PORC AEN IT CAN
ravages de la maladie ! en raison de laquelle on l’avait peut-être choisi comme Auguste, car on espérait sa mort ?, avaient profondément altéré la physionomie de ce sage empereur, le dernier des vieux Romains.
I1 avait été promu premier Auguste et chef de la Tétrarchie, lors de l’abdication de Dioclétien et d’Hercule, le 1° mai 305 *; et dès lors il ne cessa de réclamer son fils qu’il avait eu la faiblesse de confier à Dioclétien, à la sincérité duquel il croyait.
Constantin, demeuré comme otage à la cour de Galère, dans les Balkans, y courait tous les dangers. Tantôt ce dernier l’envoyait lutter contre les bêtes sauvages, tantôt contre les barbares Sarmates. Galère toutefois fut pris à son piège. Les soldats se passionnèrent pour ce jeune prince, héroïque, toujours heureux dans ses entreprises, et qui savait comment leur parler, car il était tout à la fois de leur sang et du plus vieux sang de Rome *.
I devint impossible à Galère de le faire périr, sans risquer un soulèvement des troupes qui disposaient alors de l’Empire. I1 dut même finalement accéder aux demandes de Constance Chlore, lequel exigeait, comme chef de l’Empire, que son fils lui fût renvoyé, car il voulait le revoir avant sa mort. Mais agissant en vrai barbare, issu de la Dacie germanique, Galère entendait bien faire
1 Numism. Const., t. I, planche xxx.
2 LACTANCE, De Mort. Pers., xx.
# Anonyme de Valois, xt, 5.
4 Numism. Const., t. II. La dynastie solaire des seconds Flaviens, p. 20 à 50.
périr Constantin sur la route des Gaules, ou le retenir si longtemps prisonnier dans les provinces Danubiennes qu’il n’arriverait que pour pleurer la mort de son père, quand le sort de l’Empire serait fixé !. Il craignaïit, en effet, l’ambition du jeune prince et surtout l’acclamation des soldats qui l’attendait. Mais il avait une fois de plus compté sans le caractère de son hôte.
Constantin reçoit de lui, un soir, les lettres portant le cachet impérial et la signature qui lui donnent droit aux relais de postes, avec l’ordre de partir le lendemain matin. Il s'échappe le soir même, pendant la longue orgie nocturne de Galère. Le matin, celui-ci se réveillant, demande son prisonnier ; on lui apprend qu'il est parti; l’empereur furieux rugit : il est joué. Il fait courir à la station des postes publiques ; 1l apprend que les attelages qui se relayent pour ces grandes courses ont été réquisitionnés ou mis hors d’usage par Constantin, muni de sa signature ?. Il ne put jamais le rejoindre et Constantin atteignit son père à Boulogne. Ce dernier s’apprêtait à passer la mer pour donner ses derniers ordres, en Bretagne, avant de mourir.
Un autre prince, grand par l'énergie, mais un ennemi des chrétiens, Septime Sévère, y avait déjà quitté la pourpre, pour pénétrer dans le mystère de la mort. Constance Chlore, disent les panégyristes, allait voir les jours sans fin de
1 LACTANCE, De Mort. Pers., ©. XXI.
2 LACTANCE, loc. cit. — Panégyrique VII, c. vir.
ce monde, avant de contempler la lumière éternelle (des Champs-Elysées) ?.
I1 était temps que Constantin arrivât; on était au printemps; il fallait repousser les incursions de peuples sauvages, les Pictes d’'Ecosse *. Le jeune prince suppléa son père et son nom grandit comme un météore aux yeux des auxiliaires barbares et des légionnaires romains.
Aussi, lorsque Constance Chlore mourut dans son palais d’Vork, tous les regards se tournèrent vers son fils *. Celui-ci lui rendit d’abord les honneurs funèbres. Il n’était pas encore chrétien et sa sympathie pour ces derniers ne résultait que d’un sentiment d'équité, car il les avait vus indignement persécutés en Orient où lui-même était captif “.
On éleva le bûcher funèbre autour duquel on fit les courses qui s’accomplissaient depuis les temps Homériques ; on lâcha l’aigle qui était censé emporter vers les astres l’âme de l’empereur, et on représenta sur les monnaies la consécration de ce Divus, qui avait pourtant témoigné, pendant sa vie, de son admiration pour la fidélité des chrétiens et leur avait accordé sa protection tacite 5. Il
1 Panegyrici Latini, édit. Baehrens, VII, c. vir ; témoin le grand médaillon du trésor qui vient d’être découvert à Arras : Constance Chlore (redditor Lucis æternæ). I1 a rendu à l’Empire Romain les jours sans fin des régions hyperboréennes. Erreur des géographes et astrologues antiques mais approchant de la vérité.
2 Anonyme de Valois, 1x1, 4.
$ LENAIN DE TILLEMONT, Histoire des Empereurs, t. IV,
# EusÈèBe, Vita Constantini, 1. 10.
5 Numism. Const., t. I, p. 54. — Jules MAURICE, Bulletin des Antiquaires de France, 1901, p. 341.
n'avait pas pu faire respecter leurs églises, mais il avait sauvé leurs vies. Il s’en entourait dans son palais. Son fils fit de même, mais les événements qui se précipitaient ne lui laissèrent pas le temps de réfléchir aux problèmes religieux.
Les soldats le proclamèrent Imperator à sa première sortie, dans une sorte de tumulte barbare auquel prirent part les Allemands. On le revêtit de la pourpre !. Il était plus dangereux de refuser l’Empire que de l’accepter. Le César était condamné à mort à moins de réussir et de devenir un dieu : telle était la loi du monde romain. Mais Constantin avait de grands desseins. Il se savait de race régnante. Il recourut aussitôt à Galère, nouveau chef de l’Empire divisé en quatre, pour lui demander la reconnaissance de son pouvoir. Celui-ci craignit la révolte des troupes d'Orient et d'Occident, car Constantin, âgé seulement de 25 ans, avait déjà conquis le dévouement passionné de toutes les armées qui l’avaient vu : Galère laissa donc la pourpre du César à Constantin et donna la dignité suprême d’Auguste au grossier César d'Italie, à Sévère II ?. Constantin ne s’en inquiéta pas ; il revint dans les Gaules auxquelles il devait accorder toute sa sollicitude. Il devait y relever les monuments et la prospérité de Trèves et d’Autun, et faire d’Arles sa capitale.
Après la mort d’un grand empereur, toutes les tribus Allemandes et Franques se soulevaient au
1 EUTROPE, Brev., X, 1, 2. — ZOZIME, Hist. 11, 8. — Panégyrique VIl, 6.
2 LacTANCE, D. M. P., xxv. — Mémoires des Antiquaires de France, 1900, p. 2.
delà du Rhin et dans la Batavie. Et le général romain qui les soumettait prenait le nom de vainqueur des Allemands ou des Francs. Mais il était bien plus glorieux de vaincre les Francs, dont le courage ne pouvait se comparer qu'à celui des Romains, que les Allemands dont la perfidie était la principale force !.
Constantin n’eut pas le temps, en 306, de remonter jusque chez les Francs, dans la partie Nord du bassin du Rhin, car, pendant qu’il célébrait, par des jeux, sa victoire sur les Allemands, des événements graves se préparaient à Rome, et bientôt une révolte des prétoriens et de la populace y portait au pouvoir un empereur imprévu, un de ceux qu’on nommait tyrans, Maxence, fils supposé de Maximien Hercule, qui promettait au peuple le pain et les jeux, et à ses soldats le pillage et le débordement des passions ?. Le nouvel empereur troublait tout l’ordre établi. L'œuvre de Dioclétien était condamnée, mais elle devait encore entraîner bien des guerres avant de disparaître.
Le centre d’autorité de l’Empire allait se déplacer. En effet, Maxence, menacé par Galère et Sévère IT qui envahirent deux fois l’Italie, rappela son père Maximien Hercule de sa retraite de Campanie. Celui-ci fanatisa ses anciens soldats, en reprenant la pourpre, et Rome redevint le centre du monde *. Mais comme personne n’avait d’em-
? Jules MAURICE, Bulletin des Antiquaires de France, 24 décembre 1902.
? Numism. Const., t. I, p. 55. — Panég., IX, c: XVI. — LACTANCE, De Mort. Pers., XLIv.
$ LaCTANCE, De Mort. Pers., xxVI. — Jules MAURICE, Bulletin de l’Académie des Inscriptions, 1908, p. 152.
pire à lui donner, le vieil Auguste, couvert du prestige d’une ancienne gloire, se mit à errer à la recherche d’un trône, allant sans cesse jusqu’au crime pour s’en emparer, et voyant teujours le pouvoir réel fuir ses mains avides, jusqu’à l’heure où il succomba sous les intrigues de sa propre fille, dans les Etats de Constantin.
Ce dernier avait commis la faute qui perdra le seul grand empereur des temps modernes. Il avait répudié sa première femme, Minervina, dont il avait eu un fils, Crispus, afin de pouvoir épouser une fille d’empereur . Le nom de Maximien Hercule dominait à cette heure l’Italie et l'Occident. Sa fille Fausta était d’une beauté célèbre et très cultivée, car elle s’attachait à faire revivre Faustine, l’épouse de Marc-Aurèle. Ses beaux cheveux ondulés, les traits doux et attirants, mais bientôt tourmentés, de son visage, son cou délicat et flexible en faisaient un être de séduction dont le danger apparut plus tard ?. Elle avait hérité de l’ambition turbulente de son père. Celui-ci pensait reprendre l’Empire d’Italie, en accordant, comme il le fit le 31 mars 307, la main de sa fille à l’empereur déjà puissant des Gaules, lequel pouvait lui rendre à lui-même le premier rang parmi les Augustes ÿ.
Le mariage accompli, Maximien Hercule se rendit à Rome pour s'emparer du pouvoir, et ayant réuni une assemblée de soldats, il leur pro-
1 TILLEMONT, Emp., t. IV, p. 100.
2 Numism. Const., t. I, p. 127. — JULIEN L'APOSTAT, Première harangue.
PCT, Cet D 07. Panégyrique, NI CT.
posa de déposer son fils. Il voulut même arracher la pourpre des épaules de Maxence. Mais les prétoriens qui profitaient sans cesse du pillage de Rome, toujours recommencé par leur tyran, ne le lâchèrent pas . Alors le vieil empereur s’enfuit auprès de son gendre, qui le reçut dans son palais d’Arles ?.
Constantin s’occupait de réorganiser les Gaules affaiblies par les révoltes agraires des paysans et le banditisme des grands seigneurs qui s’emparaient des terres, à main armée. Les cités, qui possédaient un territoire agricole et un autre urbain, se ruinaient ; il fallut leur faire des remises d’impôts. Constantin s’intéressait à tout; il favorisait la culture, aimait les lettres ; il développait les universités d’Autun et de Bordeaux. Les sarcophages nous montrent l’éclat renaissant de la sculpture dans les ateliers d’Arles %, sous son influence. I] avait établi son palais sur le bord du Rhône, en un endroit où le fleuve fait un coude et présente une grande perspective, car il aimait les larges horizons. Il construisit ce palais, suivant le style de l’époque, avec de grandes salles voûtées, des thermes et des appartements royaux où allait se jouer un drame sanglant. Ornée des chefs-d’œuvre de son théâtre grec et de ses monuments romains ; centre d’un grand commerce qui s’étendait jusqu’en Orient, Arles était une vraie
? LACTANCE, D. M. P., XXVIII. — ZOSsIME, Hist., livre II, 12:
2 "Pan, NTIC SENTE ® J. Maurice, Revue archéologique, 1919, p. 51-58.
capitale. Elle prit pendant vingt ans le nom de Constantin !.
L'Espagne venait de se rattacher spontanément aux Etats de cet empereur, pour jouir de la protection qu’il accordait aux chrétiens ?. Trois grandes nations futures, l'Espagne, la Bretagne et surtout la Gaule se glorifiaient de vivre sous le sceptre du jeune chef qui avait rétabli l’ordre, en trois ans, dans tout l’Occident.
Le calme régnait dans les Gaules, lorsqu’en 310, Maximien Hercule tourna ses regards vers le palais d’Arles. Il avait encore tenté, en 308, de se faire attribuer un empire par Galère, sur les confins de la Suisse *, Licinius lui avait été préféré. Toutes les voies du pouvoir lui étaient maintenant fermées, si ce n’est celle du crime. Il revint donc auprès de Constantin, et feignant une fausse humilité, demanda à déposer cette pourpre inutile, mais inaliénable, qui ne représentait aucun pouvoir réel et à se contenter du rôle de conseiller, auprès de son gendre #. Il avait déjà l’esprit plein de ruses et comptait sur le secours de sa fille Fausta qu’il savait trop pareille à lui-même.
Les tribus Allemandes et Franques venaient de bouger le long du Rhin .
. Constantin possédait, au plus haut degré, ce que . Napoléon a appelé le courage de l’improviste.
DetCENUNAISMACONSE, TH p-1701eti227.
5 Conférence de Carnuntum, en Pannonie. — Anonyme de Valois, 1V, 9. — Consularia Constantinopolitana, 308.
#Panég., VIT, 'c;XIT, 5 Numism. Const., I, pp. LXXII et LXXII,
Comment.se serait-il défié du beau-père qui lui conseillait d’agir vite, de passer le Rhin, de frapper la révolte à la tête, en attaquant les Francs, seuls redoutables, avec le peu de troupes qu'il pourrait emmener rapidement. Ainsi fut fait, mais le bruit de la défaite ennemie n’était pas encore arrivé à Arles, que déjà Hercule y avait répandu celui de la mort de Constantin. Puis il avait fait des largesses aux soldats comme pour inaugurer son règne. Cependant, il envoyait des émissaires soudoyer les troupes qui occupaient les stations, les gîtes d'étapes par lesquels devait revenir son gendre !. Des soldats prévinrent le héros trahi. Il se passa alors quelque chose d’analogue au retour de Napoléon de l’Ile d’Elbe : même chef, mêmes soldats. Ceux de Constantin ne veulent plus être payés avant le rétablissement de leur empereur. Ils vont à marches forcées du Rhin à la Saône. Ils arrivent à Chalon, et montant sur des radeaux, hâtent d’abord avec rage, en se penchant sur les avirons, et en risquant de faire naufrage, leur navigation sur la Saône et sur le Rhône, mais bientôt, n’y tenant plus, ils se précipitent sur la route d’Arles à Marseille, le long du fleuve ?.
Ces Gaulois étaient les précurseurs des soldats de Napoléon, qui lorsque leurs ‘adeaux s’engloutirent dans l’Vonne torrentueuse, au retour de l’île d’Elbe, crièrent en mourant : « Vive l’Empereur ! » ?. C’est la même emprise du chef sur les
1 LACTANCE, D. M. P., c. xxIx. — Panég. VII, c. xvI. ? Panég. VII, prononcé à la fin de cette année 310, ©. XVIII. 5 Henri HOUSSAYE, 1815, p. 322.
soldats que signalent les panégyristes du 1V° siècle.
Maximien Hercule avait déjà abandonné Arles et s'était réfugié dans la forte citadelle de Marseille, protégée des deux côtés par la mer et séparée du continent par un isthme défendu par des hauteurs et par de puissantes murailles, du côté où se trouve aujourd’hui Notre-Dame de la Garde.
Le héros, porté par ses troupes, arrive devant les murs et veut négocier ; mais des défections, à l’intérieur de la ville, lui ont ouvert les portes et ses soldats sont entrés. On lui amène Maximien Hercule auquel il laisse la vie, sans pourpre et sans autorité !.
Quand un général a conquis, ainsi que Constantin, l’admiration frénétique de ses troupes, lesquelles marchent pour lui, plus vite que lui, on peut prédire qu’il fera de grandes choses. Notre héros n'avait encore que 30 ans, et sa vue fanatisait les soldats, mais, plus heureux que Napoléon, il fut préservé du vertige du pouvoir par le respect de son rôle de chrétien, après sa conversion.
Hercule ne sut pas vivre comme un simple particulier. Son gendre lui avait rendu la liberté dans son palais ?. I] en profita pour proposer à sa fille, Fausta, le meurtre de son mari. 11 faut remarquer que le drame que révèle Lactance présente une mise en scène perfde et ingénieuse, semblable à celle qui amènera le meurtre de Crispus, fils de Constantin et de Minervina, et qu’une même femme, Fausta, a seule pu ourdir les
Pan sg NIT, COX — PI ACTANCE, DM PP, /CIxXxIx: 2 Panég. VII, ©. xx. — LACTANCE, D. M. P., c. xxx.
trames des filets dans lesquels se sont pris ceux qui se trouvaient sur la route du pouvoir suprême de l’Augusta, qui devançait les impératrices de Byzance.
Aussi bien, ne trahissait-elle pas son mari, en faisant périr d’abord son père, puis lorsqu'elle eut des enfants, le fils de la première femme, qui écartait les siens du premier rang. L'empereur Julien a pu louer les mérites de cette femme, supérieure à l'épreuve par le crime !.
La première fois qu’elle intervint, elle s’assura la confiance de son mari. Son père lui avait demandé de le faire périr, elle le lui promit. Hercule voulait s’introduire, la nuit, dans la chambre impériale et poignarder Constantin. Elle espaça les gardes, et leur dit de laisser passer Hercule. Celui-ci avait trompé maintes fois la confiance des siens, mais 1l fallait une preuve de sa volonté criminelle. Fausta avait fait placer un eunuque dans le lit de son mari; Hercule entra et le poignarda. Il sortit plein de jactance, rencontra Constantin qui le fit arrêter et lui laissa le choix de la mort. I se pendit à une poutre du palais ?.
La loi de lèse-Majesté avait sévi.
Constantin avait laissé Fausta lui rendre le service de mettre en lumière la perfidie de son père. Il s’en repentira plus tard, quand son fils, Crispus, succombera sous une autre mise en scène.
Pour le moment, la mort d'Hercule ouvrait à Constantin les avenues du pouvoir suprême.
L'organisation de Dioclétien se compliquait ; il
? JULIEN, Première harangue. Ed. Teubner, I, 10, 23. 2 LACTANCE, D. M: P., c. xxx.
y avait encombrement d’empereurs dans l’Empire !. Mais l’un d’eux, Constantin, apparut tout à coup comme l’héritier des plus grands ancêtres.
Les orateurs officiels (Panégyristes) rappelèrent subitement à leurs contemporains oublieux que Constance Chlore descendait par les femmes de Claude II, le grand empereur qui avait vaincu les Goths ?, comme Constance Chlore et Constantin avaient depuis lors vaincu les Germains.
Son successeur, Aurélien, avait élevé le temple du Soleil à Rome *. Si Constantin acceptait la succession de Claude II et d’Aurélien, elle lui apportait la gloire, avec l’héritage du culte solaire. Il était d’ailleurs considéré comme fervent du culte du dieu le plus populaire dans les Gaules, d’Apollon. Celui-ci avait réuni en sa personne tous les anciens dieux solaires des Celtes. C’était lui qui inspirait les prophétesses, les devins et les bardes qui avaient annoncé l’avènement de Constantin .
C'était lui qui protégeait les lettres, guérissait les les malades et faisait sourdre les eaux chaudes qui ont rendu les Gaules célèbres 5.
Apollon avait pris le rôle d’Esculape, en Gaule, mais il avait gardé la jeunesse et le rayonnement de gloire de l’Aurore du Soleil, attribuée symboliquement à l’empire naissant, car les empereurs
1 Constantin, Licinius, Galère, Maxence, Maximin Daza, Numism. Const., 1, p. 75 et suivantes. .
2 Panég., VII, c. x. Ab illo enim Claudio manat in te avita cognatio. :
3 Homo, op. laud., Paris, 1904, p. 184 et suivantes.
4 D'ARBOIS DE JUBAINVILLE, Revue Celtique, 1878 ; Les Bardes en Irlande.
5 Cæsar, de Bello Gallico, vi, 17. C'était l’Apollo Borvo d’où est venu le nom de Bourbon. Panegyrici Latini, VII, 22.
étaient des dieux et leur Soleil se levait : Oriens Augusti'. Trois grands noms rappellent particulièrement cette aurore. Alexandre-le-Grand, dont la gloire a rayonné sur la suite de l’histoire, Constantin-le-Grand et Napoléon-le-Grand qui rouvrit, pour un jour, les temps antiques.
Constantin fut grand par sa conversion.
Mais en 310 il venait de relever l’héritage de Claude IT, vainqueur des Goths et propagateur des cultes solaires d’Apollon et de Diane ? que régularisa, si l’on peut dire, Aurélien, en faisant du Soleil le dieu officiel de l’Empire, et en lui élevant un temple, à Rome, dédié à son titre d’Invaincu.
Le culte d’Apollon avait persisté dans les Gaules et la Bretagne *.
Constance Chlore, bon administrateur, l’avait pratiqué pour satisfaire les populations qu’il gouvernait.
Constantin sortait donc d’une famille de princes adorateurs du Soleil #, mais particulièrement d’Apollon. Les orateurs désignaient à sa Cour, avant sa conversion, ce Dieu comme le sien (Apollo tuus). Lui-même relevait à cette époque les temples solaires, dans les Gaules, et suivait les processions des dieux. Il aspirait à l’empire universel, et le culte du Soleil pouvait le lui livrer. Néan-
? COHEN, Monnaies impériales, t. VI, pp. 148-149. Sur cette légende reprise par Napoléon, voir le beau volume de BABE- LON, Médailles historiques du règne de Napoléon-le-Grand, Paris, 1972. ;
2 Numism. Const., II, xxVIII et suiv.
% Ibid., sous Carausius.
4 Jules Maurice, La dynastie solaire des seconds Flaviens, dans : Revue Archéologique, 1911, p. 386 et suiv.
moins il protégeait déjà les chrétiens que son père avait considérés comme de fidèles sujets.
L'un et l’autres s’en entouraient dans leurs palais par sympathie pour leurs vertus. Mais ils étaient des adorateurs du Soleil.
Maximien venait à peine de se donner la mort, en 310, que son fils Maxence, tyran de la Ville, et Constantin, forgèrent des accusations l’un contre l’autre.
Tous deux s’attachèrent à démontrer leurs titres à la possession de l’Occident.
Constantin se recommandait du grand nom de Claude IT et condamnait la mémoire de Maximien Hercule, frappé par la loi de lèse-majesté.
I] fit marteler le nom de cet empereur dans les inscriptions et renverser ses statues !.
Dès lors le pouvoir de son fils Maxence n’avait plus de raison d’être.
Ce dernier se réclamait, au contraire de son père, qu’il consacrait comme dieu sur ses monnaies, après l’avoir chassé de Rome, de son vivant, et, se reportant à l’organisation Dioclétienne, il se déclarait l’héritier de Constance Chlore, parce que ce dernier avait été adopté par Maximien Hercule, son père ?. Aussi réclamait-il pour lui les Etats de Constantin. Mais aucun des deux adversaires n’était prêt à entrer en campagne.
Constantin ne s’était encore occupé que de Ia défense du Rhin. Il avait inspiré la terreur aux Barbares en reliant les deux rives du fleuve.
1 LACTANCE, D. M. P., xLIIL. — EUSÈBE, Vita Const., I, 47. — Numism. Const., TI, 190.
2 Numism. Const., I, 101, 268.
I] lui fallait préparer une petite armée pour des luttes nouvelles contre les légionnaires Romains et contre les cavaliers d'Afrique et de Perse dont disposait Maxence !.
La lutte de Constantin contre le tyran de Rome allait être décisive.
Maxence avait mis à contribution l’Afrique, province qui livrait ordinairement à Rome des vivres, c’est-à-dire une Annone; mais cette fois il l’avait pillée. Pendant deux ans, il avait enlevé ses moissons pour remplir les greniers d’Ostie et de Rome. Ayant vaincu un malheureux vieillard que les troupes d’Afrique avaient porté au pouvoir malgré lui, et auquel l’ironie du destin avait attribué le nom d’Alexandre ?, Maxence se trouva en possession de vivres, d’argent et d’une nombreuse armée.
I ne lui manquait que l’affection des peuples qu'il gouvernait. Il n’avait pas non plus la perspicacité courageuse du commandement. Il eût dû prendre les devants, mais Constantin possédait seul les qualités d’un chef.
Par mesure de précaution, il avait fiancé sa sœur Constantia à l’empereur Licinius lequel régnait sur les confins de l’Helvétie, et aurait pu, s’il lui avait été hostile, menacer de flanc sa marche sur Rome. Constantin ayant instruit son armée, était enfin, au mois de septembre 312, prêt à tout événement.
1 ZosiME, Hist., IL, 15.
? AURELIUS VICTOR, De Caesaribus, 40. — Epitome, 57.
CEA PITRE NH
Le Miracle de la Croix.
La Conversion de Constantin.
La Bataille du Pont Milvius.
L'été avait fait fondre les neiges des Alpes; l’empereur des Gaules, pressé par l’approche de l’hiver, réunit les divers corps de troupes qui composaient sa petite armée !, en septembre 312.
Le monde romain, qui avait conscience de l’écroulement des assises de l'édifice artificiel élevé par Dioclétien sur les ruines de la Rome antique, était dans l’attente de grands événements. Mais un fait étrange doit retenir notre attention. Le héros qui allait changer la face du monde ne savait pas dans quel sens il le ferait. I] ressort en effet de l’étude des médailles et monnaies, lesquelles servaient, par leur diffusion dans l’Empire, de Gazette officielle, qu’il s’affichait, de plus en plus, comme le restaurateur du
1.Les computs nouveaux des temps, dont l’origine remonte à la campagne de Constantin, commencent au mois de Septembre. Ce sont l’indiction de Constantinople et l’indiction impériale. d
culte du Soleil !. Sans doute, il ne se ralliait pas à cette divinité universelle des paiens dans un esprit hostile aux chrétiens dont il s’entourait, mais ce rôle de propagateur du culte solaire semblait seul capable de le porter au suprême pouvoir.
La religion solaire était celle des populations guerrières des Gaules et des provinces Danubiennes ?. Elle en imposait aux barbares et devait aussi faciliter au vainqueur l’adhésion de la Ville Eternelle au règne de sa dynastie. C’est pourquoi l’empereur Julien reprochera vivement à Constantin, dans la Satire des Césars, d’avoir abandonné le culte du dieu dont lui, Julien, rêvait, sur le sable des grèves, de faire le grand adversaire du Christianisme *.
Aucun intérêt n’inclinait Constantin vers la religion chrétienne. Elle était étrangère au pouvoir romain. La récente décision que Constantin avait prise, en 310, de se laisser proclamer l’héritier des Seconds Klaviens, adorateurs du Soleil, remontant à Claude II, l’éloignait du Christianisme #.
Toute confusion, entre l’héliolatrie (le culte du Soleil) et la religion chrétienne, doit être en effet écartée. Le Stoïcisme et le Néoplatonisme ressuscitaient tous les dieux qui formaient la Cour du Soleil. D'autre part, la théologie solaire du paga-
1 Numism. Const., t. II, p. XXIX et XXx.
? TouraIN, Les cultes païens dans l’Empire romain, Paris, t. 1, p. 317 et suivantes.
JULIEN, Satire des Césars. Edition Teubner, I, p. 431. + JULIEN, ibid., I, 431, 432.
nisme romain aboutissait au Panthéisme !, tandis que les chrétiens n’accordaient à l’Astre-roi que le reflet de la gloire de Dieu. Les Pères de l'Eglise combattirent la superstition solaire avec acharnement, et saint Léon la signalait, au v° siècle, comme disputant les chrétiens à la vraie religion, jusqu'aux portes des églises.
Constantin était dominé par des pensées contraires à sa conversion. S'il se souvenait de son père, il pouvait se le représenter comme un protecteur des chrétiens, par esprit de justice mais non comme un chrétien ?. Il était paiïen luimême, si ce n’est peut-être dans le fond de son cœur ; 1l laissait des orateurs païens parler à sa Cour de sa religion Apollinienne, et son effigie était associée sur ses monnaies à celle du dieu qui en était l’objet. Il suivait en 311 une procession paienne à Autun *. Et surtout ses monnaies proclamaient son association avec le Soleil. Elles parurent telles jusqu’au moment où il donna un contre-ordre, en 313, mais après sa campagne d'Italie “.
I n'avait rien d’un mystique, et pourtant :
parti païen des Gaules, Constantin arriva chrétien devant Rome. — II fit représenter, ainsi qu’on le verra plus loin, le monogramme du Christ sur les boucliers de ses soldats, avant d’engager la bataille du Pont Milvius.
1 Franz CUMONT, La théologie solaire du Paganisme romain. Mémoires des Savants, présentés à l’Académie. Paris, 1900.
2 EusÈèBE, V. C., 1, 16, et II, 51. Voir le récit de l’apothéose de Constance Chlore.
3 Panéoyr., NIET, C. xIv.
4 Numism. Const, t. III, p. 239.
I] faut donc rechercher quel événement extraordinaire survint pendant la marche de l’empereur, avec son armée, vers l'Italie, qui eut pour résultat de changer ses dispositions intérieures et décida de sa conduite à venir.
Les auteurs chrétiens ont seuls parlé de l’apparition de la Croix, mais il était naturel que les auteurs païens n’en parlent pas.
On n’a pas mis en lumière l’importance du témoignage de toute la civilisation byzantine, qui ne cessa de se recommander de son origine chrétienne et rechercha les apparitions de la Croix dans ses montagnes des Balkans.
11 faut dégager le caractère de la marche militaire de l’armée de Constantin à travers les Gaules, avant d’aborder le problème du miracle.
Cet empereur devait aller vite, afin de surprendre son adversaire. Ses troupes les plus exercées avaient été dissimulées dans le voisinage des Barbares. Sa marche, des bords du Rhin à Suse, semble avoir été aussi foudroyante que son retour à Arles et à Marseille, lors de la trahison de Maximien Hercule. I] surprit complètement les garnisons chargées par le tyran de Rome de la défense des Alpes ”. Il dut suivre, comme il l’avait déjà fait, la grande route qui conduisait de Trêves à Châlon-sur-Saône ; mais on ne peut savoir si, de là, il descendit la Saône jusqu’à Lyon et le Rhône jusqu’à Valence, ou s’il se dirigea à travers le Jura et les Alpes vers Gap et Briançon, afin d’atteindre
Panégyrique IX, c. 1V et Panégyr. X, c. xx1.
le col du Mont-Genèvre. Il devait descendre ensuite à Suse à travers les défilés des montagnes.
L'itinéraire de 333 indique que la route de Bordeaux à Suse traversait le Rhône à Valence. Mais quelque route que suivit Constantin, il devait franchir des chaînes de collines et de montagnes, lesquelles contiennent vraisemblablement le lieu de l’apparition.
Un panégyriste païen prononçant un discours à la Cour de l’empereur des Gaules, en 321, lui dit que sa piété lui a attiré les faveurs de la divinité, pendant sa marche contre Maxence, et qu’on vit et entendit le passage d’esprits célestes. L'orateur païen avait une fille chrétienne !. Il a pu entendre parler d’un miracle rapporté par les chrétiens, mais il s'exprime en néoplatonicien qui voit partout comme Plutarque, des Génies, et en Romain qui se reporte aux souvenirs classiques. De là provient le caractère de son récit, mais lorsqu’il affirme qu’un miracle plus grand que celui des Dioscures vient de se produire, et que toute la Gaule en parle, il situe le miracle dans les Gaules ?.
Eusèbe est le premier auteur qui parle de l’apparition de la Croix, mais tout son récit de la Vie de Constantin, dépend de cette apparition, et de la décision prise en conséquence par l’empereur de se faire le serviteur de Dieu et le protecteur des
Chrétiens *.
1 PICHON, Les derniers écrivains profanes, Paris, 1906, p. 107. — SAINT JÉROME, Chronique, année 2352.