CHAPITRE IV
La Monarchie Chrétienne.
Deux courants distincts de politiques et de croyances se sont dessinés, à partir de l’Edit de Milan, dans les actes officiels, les Constitutions de l’Empire et les actes privés de l'Empereur !. Quand on considère certains de ces documents, on en conclut que l’Empire est devenu chrétien, tandis que si l’on en étudie d’autres, on a conscience de se trouver en face d’une organisation païenne. Parfois, l’Empire semble en même temps païen et chrétien.
J'ai longtemps cherché le sens de cette énigme, et je crois l’avoir trouvé.
11 y eut, à partir de Constantin, une monarchie nouvelle et chrétienne dans un empire païen.
Une comparaison fera saisir cet état de choses :
. Charlemagne, héritier de Constantin, dans l’ordre de la civilisation, fut roi des Français et empereur
1 Voir : MOMMSEN, Codicis Theodosiani libri, XVI, Berlin, 1905. — ©. SEECK, Die Zeitfolge der Gesetze Constantins, Zeitschrift f. Rechtsgeschichte, t. X, p. 77 à 251. — Jules MAURICE, Numismatique Constantinienne, Paris, 1908, 1911,
des Romains !, lorsqu'il eut reçu, suivant les Annales Royales, la bannière de la Ville de Rome ?. Il v eut alors un royaume dans un empire.
Mais une difficulté plus grande est d’expliquer qu’à l’époque de Constantin, le roi nouveau, chez lui, fut chrétien et l’empereur païen. Car c’est à lui que remonte l’origine du Basileus ou roi chrétien, dont le type vrai. ne fut pas particulier, n1 même réalisé à Byzance. De sorte que s1 l’on supposait un roi très chrétien de France, gouvernant un immense empire musulman, on aurait une image plus approchante de la position politique de Constantin après sa conversion. Approchante, mais non pareille, car cet empire romain paien, duquel Constantin allait se détacher comme monarque chrétien, était le berceau de sa famille.
L'empire avait des droits anciens sur l’em:
pereur.
Il était impossible à Constantin de renier les grands souvenirs connus de tous ses sujets; le passé de sa famille où le culte du Soleil dominait depuis Claude II. Le respect des ancêtres allait à Rome jusqu’au culte de leurs images.
D'autre part, le Christianisme venait seulement de se manifester, sans danger, à la lumière du jour. Il avait eu à craindre jusqu'alors (les faits l’ont prouvé) le retour des persécutions. Il était une puissance encore frêle, dont la force ne pouvait grandir qu’appuyée sur le sceptre du monarque,
+ FUSTEL DE COULANGES, Transformation de la royauté pendant l’Epoque Carolingienne. Paris, 1014, pages 284 et Süivantes.
* J. Bérer, Les légendes épiques, tome II, Paris, 1917, P.
et pour cela, il fallait que celui-ci ne représentât plus le pouvoir des anciens Césars dont Tertullien avait dit, avec raison, qu’ils ne pouvaient pas être chrétiens.
On verra plus loin comment Constantin s’y prit pour réaliser un pouvoir nouveau. Mais auparavant, il importe de dire que le monde romain se trouvait, à cette époque, pourvu d’une organisation dualiste du pouvoir, laquelle permettait d’y trouver les éléments de la solution du problème posé à la conscience de l’empereur.
Il y avait en effet dans le monde romain, à cette époque, deux ordres différents de services : celui de l’empereur et celui de l’Empire.
Ce fut le génie de Constantin, aidé de ses conseillers chrétiens, qui lui permit d’utiliser ce dualisme des services et des pouvoirs déjà existants, pour libérer le Christianisme et donner la paix au monde romain.
Constantin en agissant ainsi fit un acte de foi, car il se mettait à la tête du peuple chrétien. En même temps, 1l donnait une preuve de sa modération et de sa tolérance à ses sujets païens. Car il laissait le paganisme mourir de sa belle mort, en le surveillant lui-même, comme grand pontife.
.. L'Empire païen comprenait l’ensemble des magistratures revêtues d’un caractère religieux, et à leur tête les Collèges sacerdotaux, le peuple divinisé et déléguant son pouvoir, l’administration païenne de l’empire, les cités paiennes, car là religion et la patrie se confondaient dans la cité antique. Et l’Empire romain n’était que l’adminis-
tration de la Cité universelle par le César divinisé, représentant de la Majesté du peuple romain *.
Cependant, le prince, bien qu’identifié à l'Etat, à un point de vue mystique et religieux, avait gardé quelque indépendance, comme représentant de la première famille romaine. Cette famille s’appelait la Maison divine, domus divina ?. Elle avait sa clientèle et ses amis, comme toutes les grandes familles romaines. Scipion Emilien avait formé une cohorte de ses amis pendant la guerre d’Espagne *. Et César avait été suivi, dans ses campagnes contre les Gaulois, par des compagnons volontaires, Comites, que conservèrent ses successeurs. Ces comtes furent rémunérés à partir de Tibère # Comtes et amis furent les conseillers des empereurs ÿ. Ils étaient les premiers dans la Maison divine à laquelle succéda, sous le haut empire, le Palais impérial $. Cela se fit lorsque les descendants des grandes familles succédèrent aux affranchis et aux chevaliers qui remplissaient d'innombrables emplois auprès du prince ?, et que les soldats furent substitués aux esclaves *.
Le palais n’était pas un édifice, il était alors
1 Garus, Institutes, 1, 5. — FUSTEL DE COoULANGES, La Monarchie Romaine, p. 165.
? Dion CASSIUS, LIII, 16. — SUÉTONE, Auguste, 7.
# APPIEN, Guerre d'Espagne, 84.
4 SUÉTONE, Tibère, 46. I1 y eut aussi une Cohors Amicorum à la même époque, TACITE, Annales, vi.
5 SENXQUE, De beneficiis, VI, 34.
$ FRONTON, Lettres, I, 0.
7 TACITE, Annales et DION, Lit.
8 Les Officiales : Cuq : Mémoires présentés à l’Acad. des TAC, t'EX ED. 470
composé de la clientèle du prince, de sa garde, de ses conseillers et de certains ministres !. Il se transforma au III° siècle au voisinage des monarchies orientales.
Le despotisme faisait que dans ces monarchies, tout ce qui approchait du prince était sacré. Après l’empereur Adrien, lequel subit l’influence de la Grèce, une dynastie d’empereurs Syriens, les Sévère, s’efforça de donner au monde romain le spectacle d’une Cour orientale et d’en acclimater les mœurs. Ce fut alors que se multiplièrent ces troupes spéciales qui furent transformées par Constantin, mais prirent leur origine dans les Doryphores et autres troupes du palais des monarques Persans.
L'Orient fournit aussi le premier modèle de ces officiers de la couronne qu’adoptèrent les empereurs romains et qui se perpétuèrent dans les Cours du Moyen Age.
Mais comme Rome mettait son empreinte sur toutes les institutions qu’elle recevait du dehors, ce fut le camp, castrum, du général romain qui demeura le prototype du nouveau Palais impérial. Aussi, tout. fut militarisé dans le Palais. Une troupe d'élite, les Domestiques, fut attachée au service de l’empereur. Dioclétien fut leur chef avant de parvenir à l’Empire ; et lui-même créa les Protecteurs qui devaient couvrir de leurs poitrines la personne sacrée de l’empereur ?.
1 FUSTEL DE CoULANGES, La Monarchie Franque, p. 156. On y retrouve le Palais transformé.
2 Voir le titre 24 du Code Théodosien, lib. 8 et les Commentaires de GODEFROID.
Dioclétien trouva le Palais impérial tout organisé. 11 y ajouta le cérémonial pompeux et vide de la Cour de Perse, où les grands ministres n’étaient que les esclaves du Despote !. Alors la souveraineté de celui-ci fut absolue.
Constantin fut donc le maître dans son Palais et put y favoriser -les chrétiens, comme son -père l'avait déjà fait ?. Mais par contre, il ne voulut plus de la multiplication des esclaves et des eunuques qui encombraient les Cours d'Orient *. Il venait d’être converti à la religion chrétienne et, à ce titre, celui qu’on a représenté comme un monarque oriental allait établir la fidélité consentie et la responsabilité morale dans son Palais. Le nouveau chef n’avait d’ailleurs rien d’un rêveur. Mais il possédait au suprême degré cet esprit romain qui ne rompt pas avec le passé, mais le transforme et en fait l’avenir.
Si loin que son regard pouvait porter, il apercevait l’immense peuple des païens, les autels fumants de sacrifices offerts aux dieux de Rome, de l'Egypte et de la Perse, les villes ornées de leurs temples, la Victoire encensée au Sénat,. l’armée adorant les étendards et les images des Empereurs, les fonctionnaires paiens assurant tous les services de l’Empire.
Mais dans le Palais, 1l voulait être le chef incontesté et responsable. Il venait de délivrer les chré-
1 AURELIUS VICTOR, De Cæsaribus, 36. — EUTROPE, Brer., IX;
HPUSPEE MRC:
? Cod. Just., IV, 42, 1. Il punit de la peine du feu ceux qui faisaient des esclaves et volaient les enfants libres (Code Théod., TX, 40, 2, et IX, 18, x (355). :
Gr
ne
LA MONARCHIE CHRÉTIENNE rE
tiens et il entendait ne pas les laisser retomber sous le joug. L'œuvre qu’il entreprit était si nouvelle qu’elle suppose, en son cœur, une confiance absolue dans le Dieu qui avait changé le cours de son destin. |
Nous connaissons cette œuvre par celui qui mépitemtlêtre appelé son chroniqueur, l’évêque Eusèbe de Césarée.
La Vie de Constantin, par Eusèbe, a été une pierre d’achoppement pour les historiens, parce que, publiée et ordonnée après la mort de l’auteur, par un continuateur ostensiblement infidèle, elle soulève toutes les suspicions. Mais elle est tout entière dominée par une pensée si simple et si claire, qu’il faut y voir forcément l’expression de la conviction la plus intime de l’auteur et de Constantin, dont il fut le confident. La Vie n’a été écrite, l’auteur le dit vingt fois, et il est facile de contrôler cette affirmation, que pour mettre en lumière une vérité fondamentale; pour faire savoir que le nouveau triomphateur est converti, qu'il ne veut plus être le dieu des monarchies paiennes, mais le Serviteur de Dieu, et d’une façon plus précise encore, le Serviteur du Christ, car il'est converti à l'Evangile.
C’est pourquoi Eusèbe nous dit :
« Je passerai sous silence toutes les entreprises de cet incomparable empereur qui ne concernent « pas le service de Dieu *. »
L'auteur ne parlera donc pas des guerres, des
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victoires et des lois qui ne concernent pas ce service, mais seulement de celles qui s’y rapportent !.
C’est pourquoi le Constantin qu’il nous fait connaître ne ressemble pas à celui des auteurs paiens. Ceux-ci n’ont connu que les lois et les actes gouvernementaux de l’empereur, s’appliquant à tous ses sujets. Ils l’ont jugé du point de vue paien. Mais Eusèbe a vu, de près, les actes du Serviteur de Dieu. Il raconte les faits de sa vie intime. Ce prince, se formant une conscience chrétienne, a renoncé, peu à peu, au despotisme des monarques orientaux, puisqu'il s’est soumis à la loi divine de l'Evangile, qu’il propage. I1 gouverne, en chef de famille, le Palais devenu chrétien et veut lui faire absorber tout l’Empire. C’est ainsi que le règne du Christ sera rendu possible ?.
Etudions donc cette heure solennelle de la plus grande transformation morale que l’Histoire ait enregistrée, celle de l’empereur divinisé en chef responsable devant Dieu et devant les siens, et acceptant la loi morale chrétienne, comme supérieure aux oracles divins des empereurs.
Ce qui a échappé aux critiques, c’est qu'Eusèbe raconte la vie intime de Constantin dans son palais, comme Joinville raconte celle de saint Louis. Mais Eusèbe est évêque ; il veut composer la vie édifiante du premier Serviteur de Dieu, dans la suite des empereurs romains *. Aussi ne parlerat-1l pas des intrigues du Palais mais de son organisation chrétienne et de la protection de l'Eglise
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par Constantin. Il nous montrera sa colère contre les païens qu’il ne veut pas persécuter !, mais qu’il espère ramener par la douceur ?. L’empereur accorde ses faveurs aux chrétiens qui sont ses amis. Aux uns il donne des terres, aux autres des charges de consuls, de sénateurs, de gouverneurs de provinces, de comtes de premier, de second et de troisième ordre, ou encore de nouvelles dignités *.
Ainsi Eusèbe nous avertit de ce que la noblesse nouvelle est ouverte aux chrétiens. Ensuite, il insiste sur les événements religieux.
Il nous montre le contentement de l’empereur lorsqu'il se trouve au milieu des évêques ou qu’il leur écrit : « Je n’ai garde de vous dissimuler « le sujet de ma joie qui est que je suis comme « vous et avec vous le Serviteur de Dieu 4 »
Mais il leur explique à quel titre : « C’est à l’inté- « rieur de l’Eglise que vous avez été établis ser- « viteurs par Dieu, tandis que moi c’est au « dehors 5. »
Définition pleine de bonhomie et d’humilité du rôle de Constantin, donnée par lui, à la fin d’un banquet. On y a vu stupidement l’expression de la théocratie, tant les préjugés sont épais, sur cette époque, chez les auteurs modernes. II y a de l’ironie dans cette remarque, mais il y a de la foi dans une autre où il montre sa conviction que son rôle