‹ Constantin le GrandChapitre 7 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Aspect politique et religieux de l’Empire Romain.

Constantin, Empereur des Gaules.

Un empereur à l'esprit subtil, aux traits fins !, aux lèvres serrées, peut-être fils d’un greffier ; sorti, en tous cas, de l’un de ces milieux où l’on résout toutes les difficultés par des combinaisons ; Dioclétien, était arrivé au pouvoir, vers l’âge de cinquante ans, en 284 de notre ère.

Il occupait une haute charge du palais, celle de Comte des Domestiques, iorsqu’après la mort de l’empereur Carus, au cours d’une expédition en . Orient, il fut revêtu de la pourpre par les troupes.

1 EUTROPE, Breviarium Historiae Romanae. — JT. MAURICE, Numismatique Constantinienne, Leroux, Paris, 1008, tome I, p. 25. — La plus récente histoire de cette époque est celle de SEERCK, Geschichte des Untergangs der Antiken Welt, Berlin,

I1 n’était pas né pour gouverner ni surtout pour défendre, par les armes, un si vaste empire. Aussi s’empressa-t-il d'associer à son pouvoir, au bout de quelques mois, en avril 285, un bon général mais à l'esprit turbulent, Maximilien (C. Aurelius Valerius Maximianus), chargé à l’avenir de veiller sur l’Italie et 1’Occident et de les défendre contre les barbares et les révoltes. Le monde romain avait déjà le pressentiment de sa division fatale en empires d'Occident et d’Orient; c’est pourquoi cette nomination d’un second empereur ne surprit personne. Lui-même, Dioclétien, pouvait espérer régner paisible et redouté dans cet Orient qui lui plaisait parce qu’il se prosternait à ses pieds comme à ceux de tous ses maîtres. Il expédierait de Nicomédie, dont il avait fait sa capitale, ses ordres à l’empire tout entier, sous forme de Lettres, de Rescrits et de Constitutions ou de lois !.

Il ne goûta pas longtemps le repos dans cette première organisation du monde romain. Les Gaules étaient ravagées par les révoltes des paysans appelés Bagaudes, révoltes que justiflait leur misère augmentée par les crimes des propriétaires romains des grands domaines.

L'Afrique s’agitait dans les montagnes de la moderne Kabylie. Une guerre dynastique en Perse allait nécessiter l'intervention romaine ; enfin l'Egypte se donnait un tyran.

Le monde s’ébranlait. Que faire sinon diviser

1 LACTANCE, De Mortibus Persecutorum, c. ©. VII et VIrx. — J. MAURICE, La véracité historique de Lactance. Comptes rendus de l’Académie des Insc. et B. Lettres, 1008, p. 151.

de nouveau cet empire encore trop vaste afin d’y multiplier les commandements? En cela, Dioclétien eut la main heureuse. Il choisit, pour les Gaules qui avaient besoin d’être apaisées, le meilleur des administrateurs, Constance Chlore, père de Constantin-le-Grand, l’un de ces vieux Romains qui étaient plus encore législateurs que généraux ; et pour l'Orient, une forte brute, Galère, dont la force et le courage physique en imposeraient aux soldats et aux ennemis !.

Cela se fit en 293.

Constance Chlore et Galère étaient élevés au rang de Césars ; Dioclétien et Maximien Hercule gardaient la dignité plus haute d’Augustes. Le vieux Droit romain avait étouffé tous les sentiments naturels dans la famille ; le père n’y était qu’un chef religieux ; l’adoption y avait remplacé l’hérédité naturelle ?. I] ne fut donc pas impossible à Dioclétien d’édifier une combinaison nouvelle sur ce Droit ancien. Les quatre empereurs formeraient une famille unique divisée en deux branches. [Les Augustes seraient frères, dont un ancien, Dioclétien, prendrait le titre de premier Auguste et chacun d’eux adopterait, comme fils, un César. Et pour donner plus de dignité à cette famille, les deux Augustes seraient eux-mêmes’ fils des plus grands dieux du Panthéon. Dioclétien de Jupiter, et Maximien d’Hercule $. On ressus-

1 Chronique Paschale, année 203. LACTANCE, loc. cit.

2 Voir FUSTEL DE COULANGES, La Cité antique. La gens à Rome et en Grèce.

3 EUMÈNE, Panegyrici Latini, édit. Baehrens, V, c. IV. — LaACTANCcE, De Mort. Pers., ©. LI.

citait ainsi l’Olympe pour la terreur des ennemis et pour le malheur des chrétiens.

Dioclétien était un esprit subtil ; il crut pourtant qu’il pourrait établir un roulement des Augustes et des Césars, suivant lequel les premiers se retireraient, au bout de vingt ans et cèderaient leurs dignités aux Césars, remplacés eux-mêmes par de nouveaux empereurs adoptés !. C’était faire table rase de toutes les passions humaines, de toutes les ambitions et de tous les sentiments naturels. chaque empereur devant se désintéresser de ses fils; c'était croire à l’harmonie de quatre volontés et personnalités différentes, et les orateurs officiels pouvaient les comparer aux quatre éléments qui gouvernent l’univers. En réalité, Dioclétien assurait, comme on le fait, par toutes les combinaisons de ce genre, la guerre pour l’avenir, en promettant la paix.

Dans le partage du commandement, c’est le plus violent qui prend ordinairement le dessus. Ce fut ce qui arriva dans ce gouvernement qui avait pris le nom grec de Tétrarchie. Galère y devait faire entendre sa voix rude de barbare inassouvi et de général heureux. Il] avait été pâtre dans son enfance ? et ne vit jamais Rome. Mais il avait appris la guerre sous de bons généraux, Aurélien et Probus. Son tempérament le portait aux coups de main Ÿ. D’une stature de géant, d’un aspect féroce et bestial, avec un cou de taureau, la barbe et les

1 LACTANCE, De Mort. Pers., c. xx.

? AURELIUS VICTOR, Epitome, 57. — LACTANCE, De Mort. Pers., ©. XXVII.

* EUTROPE, Breviariuwm, 1x, 24 et 25.

cheveux incultes, il épouvantait ceux qui l’approchaient et qui savaient qu’ils pouvaient servir de pâture à ses ours. Il était devenu épais à force de manger |, et sa luxure toujours inassouvie finit par lui causer une maladie dont il mourut. Mais il devait auparavant profiter de sa victoire sur les Perses pour entraîner Dioclétien dans la persécution des chrétiens. Il était né d’une mère barbare, dans la Dacie au delà du Danube ? où elle était prêtresse des dieux, et puisque Dioclétien et Maximien se prétendaient adoptés par Jupiter et Hercule, il voulut que sa mère l’eût enfanté de Mars *. Tout l’Olympe reparaissait, mais avec le sérieux cruel des fauves et des barbares, et ceux qui avaient horreur de ces divinités grecques devenues sauvages, ne pouvaient que se réfugier dans le culte d’Apollon purificateur, comme le firent Constance Chlore et Constantin lui-même au début de sa carrière politique {.

La foule adorait, au fond des temples, les grandes divinités (numina) réunies de Jupiter et d’Hercule, présentes, tout à la fois, dans les empereurs et dans leurs statues placées sur les autels avec celles des dieux 5. C’était d'Egypte qu'était venue Ja croyance à l’origine divine des empereurs. Les Pharaons y avaient été pendant quarante siè-

1 EuSèBE, H. E., vaux, 16 et Vit. Const., I, 57. — Numismatique Constantinienne, 1, p. 47 et suivantes.

2 TACTANCE, De Mort. Pers., 1x et %x ; EUTROPE, IX, 22.

PRLACTANCE, 2014, CuTx.

4 Panég. VIx, 21. — Numism. Const., t. II, p. 20 et suivantes.

5 Touran, Les cultes païens dans l'Empire Romain, Paris 1907, t. I, p. 53 et suivantes.

cles, dieux, fils des dieux !. Dioclétien y avait retrouvé cette croyance lorsqu'il gouvernait l'Orient, mais elle en était déjà sortie pour corrompre tout l’Empire romain, depuis César, et l'Egypte devait prendrè une part active à la dernière grande persécution des chrétiens ?. Il devint, en effet, facile, quand on passa aux voies de fait, d'arrêter les chrétiens qui refusaient l’encens et les sacrifices aux divinités réunies des empereurs et des dieux. Le synchrétisme religieux devenait lui-même un danger pour le Christianisme. Jupiter s'était assimilé Sérapis en Egypte; Vénus avait été confondue avec Astarté en Asie-Mineure et la Mère des Dieux en Phrygie.

L'Olympe s'était complété par l’admission des grands dieux solaires de l’Orient, et l’on vit, en 308, Jupiter, Hercule et Mars, c’est-à-dire trois empereurs, offrir en commun un sacrifice au Soleil Invaincu et à Mithra *.

Tous les dieux du paganisme devaient se réunir pour combattre la religion du Christ.

La dernière grande persécution dura environ dix ans, de 303 à 313; ce n’est pas ici le lieu de la retracer ; elle a été admirablement étudiée et décrite*. Elle commença par l’armée dans laquelle officiers et soldats chrétiens préférèrent se laisser dégrader ou renvoyer, plutôt que de brûler l’en-

? MorET, Du caractère religieux de la royauté pharaonique. Annales du Musée Guimet, Paris, 1902.

? Numism. Const., t. III, p. 9 et suiv.

ÉRCorDUS Insee RC TRE AA:

# Paul ArrARD, La Persécution de Dioclétien et le Triomphe de l’Eglise, tome I, p. 150. — L. DUCHESNE, Histoire Ancienne de l’Eglise, tome IL, p. 1.

cens sur les autels des dieux et des empereurs !. Elle se continua dans le palais impérial, où les femmes mêmes de la famille de Dioclétien furent poursuivies ?. Enfin ce dernier, toujours hésitant, ordonna la destruction des églises, lesquelles s'étaient multipliées sur le sol romain, depuis la fin de la persécution de Dèce, cinquante ans plus tôt. Le gouvernement fit saisir les livres sacrés et les objets du culte. Cette dernière mesure devait affliger la chrétienté qui verrait de mauvais chrétiens accuser de grands évêques d’avoir volontairement livré les objets consacrés au culte, aux agents et aux soldats du pouvoir impérial. De là naîtrait le schisme des Donatistes.

Mais tout cela ne suffisait pas à cette brute haïneuse de Galère ; ce qu’il lui fallait, c’était le sang des chrétiens, puisque celui des victimes ne coulait plus sur l’autel entretenu par sa mère. Et voici que, comme par miracle, le palais de Dioclétien brûla deux fois à Nicomédie, mettant la vie de l’Empereur en danger. Dioclétien ne trouva pas les auteurs de l’incendie, il fallut en accuser les chrétiens *. Dès lors la peine de dégradation civile ou militaire fut commuée pour eux en peine de mort (303).

Après ces événements, l’empereur Dioclétien se rendit à Rome pour un anniversaire, mais en revenant par la route de terre à Nicomédie, il traversa les paysages marécageux de l’Ombrie, de la Véné-

1 Mgr BATtFFOL, La Paix Constantinienne, Paris, 1914, I, Dr 7.

2 LACTANCE, D. M. P., xv.

PAIPACTANCE,- D'EMPe, XT-

tie, et longea la côte de Dalmatie. Ce réorganisateur de l’Empire romain avait échoué ; il laissait Rome qu’il avait abandonnée, mécontente derrière lui ; il allait trouver la persécution inutile et sanglante en Orient. Les aliénistes modernes ont remarqué que, dans les névroses provoquées par l’excès de la puissance chez ceux qui n’y sont pas préparés, un certain degré d’excitation cérébrale alterne avec une phase de dépression ?. Ce fut ce qui arriva à Dioclétien.

Il s'était surmené pour suivre le fougueux Galère dans sa haine contre les chrétiens. Il retomba sur lui-même en traversant des pays déserts, et dès lors son esprit parut s’être égaré. Le bruit courut qu’il était mort, puis vivant ?; c'était un mort vivant. Il ne devait plus ressaisir les véritables rênes du pouvoir, et l’Empire allait être livré à Galère.

Alors commença la plus terrible des persécutions. Plus de peines légères ; la torture pour tout le monde, les ongles de fer qui déchiraient les corps, le feu lent qui les consumait, la croix où l’on mourait comme le Sauveur, les bêtes féroces, l’écartèlement des matrones et des vierges 5. L,'édit de 304 condamnait tous les chrétiens, clercs ou laïques, nobles ou plébéiens. Le glaive qui hâte la fin était la seule faveur accordée aux grands

1 Dr CaBanis, Indiscrétions sur l’histoire.

? LACTANCE, D. M. P. xvI. — xvu, Morte sopitus animam receperat.

* Jbid., xx1, Distendi solebat ; lentis ignibus urerentur. — XxXu, Non metalla sed ignis, crux, ferae. — Eusèsr, H. E., VIll, 14. Néron n’avait pas atteint ce degré d’abomination.

serviteurs de l’Etat !. Ce fut par miracle que la résistance de l’Eglise à cette persécution permît Sa survivance.

La vingtième année, celle de l’abdication, était arrivée pour Dioclétien et Maximien (305) ; c'était une délivrance pour le premier. Galère en profita pour porter au pouvoir Sévère II et faire ramasser la massue d’Hercule par un ivrogne en Italie et pour attribuer l’Asie-Mineure et l'Egypte à son neveu, pâtre comme lui, mais moins physiquement brave et plus sournois, Maximin Daza.

Dès lors l’Orient devint la terre de prédilection de la persécution; elle y dura jusqu’à la chute de Licinius en 324. Trois édits se succédèrent en 305, 308, 311 ?. Tous les fonctionnaires de l’Empire furent intéressés à leur application; il fallut que tout le monde offrît des sacrifices aux dieux et mangeât des viandes consacrées, dans des banquets en leur honneur. Mais comme il y avait du relâchement dans l’exécution de ces ordres, Max:imin réclama l’aide d’une des plus vieilles organisations de l’Orient, le clergé d'Egypte. Les Pontifes y étaient hiérarchisés sous un Pontife suprême ; ils étaient vêtus de lin blanc et participaient à la puissance divine du Pharaon. Ils avaient un trésor, d'innombrables employés, des troupes à leurs ordres. La surveillance religieuse de tout l'Orient leur fut confiée, et mille regards furent ainsi braqués sur les chrétiens dans les vil-

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