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hommes, abondamment pourvue de toutes les provisions nécessaires pendant un siège prolongé, ou subsister dans une campagne déserte et sans ressources, et faire le siège d’une grande ville avec des troupes minimes, tel fut le plan de Constantin, plan incompréhensible si l’on ne tient pas compte de ce qu’il avait confiance dans le Dieu qui venait de se révéler à lui comme son protecteur.
Constantin marcha en effet sur Rome, en traversant la Vénétie, les Romagnes, l’Ombrie et l’Etrurie. Modène et d’autres villes s'étaient soumises spontanément à lui !.
En suivant la voie Flaminienne, le vainqueur arrivait devant la ville le plus rapidement possible, mais il l’abordait du côté où elle était imprenable ?. Lactance nous dit que Constantin était prêt à tout événement *, et bien qu’on ait interprété autrement cette affirmation, il semble que ces mots veulent dire, étant donné les convictions de Lactance, que le héros attendait un signe révélateur, pour se décider lui-même à attaquer.
L'événement ne se fit pas attendre. Il y a tout lieu d'admettre, avec les savants et les officiers italiens qui ont poursuivi sur place l’explication de la bataille du Pont Milvius, d'octobre 312, que Constantin s’arrêta sur une hauteur occupée au-
MIRE PIS MESDÉANAANE
2 DE BROGLIE, L'Eglise et l’Empire Romaïn au 1Iv® siècle, t. I, p. 226. Les invasions barbares pénétrèrent par là, maïs quand il n’y eut plus d'armée pour défendre la ville.
8 LACTANCE, D. M. P., xL1V. Ad utrumque paratus.
jourd’hui par le château de Mal-Borghetto !. Cette colline représente un point stratégique important parce qu’elle met en rapports la Via Flaminia et la Tiberina avec la Via Clodia et la Via Cassia ?. Un bas-relief de l’arc de Constantin à Rome représente la chute des soldats de Maxence dans le Tibre, tandis que leurs ennemis occupent le Pont Milvius * ; ce sont les soldats de Constantin. Pour parvenir au pont, ils ont dû suivre la Via Cassia qui tourne le champ de bataille et s’éloigne d’abord du fleuve à l’ouest, tandis que c’est le long de la Via Flaminia et du Tibre que s’est livrée la grande bataille.
Il est donc permis de croire que Constantin s’est arrêté avec sa petite armée au point de jonction des routes sus-indiquées.
Cependant, des événements non moins surprenants que ceux qui viennent d’être décrits se produisaient à Rome depuis quelques jours.
Tous les représentants du paganisme, ignorant que l’empereur, adorateur du soleil, était devenu le soldat du Christ, complotaient contre Maxence. Celui-ci, bien que détesté des Romains pour avoir
1 Je profite de l’occasion pour remercier Mgr Biasiotti qui m'a conduit sur le terrain de la bataille et exprimer mes regrets de la perte de Marucchi. — Voir BrasroTït, La Battaglia di Constantini a Saxa Rubra. Rome, 28 octobre 1012 et GROSSI GONDI (même sujet dans Littere Constantiniane), travaux qui ont justifié ces conclusions.
? On trouve une carte de la bataille dans les brochures indiquées ; la carte de l’Etat-Major italien fournit les détails topographiques du champ de bataille.
3 Bolletino di Archeologia Cristiana, n° du xvi® centenaire Constantinien, Rome, 1913, Monacr, Campagne de Constantin en Italie, et planche 2.
pillé la ville, avait tout intérêt à se laisser assiéger. C’est ce que craignait Constantin. L’enceinte construite récemment par Aurélien présentait une défense formidable, et derrière ces murs une immense armée occupait le Champ-de-Mars, rempli alors de grands monuments qui constituaient autant de forteresses. Cette plaine elle-même était adossée aux anciennes murailles de Servius Tullius, du côté du Capitole *.
Maxence avait cru prendre une bonne disposition en faisant construire un pont de bois, parallèle au Pont Milvius. Les deux ponts étaient situés dans le même coude du Tibre perpendiculaire au cours du fleuve. Ils faisaient ainsi face aux positions qu’occupa successivement Constantin, à Mal- Borghetto et aux Roches rouges 2. Le tyran de Rome avait pris la précaution de ne réunir les deux moitiés du pont supplémentaire, jeté sur le Tibre, que par un appareil de chevilles de fer faciles à démonter *, afin que, lorsque son armée serait sortie de Rome, il put faire rompre le pont et rester en sûreté dans la ville #. Mais Constantin arrivait à l’heure néfaste. Maxence qui, depuis le 26 octobre, avait perdu le contact avec le peuple, en quittant son palais pour se cacher dans une maison privée avec sa femme et un jeune fils 5, ne
1 Voir le plan de la Rome Impériale de cette époque par M. BIGor. ; AT
2 Monacr, La Battaglia a Saxa Rubra, in Dissertazioni della Pont. Acad. Romana di Archeol., série II, tome VIII,
. ET, À 8 ZOSIME, Hist., II, 16.
4 Panég., X,.c. XXVIT.
5 Ce jeune fils n’était pas Romulus déjà mort, dont le temple fut détourné de son but et attribué à Constantin par le Sénat. — Panég. IX, c. xVI.et X, c. XVIII.
put se dérober plus longtemps à la vindicte publique. Le sixième anniversaire de son élévation à l’Empire (dies natalis) devait être célébré le 28 octobre 312 !. Porté au pouvoir par le peuple, il] ne pouvait lui refuser ses jeux ni manquer d’y assister. I1 devait recueillir ses acclamations et les vœux publics. I1 ne s'attendait pas à ce que Constantin fût aux portes de Rome ce jour-là. Ce dernier, plein d’espérance, ne songeait plus qu’à provoquer la bataille. Mais comment le faire? Allaitil s'engager dans le long corridor qui, sur une longueur de six milles romains, s’étend entre le Tibre et la chaîne des collines parallèles, pour arriver au coude du Tibre sur lequel était établi le Pont Milvius ? C'était courir à un échec. D’autre part, s’il différait le combat, son armée manquerait bientôt de vivres, dans ce pays désert et fiévreux. Aussi, quel ne dut pas être son étonnement, bientôt suivi de ses ordres à ses soldats, quand 1l vit que l’armée de Maxence franchissait les ponts et s’allongeait le long du Tibre ? ?
Que s’était-il passé ? Celui qui tenait Rome sous le régime de la terreur en avait été chassé par la voix du peuple et les oracles religieux du Sénat. À peine avait-il été aperçu dans la loge impériale, au Cirque, que le peuple l’avait sifflé et lui avait crié : « Constantin est-il donc invincible ? » Éperdu, il appelait les Sénateurs pour qu’ils consultent les livres Sibyllins. I] lui fut répondu que
1 C, I. L., I, p. 352 et VIII, n° 0, p. 356 : Calendrier:de Philocalus. — Numism. Constant., I, p. LXXXV ; médailles frappées à cette occasion.
2 AURELIUS VICTOR, De Cæsaribus, 40.
l’ennemi de Rome devait périr !, réponse ambiguëé et terrible. Craindrait-il d’être l’ennemi de Rome ?
Les entrailles des victimes consultées depuis plusieurs jours avaient retardé sa sortie par leurs réponses défavorables, et maintenant le peuple, le Sénat et les Livres sacrés le perdaient en lui faisant un devoir d'attaquer. Il était trop tard pour que son armée pût se déployer dans la campagne ouverte où elle eût écrasé l’ennemi, en raison de sa supériorité numérique.
Aurélius Victor, qui fut préfet de Rome quarante ans plus tard, dit que l’armée de Maxence ne put pas dépasser les Roches-Rouges (Saxa Rubra) situées à environ neuf milles de Rome et à six ou sept (environ 3 lieues) du Pont Milvius ?. Ces rochers célèbres étaient traversés par un défilé (Prima Porta). A leur droite et à leur gauche s’étendaient de petites plaines où pouvait se déployer la cavalerie ?. Celle de droite était comprise dans un coude du Tibre, celle de gauche entourée de collines. Constantin, qui s’était avancé jusque-là, arrêta son adversaire au niveau des Roches-Rouges. En tête de l’armée de Maxence se trouvaient ses meilleures troupes, formées de ces prétoriens qui, ayant participé à tous ses crimes, ne pouvaient que mourir avec lui. Maïs derrière eux venaient des réserves Italiennes et Africaines qui ne tenaient pas à se sacrifier au tyran.
LAIACTANCE, D MP. XLIV. 2 AURELIUS Vicror, De Cæsaribus, 40.
8 ZOSIME, Il, 16, in campo qui et late patet et equitationi est opportunus, en regardant la carte.
ÉRPONÉEE ML RC EVIL
Fe
L'armée, qui formait un long ruban, n’aurait pu se déployer qu’au delà des défilés des Roches- Rouges et dans une vaste plaine".
Constantin fondit sur l'avant-garde avec sa cavalerie. Lui-même couvert d’armures éclatantes, cuirasse et bouclier d’or, casque couronné d’aigrettes et de pierreries, frappait ses ennemis de sa lance?. Il n’avait pris aucune précaution pour n'être pas reconnu; il semble avoir, dans toutes ses campagnes, compté sur sa présence pour démoraliser l’ennemi. Mais il avait pris soin d’envoyer par la Via Cassia, avant d’engager la bataille, un fort détachement s’emparer des ponts *, et d’autres occuper les collines parallèles au Tibre.
L'attaque du côté des ponts ne dut avoir lieu que lorsque toute l’armée de Maxence fut sortie. Celui-ci, obligé de quitter Rome, car ses prétoriens n’y étaient plus et le peuple l’eût massacré au premier échec, avait franchi les ponts avec son arrière-garde. Alors la tête et la queue de son armée en devinrent les ailes 4, et le centre ne put rien faire, parce qu’il avait devant lui des collines rocheuses, occupées par les soldats de Constantin. Lorsque les prétoriens, qui se faisaient tuer sur place, eurent succombé sous les coups de l’ennemi*, le centre de l’armée de Maxence fut pris de panique et recula en désor-
2ZOSIMP OISE IT ar:
2Panér., XI CE RRVITIeL XXE,
3 MonaCt, op. laud., Acad. Pont., t. VIII. »
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dre vers les ponts. La poussée même de cette masse vers le coude du Tibre devait la jeter dans le fleuve. Et, pour comble de malheur, le Pont Müilvius étant occupé par les troupes de Constantin, celui de bois, surchargé de fuyards, se rompit en son milieu, comme il avait été prévu, pour d’autres circonstances.
Maxence füt précipité dans le fleuve !. On le retrouva en aval, dans un coude du Tibre, sur un tas de cadavres.
La guerre était finie en un jour, et tout l’Occident conquis, grâce à l’ensemble de prodiges qui avaient accompagné l’arrivée de Constantin et dont celui-ci avait profité avec l’habileté d’un grand capitaine, mais aussi avec la foi assurée d’un néophyte qui triomphait par la Croix et le Signe du Christ.
On se rappelle l’admirable fresque dessinée par Raphaël et peinte par Jules Romain, pour les Stances du Vatican.
C’est bien ainsi que le génie de la peinture peut représenter la mêlée des chevaux et des hommes et la chute des vaincus dans le fleuve, tandis que les Anges apportent la victoire en volant au-dessus des nouveaux étendards chrétiens.
Cette belle composition doit être considérée du point de vue purement artistique, car elle n’est pas conforme à la réalité historique. Constantin, que l’on voit au premier plan, terrassant ses ennemis, combattait probablement à l’autre extrémité de la plaine aux lieux où la nécessité d’écraser les pré-
Pan, IC Cry, etTEUSbBL STE COlES SIEGE:
toriens et de refouler l’armée de Maxence appelait sa présence à la tête de sa cavalerie. Quant aux étendards chrétiens, ils n’étaient peut-être représentés que par la Croix !; peut-être aussi par un étendard en forme de croix, mais cet étendard ne pouvait porter, ni le monogramme Constantinien qui ne fut inauguré qu’en 317, ni les images des Césars, fils de Constantin, lesquels ne furent élevés à ce rang impérial qu’à la même date. Ces attributs du Labarum ? manquaient encore. Ils en firent le drapeau de la nouvelle dynastie chrétienne, ce qui lui donna un grand lustre ÿ. Le Labarum fut d’abord l’expression du triomphe officiel de l’empereur catholique d’Occident. Mais tout l'Orient chrétien, même schismatique, s’en recommanda, parce qu’il avait été le drapeau de la dynastie Constantinienne, laquelle avait ouvert la voie à toutes les autres. C’est: pourquoi il ne fut pas seulement le drapeau de Byzance, mais aussi celui d’autres empires comme celui des Bulgares. Mais il avait été, sous Constantin, l’expression du triomphe du catholicisme, et lui avait conquis l'Orient. Conservé à Constantinople, comme le Palladium de la monarchie, il prit plus tard une grande importance
! Cette opinion pouvant étonner quelques savants dans la pensée desquels la présence du Labarum, à la prise de Rome, est une tradition obligatoire, je puis dire que le Saint-Père Pie X l'avait exprimée lui-même.
? J. MAURICE, Bulletin des Ant. de France, 31 décembre 1904, p. 212. — Num. Const. t. II, p. 500.
# J. Mauricx. Bulletin des Ant. de France, 31 décembre 1913. Le continuateur disposa les chapitres et les transposa peut-être parfois de bonne foi car il dut compléter ce qui manquait et mettre des chevilles.
politique, parce qu’il avait été, à l’origine, le drapeau de la première dynastie chrétienne.
Il n’y a rien dans cette reconstitution des faits historiques qui porte atteinte à la réputation de sincérité du grand historien ecclésiastique que fut Eusèbe. Sans doute il inclina vers l’Arianisme, mais ce ne fut pas par sa faute que la Vie de Constantin, qui n’était pas achevée lorsqu'il mourut, fut retouchée par un continuateur arien, vers 348, sous le règne de Constance II, prince arien !, héritier de Constantin-le-Grand. C'était alors l’intérêt du prince régnant, en Orient, de dissimuler la conquête de Constantinople par le drapeau de l’empereur catholique d'Occident, en 324.
Le drapeau qui était conservé à Constantinople devint ainsi l'expression de la suprématie byzantine.
Mais la conquête de Rome par la Croix jusqu’alors méprisée, et le signe du Christ attribué à l’armée, comme emblème légionnaire, eurent une signification plus haute ?. La victoire remportée sous de tels auspices indiquait le triomphe de l’Eglise et fut l’origine de l’art triomphal chrétien $. La Croix et le monogramme étaient devenus des signes de victoire.
La faute commise par Maxence, en sortant de
1 SOCRATE, Hist. Ecclés., I, 2. — NiCÉPHORE, Hist. Ecclés., VII, 29. On vit le Labarum à Constantinople jusqu’au 1x° siècle.
2 Les papes Sixte V et Pie V ont dit de Constantin qu'il fut per Crucem Victor et Pie X a souscrit à ce jugement.
# Louis BRÉHIER, L'art chrétien, Paris, 1918, pp. 7, 72, 76, 81, 97, 246, 250.
so CONSTANTIN-LE-GRAND
Rome, eut d’immenses conséquences. Constantin, s’il avait dû et pu prendre la ville d’assaut, aurait eu sa mémoire entachée de massacre romain, comme celle de Sylla. Mais le tyran avait fait sortir son armée du territoire sacré et l’avait suivie. Dès lors il était devenu l’ennemi de Rome dont parlait le Sénat, et Constantin se présentait en libérateur de la ville. Il prenait tous ces beaux noms que l’antiquité romaine se plaisait à attribuer à ses grands généraux : Fondateur du repos, Restaurateur de la République, de la Ville et de la Liberté, et bientôt Libérateur du monde romain. Les Victoires joyeuses l’accompagnaient !, aussi lorsque celui dont on célébrait la vertu ? fit son entrée à Rome le lendemain, 29 octobre %, le Sénat venu au-devant de lui précéda volontairement son char, au lieu des vaincus qui se trouvaient ordinairement à cette place. La foule encombra les rues et, jusque sur les toits des maisons, poussa des acclamations joyeuses #. Rome sortait d’une terrible tyrannie. I] se produisit alors une scène qui montre combien la cruauté antique se rapprochait des horreurs de nos révolutions. La tête de Maxence fut promenée à travers la ville au bout d’une pique, et le peuple accabla de ses quolibets le porteur de la tête, comme s’il en eñt été le représentant 5.
? Numism. Constant, I, p. 215, 287 ; t. II, p. 245. Ce sont les légendes inscrites sur les monnaies.
2 Ibid., p. 204.
0 GHE ET S"pe So7ret os:
4 Panég., X, ©: xxxr et IX, ch. x1x.
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Constantin avait la fière tenue de l’Imperator qui lui était habituelle, et le peuple l’acclamait.
I] se laissa, suivant la coutume des triomphes, décerner des statues héroïques }, mais tandis que le Sénat croyait les dédier à sa divinité ?, de même que le temple du jeune Romulus, fils de Maxence, mort avant la guerre, Constantin proclama sa foi dans la Croix *.
I1 refusa de laisser célébrer aucune cérémonie païenne dans le temple qui lui était consacré. Il abolit les actes de Maxence“, punit de mort les délateurs 5, et fit restituer leurs biens à ceux qui en avaient été dépouillés par le tyran $.
La joie l’emportait sur tout autre sentiment, dans la Ville et dans l’Empire.
Le vainqueur donna de grandes fêtes au peuple de Rome ’.
L'Afrique principalement, dépouillée par Maxence, fêta le nouveau règne. La ville de Cirta, en Numidie (Constantine), prit le nom de l’empereur qu’elle a gardé *. Un temple y fut élevé à la famille du vainqueur (Gens Flavia). On n’y devait jamais célébrer de sacrifices païens.
1 Dion, 60, 23. — Valère Maxime, 3, 11.
2 Panég., IX, c. xxV. — SCHULZE, Die rümische Bildsaüle mit dem Kreuze ; Zeitschrift für Kirchengeschichte Gotha, . 1885, p. 343.
8 EUSÈBE, Hist. Ecclés., IX, 9 à 12; et X, 4, 16. Sermon de la dédicace de Tyr en 316.
4 Code Théodosien, XV, 14 (1, 2, 4).