de Tarragone, en Espagne, représentèrent la Croix dans le champ du revers des monnaies qu’ils frappaient, dès l’année 313, et comme ils étaient soumis à une haute administration païenne !, il fallait qu’ils eussent conscience de pouvoir exprimer leur croyance, sous la protection de l’empereur.
Nous sommes ainsi amenés à étudier, sans défiance, le récit d’'Eusèbe dans la Vie de Constan- : 208
L'armée en marche et son chef en tête, avaient aperçu, à la fin d’une après-midi, du côté où le Soleil déclinait vers l’horizon, une Croix lumineuse, et au-dessus de cette Croix, une inscription : « Tu vaincras par ce signe » ?.
Nous savons que les phénomènes célestes étaient scrupuleusement observés à cette époque d’observations astrologiques *. C’est ce qui oblige à attacher de l’importance au témoignage d’un auteur hérétique qui écrivit trente ans après Eusèbe et puisa à d’autres sources que lui. Philostorge nous transmet un témoignage reçu dans les cercles chrétiens dissidents : « La Croix serait apparue, la nuit, à Constantin et à son armée. Elle aurait
1 Laquelle faisait à la même époque représenter, sur de grands médaillons d’or, l’empereur Constantin triomphant avec le Soleil dieu. Numism. Const., t. II, p. 230.
2 KUSÈBE, Vie de Constantin, 1, 27.
3 DE LA Virre-MiIrMONT, L’Astrologie chez les Gallo- Romains. Paris, 1900.
été entourée d’un cercle lumineux, et l’on aurait pu lire, dans le groupement des étoiles comprises dans ce cercle, le fameux : « Tu vaincras par ce signe » !.
Entre le déclin du jour et la nuit il n’y a qu’un passage et l’on sait, grâce à des observations scientifiques, que les apparitions de la Croix dans les montagnes, commencées pendant le jour, peu vent se continuer la nuit.
Les deux témoignages, qui viennent d’être rappelés, concordent non seulement sur l’apparition de la Croix, mais encore sur le caractère extraordinaire de cette apparition, et nous trouvons une confirmation de ces récits dans l’effet produit sur l’empereur et son armée.
Lorsque Constantin arriva devant Rome, il était converti et l’armée acceptait de se battre sous les auspices d’un dieu nouveau.
Lactance, auteur contemporain, écrit en effet :
Constantin fut averti en songe (dans la nuit qui précéda la victoire) de ce qu’il devait représenter, sur les boucliers de ses soldats, le signe céleste de Dieu * (son nom) et n’engager qu’ensuite la bataille. Il ft ce qui lui était commandé; la lettre Chi, X, fut peinte, traversée par une barre verticale, l’Iota, dont l’extrémité supérieure était recourbée (formant ainsi l’anagramme des noms de Jésus-Christ), puis l’armée, protégée par ce signe, prit l’épée pour combattre » *.
Nous avons la preuve de ce que le monogramme
? PHILOSTORGE, Hist. Ecclés., VI.
? La croix est plus généralement appelée Immortale signum.
* LACTANCE, De Mortibus Persecutorum, ©. XLIV.
en question fut conservé par Constantin comme monument officiel de son règne, bien qu’il ne fût pas le symbole de sa dynastie. Ce dernier se composait des deux premières lettres Chi et Rhô de Christos et ne devait signaler que ce nom, parce que Constantin, en le plaçant au sommet de la hampe de son drapeau, le fameux Labarum, entendait affirmer qu’il assumait le service du CHeist.
Mais, lorsqu’il inaugura sa dynastie chrétienne, en élevant ses fils au rang de Césars, en 317, Constantin donna l’ordre de graver sur son casque les deux monogrammes dont il vient d’être question.
Nous connaissons la raison de la célébrité de celui qui surmontait le Labarum, mais non de l’importance du symbole décrit par Lactance !. Il faut admettre que l’empereur a voulu rappeler le souvenir d’un grand événement. Celui-ci ne peut être que l’acte de foi qu’il avait accompli en faisant peindre le signe céleste sur les boucliers de ses soldats, avant la bataille ?.
Lactance vivait à la Cour de Constantin et écrivit deux ans après la victoire. Il a dû voir les boucliers rapportés de la campagne d’Italie *, Ce
1 J. MAURICE, La véracité historique de Lactance. Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions. Bulletin, 1008, p. 146.
2 I] existe un monogramme analogue mais nullement pareil dans les inscriptions. En outre du texte de Lactance, ïl n'existe qu’un texte de Saint Paulin de Nole (Chant xIx, v. 619-627) qui décrit notre monogramme comme un ancien symbole secret peint sur les vases sacrés du temps des persécutions. I1 dut être signalé à Constantin par un évêque de son entourage, comme répondant à l’ordre reçu en songe. Il comprenait les deux noms de Jésus-Christ (cœleste signum).
3 Numismatique Constantinienne, t. II, pp. 267 à 333.
fut ainsi qu’il put décrire, en 314, le monogramme qui ne fut gravé que trois ans plus tard, en 317, par ordre de l’empereur, sur le casque de son effigie et représenté au droit des monnaies de son atelier de Siscia. Constantin avait donc adopté le signe sauveur avant son arrivée devant Rome. Il s'était converti, avant la bataille ; et non à cause de la victoire, comme le fera Clovis.
Et quelle conversion ! On ne peut la définir que comme l’inverse du sentiment qui arrêtera Attila devant Saint Léon. Il eut, à partir de ce moment, une confiance sans bornes dans l’issue victorieuse de sa campagne en Italie ; car cette confiance dans la Providence explique seule les imprudences de ce grand général.
Constantin, si l’on en croit ses contemporains, ne disposait, pour sa marche sur Rome, que d’une armée de 40.000 hommes, pareille à celle d’Alexandre-le-Grand à la bataille du Granique!.
Il est bon de rapprocher ces chiffres d’autres qui nous sont connus. Napoléon avait environ 13.000 hommes à Arcole et 16.000 à Rivoli.
Constantin avait, dans son armée, des Barbares Francs et Allemands et des légionnaires Gaulois ?. Il suivit, dans cette campagne, une conduite fixée d’avance. Il devait se présenter aux populations
1 EUMÈNE, Panég. IX, 5. — 23 légions, 16 auxilia, 11 numeti, 12 vexillationes, c’est-à-dire 50.000 hommes, composaient l’armée d'occupation des Gaules, mais il faut y ajouter les soldats des frontières et les troupes fédérées.
? ZOSIME, Hist., Il, 15 ; voir le tableau des troupes d’occupation des Gaules dans la Notitia dignitatum, et Cagnat, Dict. des An. Gr. et Rom., t. IL, p. 110.
du nord de l’Italie et aux Romains comme un libérateur. Mais ses soldats avaient ordre d’être sans pitié à l’égard de ceux de Maxence qui ne se rendraient pas. Le conquérant parlait seul encore en Jui, et le chrétien ne se signalait que par sa confiance dans le Dieu qui le protégeait. Sa campagne d’Italie fut une merveille de préparation, de tactique et d’imprudence.
L'Imperator avait tout prévu, quant à la nature des luttes qu’il aurait à soutenir. Il avait rencontré, pendant la guerre de Perse, alors que, presque enfant, il combattait sous les ordres de Dioclétien ! de lourds cavaliers couverts d’armures ainsi que leurs chevaux, prédécesseurs de nos chevaliers du Moyen Age, et que l’on appelait Cataphractaires. Ils écrasaient les forces ennemies au premier choc ?. Aussi avait-il préparé, contre eux, une troupe de fantassins armés de maïllets, qui fait songer d’avance aux milices Flamandes.
Il avait dû envoyer des émissaires dans les villes de l’Italie du Nord, où il semble qu’on l’attendait, et comme les montagnards qui auraient pu l’arrêter, dans les défilés que traverse la route qui va du Mont-Genèvre à Suse, ne bougèrent pas, il faut admettre qu’il avait pratiqué, parmi eux, des intelligences : Il savait qu’à Rome, le peuple et le Sénat seraient pour lui. Maxence se rendait coupable de tous les brigandages, le peuple redoutait les pillages de ses soldats, et toute la noblesse était peu à peu dépouillée de ses biens *.
PONS EXT CEXXIIT,