CHAPITRE V
Rome et la Conquête de l’Orient
Un membre de l’Aristocratie sénatoriale, qui se serait trouvé, à la fin de l’année 315 ou en 316, au sud du Forum, au pied de l’Arc de Triomphe de Constantin, après avoir dépassé les portiques des temples de Vénus et de Rome et l’immense Colisée, aurait vu le Palatin, couvert des constructions des Césars, dominer les autres monuments du paganisme, encore debout. Il est permis de se demander quelles eussent été ses impressions. 91 ses regards s'étaient portés sur le monument massif et grandiose qui constitue l’Arc de Triomphe de Constantin, il aurait aperçu le char de l’empereur couronnant l’édifice comme un symbole de gloire et s’harmonisant avec les Victoires placées aux angles supérieurs du monument, au-dessus de l’attique.
Des colonnes apparaissaient, décorant les deux façades principales de l’édifice, ainsi que de nombreuses sculptures en haut-relief. Ces colonnes portaient, à leurs sommets, sur des socles, de magnifiques statues de barbares vaincus, les mains enchaînées. Larc était traversé par une grande voûte ou porte centrale et
deux latérales. Ces deux portes étaient plus basses. Au-dessus d’elles, sur chaque façade, courait une frise rappelant des événements récents.
C’étaient la bataille du Pont Milvius, le siège de Suse, la marche de l’armée victorieuse, puis la harangue au peuple sur le Forum, par Constantin victorieux !, après la prise de la Ville, et une distribution d’argent aux soldats (largesse).
Le vainqueur en était prodigue.
Des scènes héroïques étaient sculptées sur les quatre façades de l’édifice, dans de grands médaillons. Ces scènes se complétaient l’une l’autre. Un départ pour la chasse correspondait à un sacrifice à Apollon; une chasse au sanglier à un sacrifice à Diane; une chasse à l’ours à un sacrifice à Silvain ; une chasse au lion à un sacrifice à Hercule.
Ces sculptures étaient rapportées de monuments antérieurs. Le noble romain y reconnaissait la tradition grecque . Au-dessus de la grande porte, il apercevait au milieu de l’attique la dédicace faite par le Sénat et le peuple romain, de l’Arc, à l’empereur César : Constantin très grand, pieux et heureux Auguste. Celui-ci avait délivré, y était-il dit, sous l’inspiration de sa divinité et en raison de sa grandeur d’âme, la République du tyran et de sa faction, en un instant, par ses justes armes.
Et le Sénateur pouvait se rappeler les abominations de Maxence, les matrones arrachées à leurs domiciles et livrées à la luxure des soldats, le pillage de la ville, même celui des quartiers pauvres,
? Voir S. LKUFKRENS dans Konstantin d. Gr., de DôLGER, Fribourg, 1913, p. 191 à 216.
par les satellites du tyran; puis il se souvenait de la condamnation de ce prince impie par les oracles et de la joie provoquée par le triomphe de Constantin.
Aussi ne s’étonnait-il pas de voir sur l’attique, de chaque côté de l’inscription qui dédiait l’arc à l’empereur, des scènes militaires et des défaites de barbares, enlevées aux monuments élevés à Marc- Aurèle et transportées sur l’Arc de Constantin. Il apercevait aussi le sacrifice du Taureau, Suovetaurilia.
Tout cela, le Sénat l’avait exprimé déjà en offrant des statues à l’empereur-dieu, et maintenant il inscrivait sur l’arc le dixième anniversaire du règne de son empereur et le fêtait par des vœux et des éloges.
Mais ici se posait une question à l’esprit, devenu inquiet, du noble romain.
Ce libérateur de la Ville, ce fondateur de la Paix nouvelle ! avait témoigné beaucoup d’égards au Sénat, mais il ne l’avait appelé en rien à concourir à son œuvre. Il se confiait à d’autres conseillers, lesquels ne quittaient pas le Consistoire, la grande salle du palais impérial dans laquelle se réunissait le Conseil, et suivaient l’Empereur dans ses déplacements. C’étaient ceux-là, ses Comtes et ses amis, qui avaient procédé avec lui à l’organisation nouvelle, législative et administrative de l’Empire. Certes, l’on avait des sujets de s’en réjouir ; la République était bien administrée. On ne souffrait pas de la suppression momentanée de la Pré-
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fecture du Prétoire !, et l’on se réjouissait de ne plus être soumis au banditisme des prétoriens pour lesquels il n’y avait rien de sacré. Pour ces raisons, on offrait volontairement au vainqueur des impôts, sous la forme de couronnes d’or. Il avait accepté aussi sa statue en or sous la forme d’un dieu, mais pourquoi lui avait-il mis une Croix méprisée dans la main ? ?. Pourquoi ne montait-il pas, pour fêter son anniversaire, au temple de Jupiter Capitolin ? Il est vrai qu’il avait embelli le grand amphithéâtre et les bains publics chers aux citoyens, et toujours plus ou moins païens, qu’il avait accepté du Sénat la dédicace du temple consacré par Maxence à son fils ?. Grand Pontife, il avait même permis la création de prêtres attachés aux temples dédiés à sa famille, Gens Flavia * Mais cette concession devait cacher un piège, car il avait interdit à ces prêtres de célébrer aucun culte, et cela était cause d’un bien plus grand bouleversement de croyances que s’il avait refusé la création de ces nouveaux prêtres, dont l’on ne savait plus si on devait les appeler païens et romains.
Il avait établi une complète liberté des cultes. I] s’attachait sans doute, pensait le sénateur païen, à celui du Soleil Invaincu, autour duquel gravitaient ceux de Mithra, d’Isis et de Sérapis.
Mais s’il en était ainsi, pourquoi s’entourait-il de prêtres d’une nouvelle secte qu’il introduisait
? ZosimE, Hist., Livre II, c. 17. — VicroR, De Cæsaribus, 40.
2 EUSÈBE, Hist. Ecclés., IX, 9 et X, 4. Vita Const. I, 40; De laudibus Constantini, IX, 8, voir plus haut.
$ VicroR, De Cæsar., 41. — Panég., IX, c. xx. + VICTOR, De Cæsar., 40.
jusque dans son palais et son Conseil? Pourquoi dépensait-1l les ressources de sa fortune privée, et employait-il les postes de l’empire pour réunir ces prêtres en de grandes assemblées ? Suivait-il un caprice religieux comme ceux de Commode, d’Héliogabale ou d'Alexandre Sévère ? Comment le croire d’un empereur qui ressemblait plus à Trajan qu’à ces souverains dégénérés ? Mais il ne paraissait guère attaché aux dieux de la Cité et de l’Empire. Pourtant on consultait officiellement le. vol des oiseaux ! ; on notaïit la chute de la foudre ? ; on observait les entrailles des victimes ; la Magie était autorisée pour écarter les calamités des récoltes *. Et la paix régnait à Rome. L'empereur d'Occident venait d’être encore victorieux de celui d'Orient. On avait pu, à juste titre, lui élever une statue équestre sur l’Aréa du Forum .
Telles étaient les réflexions qui pouvaient hanter l’esprit d’un sénateur païen en 316.
Le doute lui était permis sur les convictions de Constantin. Les membres du Conseil impérial, qui rédigeaient les lois, s’attachaient, pour ne pas froisser les sentiments du plus grand nombre, à exprimer par des formules païennes les mesures prises en faveur des chrétiens. Si l’on eût voulu connaître la véritable politique de l’empereur, à l’avenir, il eût fallu s'adresser aux Conciles et en
étudier les canons ; mais de cela les païens