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CHAPITRE IX

Les origines de Constantinople ont donné lieu à des légendes présentant, comme il arrive souvent, un fond de vérité.

Constantin avait songé, au cours de sa carrière, à inaugurer des capitales, pour lui et pour ses fils. Celle des Gaules avait été transférée de Trèves à Arles, avant qu’il eut conquis l’Italie. Arles fut destinée à Constantin II. Serdica avait eu un moment l’éclat de la ville dans laquelle avait été proclamée la nouvelle dynastie impériale. Nicomédie, séjour de Dioclétien, devait demeurer une capitale et Constantin y séjourna après sa victoire sur Lacinius . Enfin, lorsqu'il éleva les murailles de sa ville, Constantinople, il voulut, ainsi qu'on l’a vu, laisser à Rome un rang égal à celui de sa nouvelle capitale.

Une légende s'était formée sur la famille des seconds Flaviens. Cette dernière était, disait-on, comme celle d’Auguste ?, d’origine Troyenne *

De là sortit la fable qui nous est rapportée par l'historien néoplatonicien Zosime, selon laquelle

1 J. MAURICE, Les capitales impériales de rue (Bulletin de l’Académie des Inscriptions, 1914, p. 322).

2 SUÉTONE, César, 29 ; STRABON, XIII, 1., 27 ; AE Chants LIT

Constantin chassé de Rome par les malédictions et les huées du peuple, aurait erré, sur les côtes de la Troade, à la recherche d’une capitale qui rappelât ses origines et y aurait commencé des constructions.

Alexandria Troas avait été créée par les lieutenants d'Alexandre, au sud d’Ilion, presque en face de l’île de Ténédos et saint Paul en avait fait une des étapes habituelles de ses courses apostoliques ainsi que son point de départ pour l’Europe.

Peut-être Constantin s’y était-il arrêté, particulièrement, en souvenir de l’Apôtre des Nations. Mais la légende néoplatonicienne ajoutait qu’il avait changé d’avis au sujet de sa capitale et que laissant inachevés des murs, que personne n’a jamais vus, il avait quitté la Troade.

C’eût été alors que frappé de la situation de Byzance, il se serait décidé à l’agrandir et à en faire la capitale du monde romain !. D'autre part, toute la littérature byzantine, confondit la date du début de la construction des murs et des monuments de Constantinople avec celle de l’inauguration de la ville, dont nous pouvons nous figurer l’importance, en la comparant à celle de l’installation de la Cour, à Versailles, sous Louis XIV.

Tous les auteurs Byzantins ont reporté à l’année 330 le début de l’existence de Constantinople considérée comme une ville religieuse, sorte de La Mecque chrétienne ?. Leurs récits tom-

? PREGER, Das Gruendungsdatum von Konstantinopel ; Hermès, 1901, p. 336. Les Fastes d’Idace sont d’accord avec les témoignages Byzantins.

bent devant les révélations des lois et des monnaies.

La Chancellerie ne s’installa à Constantinople avec la Cour et n’en data les lois qu’en 330 !, mais dès l’année 324, aussitôt après la victoire de Constantin sur l’empereur d'Orient, les monnaies de Byzance commencèrent à présenter, à leur exergue, le nom de Constantinople.

Les témoignages des auteurs, comparés entre eux, et contrôlés par les inscriptions et les monnaies, prouvent que ce fut pour fêter sa victoire que l’empereur donna le diadème avec le titre d’Augusta à sa mère et éleva son troisième fils Constance II au rang de César. Ce fut à la même époque qu’il commença, en 324, à élever les murailles de Constantinople. Cette ville fut d’abord fondée comme place forte en raison de sa position stratégique entre l’Asie et l’Europe. Son importance à cet égard était unique. Le grand homme de guerre qu'était Constantin avait prévu les invasions barbares traversant la Thrase, et leur rejet au delà des murailles sans cesse agrandies de la ville, ainsi que le caractère imprenable de la presqu'île de Constantinople du côté de la mer.

Une fiction néoplatonicienne a donc voilé aux anciens et même aux modernes, un grand fait militaire, d’une importance peut-être unique dans l’histoire, c’est-à-dire la fondation militaire de Constantinople.

Un orateur, contemporain des fils de Constan-

1 MOMSEN a admis mes conclusions, pour le classement des lois du Code Théodosien, voir le tome I, Theodosiani (DID ENV ReD 227

tin, Thémistius, a dit en effet de Constance II, qu’il avait reçu la pourpre lorsque l’enceinte de la Ville fut agrandie !. Cela fixe au 8 novembre 324 ? l’élévation de Constance II au rang de César, et le début de la construction de la nouvelle enceinte fortifiée de la ville ?

Des églises s’élevaient en même temps que les murs qui protégeaient la cité. Ce fut en 325 et 326 que commencèrent les travaux des fondations de Saint-Irénée et de Sainte-Sophie. D'autres églises s’élevèrent sur les tombeaux des martyrs dont Constantinople était la ville 4

On relevait en même temps, dans l’ancienne Byzance, le temple des Dioscures 5, celui de Rhéa, la mère des Dieux $ ; on élevait celui ou ceux des Tychès ou Génies tutélaires de Rome et de Byzance, peut-être réunis ?. Il eût été impossible de dire, tandis qu’on pressait les travaux, à l’inrieur de la ville, de 324 à 330, pendant six ans, si elle serait païenne ou chrétienne. Personne ne le savait que l'Empereur.

On y préparait le séjour du peuple et du sénat romains, un palais pour le sénat sur le nou-

1 Temisrius, Premier discours. Edition Dindorf, p. Go.

2 Consularia Constantinop., dans Monumenta H. Germ. ÈS Chton MT SD: 202.

ue MAURICE, Les origines de Constantinople. (Volume du Centenaire de la Société N. des Antiquaires de France. Paris, 1904. Depuis que j’ai publié ce travail, mes conclusions ont été universellement admises.

# Connus, De origine Constant. Byzant. de Bonn., p. 16.

Se ZOSTME =. LES:

5 Hesychius ‘de Milet, ve

7 Représentés sur les ÉLUS Numismatique Constant. F, II, p. 525 et suivantes.

veau Forum, ou Augustéon, de Constantin, l’hippodrome pour le peuple, et le grand palais pour l'Empereur. On apportait dans la ville les plus belles statues païennes, des provinces asiatiques. Celle du, souverain en dieu solaire, en contradiction avec ses croyances, se dressait à côté d’une chapelle. Constantin la transforma en statue chrétienne. Le palais impérial communiquait avec l’hippodrome et contenait des oratoires.

Que se passait-il? Une étrange histoire se déroulait. On ne peut la comprendre qu’en tenant compte de ce qu’un monde finissait, l’empire paien, et de ce qu’un autre, le Palais chrétien, se dégageait des entraves du passé. Longtemps encore, le peuple qui était tout-puissant dans l’hippodrome, y représenta aux anniversaires de l’inauguration, par une statue solaire, le passé de la famille des seconds Flaviens !.

Toutefois un événement se produisit en 330, qui donna soudain à la ville une figure et une activité nouvelles.

Constantin se transporta dans sa capitale, pour l'inauguration du 11 mai, avec sa Cour et son Palais vivant, qui comprenait ses grands dignitaires, sa garde, ses troupes particulières, son Conseil, ainsi que tous les grands ministères et leurs innombrables employés.

C'était le monde chrétien, le véritable centre du gouvernement politique de l’Empire qui prenait possession de Constantinople.

1 Nous voyons bien encore aujourd’hui l’image du Soleil dans les fêtes des géants des Flandres. Il ne faut pas exagérer l’importance de ces manifestations comme l'ont fait PREGER et plusieurs auteurs.

Tout devait obéir à la loi chrétienne dans le nouveau Palais !. I] était naturel que les cultes païèens fussent bannis désormais de la ville où il se fixait.

Constantinople présentait pourtant deux aspects principaux.

Sa fondation militaire était signalée par ses murailles, par sa forme de camp, par ses casernes, par la voie royale qui la traversait dans sa plus grande largeur, et aboutissait au nouveau Forum. Là se trouvait la pierre milliaire de laquelle se calculaient les distances pour les routes de l’Empire.

Mais la capitale du souverain chrétien se signalait par ses églises et par le caractère des monuments du Palais du Serviteur de Dieu, sur lesquels éclatait la Croix ?, et d’où étaient bannies les décorations et les statues païennes. Celles-ci encombraient les étages de l’hippodrome. De cet endroit les anciens maîtres du monde, les citoyens romains, en partie déchus, voyaient, en se promenant sous les portiques extérieurs, le Bosphore et l’arrivée des flottes d’Italie, de Syrie et d'Egypte.

Ces flottes apportaient le blé dont vivait la capitale. Au nord de l’hippodrome, les citoyens romains de Constantinople apercevaient le nouveau Forum avec la statue de l’empereur sur la colonne encore debout aujourd’hui (la colonne brûlée et celle de Sainte-Hélène) ; ils y voyaient Sainte-Sophie et sa coupole, les toits argentés des

1 EUSÈBE, Vita Constant., III, 48.

2 Voir le savant volume de Victor SCHüLTZE sur Constantinople. Leipzig, 1013 (Altchristliche Städte und Lanschaften), pour la réunion et l’interprétation des sources.

grands édifices, comme le palais du sénat, les rues bordées de portiques et de maisons à toits plats, avec des façades peintes comme en Syrie. Le peuple était maître dans l’hippodrome, et de grands malheurs étaient à prévoir, lorsqu'il ne voyait pas arriver les blés d'Egypte! Constantin dut sacrifier le philosophe Sopater et ensuite saint Athanase, accusés d’avoir empêché le ravitaillement de la ville, par des sortilèges ou des opérations de magie. Car les superstitions se réveillaient parfois subitement dans le peuple affolé.

Mais le chef était maître dans son Palais et dans la grande salle de son Conseil. Il y décidait des mesures à prendre pour pacifier l’empire, convertir la Perse, relever l’Arménie catholique * et hâter la construction des églises dans les provinces À demi barbares des Balkans et en Afrique ?.

Législateur du monde romain tout entier, il employait maintenant le prestige plus que la force ; il ne voulait plus de massacres. C’est pourquoi on l’accusa d’avoir fini sa vie en roi fainéant. Pourtant, il est beau de constater que de ces rives du Bosphore qui verront tant de siècles de servitude, il envoyait aux assemblées provinciales des rescrits pleins de pensées chrétiennes sur la dignité de la famille, la moralité des juges et la protection des faibles.

Son grand Edit au peuple, de 331, nous est parvenu en plusieurs fragments de lois ; c’est de cet

IMPUSÈBE AC, lVos7 ar.

2 Sur les Balkans, nous avons l’ouvrage de J. ZEILLER, Le christianisme dans les Provinces Danubiennes. Paris, 1921.

Edit que le savant Godefroid, qui fit, au XVII siècle, la plus parfaite étude du Code Théodosien qui sera sans doute jamais réalisée, disait que c'était une législation d’or. La justice y était garantie par des précautions morales. Le voile derrière lequel s’abritait le tribunal du Juge ne devait jamais empêcher la publicité des actes de ce dernier, garantie de son intégrité !.

La vie du juge devant être digne chez lui, il devait éviter les spectacles et ne pas prêter aux soupçons. Il ne devait pas instruire de causes en dehors de ses fonctions ; il n’avait pas le droit de recevoir les dénonciations, notamment celles qui étaient anonymes, dans les Libelles diffamatoires, ni les cadeaux ?. On reconnaît dans la législation de cette époque plusieurs règles qui passèrent à nos anciens Parlements. Le juge devait aussi bien prêter l’oreille aux pauvres qu’aux riches. Enfin il était permis d’en appeler des tribunaux des Proconsuls, des Comtes et des Gouverneurs, à celui du Préfet du Prétoire ou de l'Empereur. Cela était permis aux parties qui le désiraient mais non aux juges *.

Toute plaidoirie et tout jugement devaient être suspendus le Dimanche en l’honneur du service de Dieu ‘. Ce service faisait en quelque sorte partie de la vie de Constantinople. Toute la ville s’illuminait dans la nuit du samedi au dimanche

+ Cod. Théod., 1, 16,:7. — Cod, Just., 1,40, x, 3, 4 — Cassiodore, II, ép. 6.

2ECERRCOLE IE EE Ne ARS

CAT ARE Er

4 ZOSOMÈNE, I, 8. — EUSÈBE, V. C., I, 22.

pour annoncer le jour de la lumière du Seigneur !. S’1l en était ainsi dans la ville, on peut présumer combien le service de Dieu devait être encore plus éclatant dans le Palais du Basileus chrétien. Dès que l’on approchait de son entrée principale, dite : la Chalcé, on apercevait au-dessus de la porte une peinture, aux couleurs éclatantes, montrant le chef chrétien transperçant de sa lance le serpent symbolique, l’esprit du mal, tandis que la Croix, surmontant sa figure, indiquait sa foi ?.

Lorsqu'on avait traversé cette porte, formée d’un ensemble de bâtiments, comme toutes celles d'Orient, on pénétrait dans une première cour, où se trouvait de plus en plus signalé le caractère du chef du Palais. On apercevait, sur les côtés de la cour, les casernes où se trouvaient ses soldats particuliers, répartis en corps de troupes, scholae, et les écuries ; puis sur l’un des côtés de la cour, du côté du palais d’été, se trouvait l’église des Saints- Apôtres ?.

Constantin était fidèle à son rôle d’évêque du dehors. Il avait assisté aux séances du concile de Nicée, sans intervenir dans les décisions de foi, mais songeant qu'il avait, lui aussi, accompli son rôle de guide du peuple de Dieu, il pensait avoir un jour, le droit de reposer, dans un sarcophage, au milieu des douze dans lesquels on apporterait les reliques des Saints Apôtres. C'était un usage déjà

2PEUSÈBE ICS IIL 3;

8 Les dispositions du Palais ont été décrites par M. EBER- SOLT, Le grand palais de Constantinople. Paris, 1910.

ancien, dans les Catacombes, que de se faire enterrer auprès des saints. C’est pourquoi l’on envoyait au loin les reliques qui avaient touché les corps des saints.

Faut-il que l'Histoire ait été hostile au fondateur de l’ordre chrétien, pour lui avoir reproché tout ce qu’il avait le droit de faire ? Car si l'Eglise était triomphante, on le lui devait sans doute. Maintenant les Doryphores et les Hoplites, l'épée nue, gardaient les vestibules du palais et saluaient les ministres de Dieu à leur passage !.

On franchissait les vestibules où de lourdes tentures tombaient entre les colonnes, comme on le voit au palais de Théodoric, représenté dans les mosaïques de Saint-Vital de Ravenne ; et l’on passait de la première cour dans une seconde, bordée d’un ensemble de bâtiments, à l’extrémité de laquelle se trouvait le palais propre du Basileus, le palais de Daphné.

Les casernes des troupes spécialement attachées au service du Basileus, et qui prirent le nom d’Excubites, de Candidats, se trouvaient de chaque côté du passage ouvert au milieu de cette seconde cour ?. C’était parmi ces soldats d'élite que le chef préparait son escorte. C'était là qu’il montait à cheval pour ses sorties qui devaient être journalières, et qu’il en descendait. Lorsqu’Athanase calomnié voulut se faire entendre de lui, il ne trouva qu’un moyen de l’aborder, le palais lui étant fermé; ce fut de profiter de ces sorties à cheval pour le rencontrer.

ÉEDSÈBE MAC UT ? EBERSOLT, Le Palais de Constantinople, p. 44, 45.

Il ne faut pas faire de Constantin un dieu encensé au fond d’un temple ; ce serait le confondre avec quelques-uns des monstres asiatiques, tels que Commode ou Héliogabale, ou même Dioclétien.

Cependant, on traversait les grandes salles du Consistoire destinées à recevoir les membres du Conseil impérial, les grands ministres et les amis du prince, les évêques, les comtes et en particulier ceux du Consistoire, qui avaient le droit de siéger dans ces séances solennelles où se réformait la législation de l’empire !.

Constantin était, comme le sera Charlemagne, un Empereur-Roi; il s’entourait des conseils de ses Grands. Le trône de l’empereur s'élevait dans la salle du Consistoire. Constantin y siégeait parmi les siens j il y recevait les ambassades de l’Inde, celles du roi de Perse ?, et les délégations des villes et des provinces de l’empire romain *.

C'était dans cette salle que les candidats aux dignités qui leur étaient conférées par la chancellerie du palais, venaient en recevoir les insignes. C'était là qu’on adorait le plus souvent l’empereur. Une grande confusion s’est produite à cet égard dans l'Histoire. Dioclétien et Maximien Hercule avaient eu l’habitude de se laisser adorer au fond des temples “; ils étaient fils de dieux, comme les Pharaons. Les historiens modernes ont généralement cru que Constantin avait repris la

1 Le livre des Cérémonies, I, 88-89. — KBERSOLT, Le grand Palais de Constantinople, p. 40.

2 EusèBr, Vita Constant., IV, 50.

Code Theéol.,*XIL,:.r, 27.

4 EUMÈNE, Panég., III, édition Baehrens, c. 11.

succession de Dioclétien. Il est pourtant bien facile de remarquer que ce fut pendant sa vie la plus chrétienne que Constantin fut adoré, et qu'il ne l'avait pas été comme compagnon d’Apollon, au début de son règne. Ce fait demande une explication.

L’adoration de Constantin donna lieu à l’établissement d’une hiérarchie dans les hommages dûs à l’empereur. La réglementation de ces hommages prit une place importante dans les cérémonies de la Cour !. Or il n’y a pas plusieurs degrés dans l’adoration des dieux, tandis qu’il y en a beaucoup et de déterminés dans les hommages rendus aux princes.

Chaque dignitaire adora, suivant son rang, et selon qu’il était plus ou moins proche de l’empereur. On pouvait plier le genou devant lui (génuflexion) et baiser la pourpre de son manteau, mais la prostration ne fit son apparition que sous Justinien ?. L’illusion peut être grande pour les historiens qui ont étudié avec un esprit prévenu la réforme de Constantin. Ils lui ont prêté l’absolutisme de tous les Césars. Nous avons dans l’Histoire de France un point de comparaison plus juste, dans l’étiquette de la Cour de Louis XIV.

En effet, on était autorisé à adorer l’empereur, suivant les degrés de parenté fictive et les liens d’affection qui rattachaient à lui. Mais de même que Constantin s’était laissé comparer, après la bataille du Pont Müilvius, à Moïse pour lui emprunter son titre de Serviteur de Dieu, et de guide

EBERSOLT, Mélanges d’'Hist. et d’Archéol. byzantines, Paris, 1017, p. 36 et suivantes, sur les cérémonies. 2 PRoOCOPE, Anecdotes, c. 30.

et de protecteur de son peuple, il hérita des patriarches et des rois d’Israël et de Juda les honneurs qu'ils se laissaient adresser. On les adorait, mais on ne les considérait pas comme des dieux.

L'adoration n’était qu’une expression du respect. Les serviteurs de Dieu étaient grandis par leur mission. Constantin le fut par le rôle chrétien qu’il avait accepté. Il recueillit, après la conquête de l'Orient, le diadème des rois de l’Ancien Testament ; c'était un symbole dont il héritait. On le trouve sur les monnaies décorant les statues des rois de France du xII° et du xIrI° siècles. Ni les uns ni les autres ne furent des dieux. Maïs il y eut une tradition ininterrompue d’humilité chrétienne d’un bout à l’autre de la chaîne des serviteurs de Dieu.

Constantin tient dans sa main, sur certaines médailles, le rouleau de l’Evangile. Il s'était soumis à la loi, comme les rois d'Israël, mais à la loi nouvelle. Et ce fut sur elle qu’il fit reposer sa conduite, ainsi que sur ses devoirs envers l'Eglise. I pratiqua son rôle de serviteur, mais dans la Maison du Père. Quand il était encore païen, il avait laissé placer son effigie sur les médailles à côté de celle d’Apollon. Mais devenu chrétien et simple serviteur de Dieu, il ne porta que le chiffre du Christ sur son casque, fondant en fait la chevalerie chrétienne, celle qui reconnaît le Christ pour son chef.

Après avoir traversé une terrasse, l’Onopodion, et un portique, situés entre une salle de réception et de banquets, celle des dix-neufs lits !, et

1 Voir les descriptions d'EBERSOLT, Opus laudatum.

l'église du Seigneur !, s’ouvrant sur le dehors, le visiteur arrivait au palais de Daphné et à l’Augusteus qui correspondait à l’Atrium de la maison romaine où le chef de famille recevait les visites de ses amis et clients. C’était toutefois une salle d’apparât pour les cérémonies des jours de fêtes, et non plus, comme le Consistoire, un centre de législation. Le palais ne comprenait pas encore d'église au temps de Constantin. C’était le serviteur de Dieu qui en décidait ainsi. I] n’était pas encore un fidèle. Il n’avait pas le droit de construire une église dans sa propre maison, mais les oratoires y étaient nombreux. Les salles d’attente, les pièces de réception, les appartements privés de l’empereur, les cours de service et de décoration formaient le palais de Daphné, comprenant les appartements et logements des amis du prince et les services du palais. C’était tout à la fois le séjour d’un maître du monde et d’un serviteur de Dieu. La grande Croix en mosaïque, étincelante d’or et de pierreries qui décorait le plafond de l’Augusteus en témoignait !.

Il faut se rappeler que Justinien prit le premier le titre de Despote.

Eusèbe, prononçant à la Cour de Constantin l’éloge du Souverain, en 333, après l'élévation des trois fils de Fausta au rang de Césars, fait remarquer que s’ils exercent le gouvernement impérial de leur père dans les parties les plus reculées de l’Empire, il n’existe pourtant qu’un seul Basileus ; il n’y a qu’une seule royauté, c’est la royauté chrétienne.

1 EUSÈBE, Vita Constantini, III, 40.

Et Eusèbe, suivant sa manière habituelle, compare cette royauté à celle du Ciel : que peut-on conclure d’une figure de rhétorique ? Il n’y avait en effet dans l’Empire qu’un commandement et qu’une loi, comme dans le Ciel !. Mais ce n’était pas une raison pour que le gouvernement fût théocratique. Même dans le gouvernement des hommes, un principe chrétien, celui de l’ Honneur, avait remplacé la toute-puissance des Césars, et le gouvernement en était devenu humain. Il entraînait la responsabilité et, avec la responsabilité du chef et des nobles, la punition des crimes, même chez les plus grands et la réparation des torts.

Maintenant tout avait été renouvelé dans l’Orient reconquis. Constantin aurait pu se reposer, comme on le lui a reproché. Il n’en fit rien. Il possédait, sous le nom de Magnaure, un palais d’été situé dans des jardins descendant vers la mer ?. Ces bords merveilleux invitaient au repos, et c’est l’activité de l’empereur qui doit surprendre. Réceptions, festins, anniversaires, séances du Consistoire se succédaient, ayant tous un but politique ou d’utilité publique. Le plus souvent, c'était la religion catholique qui en bénéficiait, lors des réceptions des peuples lointains ; mais c'était aussi l’Empire que Constantin cherchaït, par ses lois justes, à arracher à son destin. Puis il avait la préoccupation du commandement. II refit deux fois en son vivant le partage de l’Empire. Il avait, en 333, envoyé Constance IT sur les

1 EUSÈ8E, De laudibus Constantini, ©. 111.

2 EBERSOLT, Le palais de Constantinople, p. 68 et suiv.

frontières des Mèdes et des Parthes, et Constantin II dans les Gaules ?.

Mais il se défait de l’ambition de son fils aîné et de sa religion douteuse. C’est pourquoi, en 335, il partagea plus complètement l’empire ?; précaution tardive, pour réparer, si c'était encore possible, le désastre de la mort de Crispus.

I1 plaçait enfin à Rome, suivant son premier plan, un souverain catholique, son dernier fils, Constant I*. Il donnait une partie des provinces Balkaniques qu’il avait encore inspectées, en 334, à son neveu Delmace, lequel lui ressemblait plus que ses fils survivants, et possédait des talents militaires qui devaient assurer la défense des frontières attaquées par les Sarmates. Un autre de ses neveux, catholique aussi, Annibalien, recevait avec le Pont le gouvernement de l’ Arménie et de la Cappadoce et la protection des catholiques des royaumes orientaux ; d’où le nom de roi des rois qui lui fut attribué. C'était tout ce que pouvait faire d’utile le Serviteur de Dieu.

Que de fois, traversant le palais de Daphné, que bordaient de chaque côté ses appartements royaux et ceux de ses réceptions, ne dut-il pas arriver, songeur, sur cette terrasse qui dominait les flots de la mer, de la hauteur des plus hautes murailles de Constantinople *. Sa pensée pouvait s'arrêter, inquiète, sur cet Empire bouleversé par

1 Numism. Constant., 1, p. CIIX. — Anon. de Valois, VI, 25. — ZOSIME, I, 39. — JULIEN, Premier discours. Ed. Teubner, P. 14.

2 Mêmes sources, — et SOCRATE, H., I, 28. — ZOSOMÈNE, Il, DEN PCT AI D ICT XIII.

3 C'était une galerie dominant la mer, analogue à celle du palais de Dioclétien, à Spalato, sur l’Adriatique.

la mort de son fils. Son œuvre restait inachevée, et avait même été brisée. Qui aurait après lui l’inspiration qui sauve le monde ?

L'hostilité, déjà visible, de Constance IT pour la religion catholique ne respecterait pas l’unité religieuse de l’Empire, laquelle pouvait seule empêcher sa chute. C’est pourquoi Constantin avait cru devoir briser son unité politique en donnant des royaumes chrétiens à ses neveux, qui limiteraient le mal de l’hérésie. Il ne pouvait rien faire de plus!

Qu’aurait-il souffert, s’il avait aperçu, dans une vision de l’avenir, une seconde abomination comparable à celle du complot contre Crispus ? Constance IT, après sa mort, profitant de la popularité de son père, de celle de sa famille, celle des seconds Flaviens, pour obtenir des soldats qu’ils massacrent les neveux favoris de son père et tous ses bons serviteurs.

Constance II était le digne fils de Fausta, et pendant trois générations, de Maximilien Hercule à lui, le sang de cette race homicide ne s’était pas démenti.

Ces crimes, toutefois, ne pouvaient que hâter la chute de l’Empire; ils n’en étaient pas la cause première.

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