‹ Constantin Meunier et son œuvreChapitre 4 sur 10 · EUR · texte numérisé non relu

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Il y a beaucoup d(3 grands peintres en ce siècle : il y a très peu de grands sculpteurs. Ou peut aisément compter ceux qui apportèrent dans l'art de la statuaire l'intérêt dune vision nouvelle, la formule d'une sensibilité. Parmi les contemporains immédiats, on n'en peut guère nommer que deux: Auguste Rodin et Constantin .Meunier.

L'art de Meunier, qui présentement nous occupe seul, est difficile à caractériser, parce qu'il est infiniment complexe, divers, varié et contradictoire, comme toute image de la vie. « L'art de la pitié, l'expression suprême de la grandeur prolétarienne et de la misère ouvrière », clichés commodes qui, depuis dix ans, dispensent les critiques d'art de la peine de regarder et d'analyser les œuvres nouvelles de l'admirable artiste. Où diable a-t-on vu dans cette œuvre sculpturale une trace de ce lamento pitoyable qui est le motif banal, inspirateur ordinaire des artistes à tendances sociales?

Le prolétaire que Meunier représente n'est ni un humble, ni un suppliant ; il est au contraire d'une race énergique et libre, son allure est quelquefois douloureuse, elle n'est jamais servile. Au reste, l'œuvre de Meunier a une portée infiniment plus haute que celle que lui veulent donner les esthètes politiciens qui prétendent y voir l'expression d'une revendication. Ce n'est point la dureté de l'usine et du charbonnage contemporains qu'il exprime, c'est l'éternel tragique et l'éternelle noblesse de l'effort humain en ses formes permanentes.

Devant une œuvre de Meunier, le sentiment qui s'impose d'abord, c'est celui de la durée. On sent que l'émotion qui nous envahit n'a point ses racines dans un aspect passager de notre âme, mais qu'elle puise ses forces et son intensité dans le plus profond, le plus lointain, dans l'essentiel de notre être. On a la notion très précise que le « geste auguste » du Semeur, l'attitude hardie, énergique et tranquille du Débardeur sont aussi symboliques que la grâce divine et joyeuse de la Victoire de Samothrace ou la force tranquille et sûre d'elle-même des figures du Parthénon. L'art hellénique du ive siècle nous représente ce qu'il y a d'éternellement jeune, d'héroïque et de chevaleresque, de dur et de joyeux dans le cœur des hommes; l'art gothique signifie pour nous la terreur de l'inconnu, l'agenouillement de plusieurs siècles d'humanité devant le mystère ; l'œuvre de Meunier nous apparaît comme l'image définitive des générations

laborieuses d'à présent. II est révocation parfaite de la lutte éternelle des hommes contre 1rs puissances inconscientes, drame gigantesque qui est de tous les temps, mais que notre temps a peut-être vu sous un aspect plus grandiose et plus terrible que les époques révolues.

Ce double caractère d'éternité et «l'actualité donne à l'œuvre de Constantin Meunier une force d'émotion et une valeur représentative tout à fait particulière. Il est toujours hasardeux et un peu vain de tenter de prévoir les admirations de l'avenir : mais il n'y a guère de témérité à prédire que Constantin Meunier apparaîtra aux générations futures comme le sculpteur le plus caractéristique du temps où il a vécu et qu'il a eu l'originalité d'aimer passionnément.

Louis Dumont-Wilden.

Il ne faut pas que l'art soit décourageant, il ne faut pas que expressions débilitent les énergies, diminuent la confiance des hommes en l'utilité de l'effort. Même au nom de la beauté, nul homme, fut-il un grand artiste, cùt-il la splendeur dominatrice du génie, n'a le droit de nuire aux autres hommes; et c'est leur être nuisibleque de leur inspirer le découragement.

Or, beaucoup d'artistes qui, avant ou après Meunier, firent du Travail le sujet de leurs œuvres, ont, volontairement ou inconsciemment, commis cette action mauvaise, cette action déprimante, de le représenter comme un mal sans remède, comme une charge écrasante, dégradante, apportée par la Vie et privant de beauté ceux qui lui sont soumis. Il> ne voient pas le Travail, mais les conditions du travail à notre époque, n'évoquant point la noblesse imprimée à l'homme par l'effort consciemment fourni, mais seulement la lassitude du labeur trop lourd, épuisant les virilités, con sumant les beautés humaines . Et leurs œuvres d'art plastique, où l'idée réside en des forme- souffreteuses que sa fièvre a rongées, ne peuvent plus être de l'art exaltant.

Constantin Meunier est grand surtout pour avoir évité cet écueil, pour être resté, en contemplant et en célébrant le Travail, un ouvrier de beauté, et, par conséquent, un proclamateur d'espoirs, — caria beauté porte l'espoir en elle.

Le Travail, il Ta vu, comme il faut voir toutes choses pour faire du grand art, dans sa conception éternelle; il l'a vu facteur dés destinées et des grandeurs humaines, au moine titre que l'Amour, que l'Idée. Il ne s'est point arrêté à ses aspects passagers; il ne l'a point vu diminuant, souillant ceux qui le servent, mais les amplifiant au contraire, en donnant à leur geste la confuse conscience de son rôle débarrassé des déformations que des lois économiques lui infligent temporairement ; il montre en eux, dans le rythme de leurs mouvements lourds et féconds, de leurs mouvements généreux, puisqu'ils font de la vie, une beauté nouvelle, communiquant à tout leur être une splendeur forte, équilibrée, l'harmonie majestueuse d'une magnificence rude et souveraine, capable d'inspirer des élans émancipateurs, non des découragements.

Le Semeur et le Dêbavdeur de Meunier ne sont point des êtres qui souffrent : ce sont des hommes victorieux qui marchent obstinément, sûrs de vaincre, de soulever tous les fardeaux sur leurs fortes épaules, vers des labeurs nouveaux. Leur vigueur plastique, le rythme de leurs gestes, la force calme de leur regard, font qu'ils portent en eux toute la supériorité humaine, et l'espoir serein des hommes en les œuvres à venir.

Ce sont des conquérants. Leur silhouette pesante, l'expression obstinée, belle de force surtout, de leur visage ont souvent rappelé l'éloquence farouche de ces statues et de ces bustes romains, de l'époque où Rome accomplissait ses conquêtes.

Ainsi Meunier fait œuvre salutaire, conforme à la mission de l'art :

il exalte la confiance que l'humanité, sous peine de déchoir, doit

avoir en sa destinée, en la noblesse de ses efforts et de ses douleurs,

en la légitimité de ses espoirs.

Il aide la Vie.

Gustave Vanzype.

L'art de Constantin Meunier est né d'une sympathie instinctive pour le travailleur. L'affection qu'il lui voue depuis sa jeunesse lui a dévoilé sa beauté plastique. Chose singulière, chez aucun sculpteur, et beaucoup pourtant sont sortis de ce peuple que le maître belge glorifie, ne s'est jamais rencontré le désir de glorifier la classe des humbles e,t des besogneux dans les différents domaines de son activité

CONSTANTIN MEUNIKIi

Ouvrier d'usine.

Dessin inédit,

industrielle. C'est la force fatale de La tradition. L'infime ouvrier était trop loin de toute conception sculpturale pour qu'on songeai à le choisir comme modèle. Ne l'ayant jamais regardé, les statuaires des différentes périodes ignoraient sa beauté. Meunier, avantde se faire le

chantre des mineurs et des carriers, des puddleurs et des forgerons, était leur ami; il connut leur vie difficile et angoissante avant d'analyser leur caractère extérieur; il se familiarisa avec leurs pensées, avec leurs espérances et avec leurs tristesses, avant de se surprendre à contempler leurs silhouettes et d'examiner, attentif et ému, leurs attitudes.

Il se plut parmi eux, parcourant à la lueur des lampes ohscures les tortueuses galeries souterraines des charbonnages ; il s'arrêta souvent pour contempler, les yeux humides, les vieux chevaux aveugles de la mine, discernant en eux le symbole dramatique de la destinée même de ceux qu'il accompagnait. 11 se plongea dans leur atmosphère, but à larges poumons l'air poussiéreux du pays noir, comme pour se rapprocher des êtres de dilection. Tout d'abord, il les dessina. De larges cartons nous montrent ces héros, en théories ou en groupes, au travail ou au repos, quittant la fosse ou s'y rendant, au crépuscule ou à l'aurore, dans la nature hivernale ou de l'été. Ces dessins ont un caractère tragique. Ils nous révèlent une force longtemps méconnue et dédaignée par les arts : celle du travail soumis et incessant de toute une race. Un souffle épique traverse les contrées où se meuvent ses modèles, et dans leurs traits amaigris, dans leurs yeux farouches, francs et bons, il y a, dirait-on, mille douleurs écrites. Puis "Constantin Meunier les peignit ; il les interpréta d'une palette acide et crue, presque corrosive ; l'impression en est d'autant plus poignante. Leur pays, leurs demeures, leurs hardes aussi ne formentils pas une désolante grisaille ? Et quand l'artiste, transporté et compréhensif, s'enhardit et essaye de sculpter tous ces humbles, tous ces misérables, tous ces vaillants, il lui semble que depuis longtemps il s'était accoutumé à tailler dans la matière les chers personnages de sa préférence. Il a ouvert à la sculpture un domaine inédit; il a fait recevoir parmi tant de générations de statues ce peuple inconnu hier et qu'il a immortalisé dans le bronze et dans la pierre. Gomme les autres, il a, ce peuple, sa splendeur expressive; il nous parle une langue où toutes les affres, tous les courages, toutes les émotions modernes, toutes les aspirations sont contenus.

L'œuvre de Constantin Meunier nous séduit et nous transporte ; ainsi que toutes les productions géniales de l'univers, les siennes

engendrent la songerie et appellent impérieusement l'admiration. Antour de ses figures, de ses bustes de ses groupes, fiotte cet air obscur et dont s'enveloppent les travailleurs hennuyers ; il pèse fortement sur leurs épaules, que seules cependant Les années et les misères implacables parviennent à courber avant l'âge mur. .Meunier vit son temps. 11 vivra dans les siècles à venir, parce qu'il le rap-

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en

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Sur l'Escaut.

Dessin inédit.

pellera mieux que n'importe quelle création humaine. 11 a compris la splendeur touchante de ses héros; il les a traduits avec vérité, parce qu'il les a aimés et qu'il les aime toujours.

Sander Pierron.

Michel-Ange a vu dans l'homme un colosse. Son type favori est un géant, avec des muscles d'acier, des os de fer, une immense poitrine et un vaste front. C'est l'homme devant qui une nouvelle clarté vient de luire, l'homme de la Renaissance, doué don cerveau solide,

d'un cœur puissant. C'esl le Titan, c'est Prométhée qui se relève et qui va reprendre sa lutte contre le destin. Il est plein de confiance en

lui-même, sûr de sa force, prêt à aborder les Lâches les pi us difficiles et les plus rudes. Pendant quatre siècles, il accomplit des merveilles. Il conquiert la terre, vole sur les mers, scrute les astres, dompte les forces les plus secrètes de la nature et s'en fait des auxiliaires dociles. Il secoue tous les esclavages, tue les préjugés, ébranle les religions. Il s'analyse lui-même fibre par fibre. A l'heure qu'il est, il est chargé de trophées, de science et de gloire.

Mais ses conquêtes, il ne les domine point. Il semble, au contraire, écrasé par elles. S'il a reculé les ténèbres qui l'enveloppaient, il ne les a pas dissipées. Il meurt comme autrefois, avec le même « pourquoi » sur les lèvres. Matériellement, il est aussi mécontent qu'autrefois. Moralement, il est aussi indigent et aussi malheureux qu'autrefois.

De même qu'il avait trouvé un grand artiste pour sculpter ses traits quand il s'est mis à l'œuvre dans la joie claire d'un matin de soleil, il a rencontré un autre grand artiste pour fixer son image lorsque, le soir venu, épuisé et las, l'outil lui est tombé des mains.

Cet artiste, c'est Constantin Meunier. En sculptant l'ouvrier moderne, Meunier, dans ses œuvres les plus caractéristiques, a dressé l'effigie de l'homme moderne, tel que l'ont vu Schopenhauer et Nietzsche. C'est toujours un colosse qu'il nous montre, mais c'est un colosse démoli. Plus de chairs copieuses, plus de paquets de muscles, plus d'os puissants jouant avec aisance sous la peau. Les chairs sont fondues, les muscles usés, les os rouilles. La tête émaciée tombe tristement sur la poitrine creuse ; la jambe plie sous le poids du corps ; la main entr'ouverte est immobile et sans force. L'homme de Meunier ne se lamente pas avec celui de Schopenhauer et il ne maudit point avec celui de Nietzsche. Aucun mot ne profane la majesté de sa douleur. Grave et sombre, il est celui qui ne se souvient pas et qui n'espère plus. Son œil pâle ne regarde que la terre, la petite place qu'occupera tout à l'heure son corps brisé, le trou par où il disparaîtra dans une nuit, derrière laquelle sa pensée ne veut plus voir aucune aurore.

Hubert Krains.

BO CONSTANTIN MKUNJEB

Le Travailleur dans l'Art

Notre vieille Europe fatiguée et penseuse, malgré sa sagesse de vieillard toujours jeune et toujours neuve, n'est-elle pas comme une terre féconde qui, sans cesse et sans repos, porte ses fruits et qui jamais ne se lasse d'ouvrir son sein aux semences nouvelles!

Au cœur de cette Europe est un petit pays qui, plus qu'aucun autre, donne une impression typique de la vie intellectuelle moderne. Enserré entre deux grandes nations, ayant chacune une intense culture d'esprit, confiné entre deux races différentes, partagé par les esthétiques diverses de notre époque qui se heurtent et s'entrechoquent ainsi que des vagues écumantes, il apparaît comme un résumé de l'Europe, le petit pays de Belgique avec son peuple travailleur, ses bruyantes fabriques, ses mines, ses réseaux de chemins de fer qui le sillonnent de tous les côtés, les fumées de ses usines, ce petit foyer bouillant du feu des opinions contraires.

Il n'existe pas un pays dont la vie intellectuelle et sociale renferme de si nombreux et si profonds contrastes, qui soit aussi riche de traditions moyenâgeuses et en même temps si révolutionnaire, si clérical et si conservateur et en même temps si déchiré par le doute et si plein d'éléments destructeurs, si gonflé d'activité et d'énergie et si énervé par la vie fiévreuse de l'esprit !

La Belgique ! c'est l'antique civilisation flamande dans laquelle l'art a poussé des racines très fortes et qui deux fois dans les siècles passés fît rayonner sa couronne de fièvre sur tout le nord du continent et jeta ses semences aux quatre coins du monde civilisé, la patrie de van Eyck, de Rogier van der Wei/den, de Pieté r Brueghel, de Rubens, de Jordaens et de van Dyck.

Dans cette vieille Belgique, la vie intellectuelle se trouve à l'heure présente en pleine effervescence et plus tendue que jamais ; c'est comme un puissant cerveau enfantant dans l'angoisse et traversé par les lourdes et noires pensées de nos jours, mais qui, parfois, est éclairé par les brillants espoirs de cette rénovation du monde dont l'avenir est gros. Ce travail des idées s'élabore sous la forte pression de la misère sociale, et du bouillonnement montent les rêves bleus de fart belge moderne.

La Belgique, c'est le pays du symbolisme et du socialisme, de

Maeterlinck et de Yandervelde , le pays où la distance entre la vieille Bruges et la moderne ville de G and, entre l'hôpital Johannis de Memling et la « Volkshuis o &QMeynherr Anseele^ la plus grande

association coopérative du monde, |»eul être franchie en une heure de chemin de fer.

Nous avons été ici, en Norvège, peut-être trop enclins, pour tout ce qui se rapporte à la beauté et à Tari, à tourner nos regards vers Paris, parce que nous croyons toujours que le drapeau français flotte le plus haut. De Paris, on attend le nouveau, le bizarre et I»' bon. Et on a raison. Paris est encore la bourse du goût international par lequel la vie artistique européenne reçoit son cours. Malgré les banalités ennuyeuses qui remplissent chaque année les Salon- parisiens, ce sont tout de même les expositions et surtout les petites expositions privées de Paris qui rassemblent le meilleur de l'effort artistique des différents pays. .\I;ii>. précisément, cette production étrangère qui perpétuellement est dévorée dans le feu de ce gigantesque foyer de Pari est chez nous peu remarquée.

Deux peuples ont été, plus qu'aucun autre, liés étroitement à l'art parisien : ce sont les Américains et les Belges et ces deux peuples ont ensuite, par leurs artistes éminents, exercé sous certains rapports une influence réflexe sur leurs maîtres français.

Ainsi que l'américain Whistler reste comme le maître de l'école coloriste qui de 1870 à 1800 a réformé la peinture française et qui, de Paris, a donne également le ton à l'art des autres pays ; de même les belges 8tevens} Rops et van Gogh ont été à lavant-garde de l'art parisien.

Et quand, il y a trois ans, le peintre et sculpteur Constantin Meunier exposa son œuvre dans le Salon de « l'Art nouveau ». un Belge, alors, entra de nouveau dans la pleine gloire de la renommée parisienne et les yeux du monde se fixèrent sur lui.

Mais Meunier avait près de 70 ans quand il atteignit à la célébrité.

La Belgique, ainsi que je la retrouvais <lan> le souvenir de mon voyage, élail surtout la Belgique d'autrefois : les impressions de la Bruges de van Eyck et de Memling avaient l'ait du t<>rl a mes autres Bel

tions. Celui qui a voyagé dans cette merveilleuse ville aux vieilles pues désertes, aux canaux limpides, avec la foule de ses pauvres qui s'agenouillent dans les vastes nefs des églises, celui-là a éprouvé certainement quelque chose du charme magique que cette pieuse cité exerce sur l'esprit. Le struggle for life de la vie moderne semble ici étrange et lointain, et comme venant d'un autre monde. La Belgique qu'alors j'appris à connaître était la même que celle qui résonne faiblement à travers les répliques monotones et psalmodiées des premiers drames de Maeterlinck.

Quand, ensuite, plus tard, je repris la route de Paris, ce fut, durant le trajet de Liège à la frontière française, une nouvelle Belgique qui m'apparut tandis que j'étais assis près de la portière du train de nuit. Le voyage se déroulait dans la vallée de la Meuse. Je m'étais particulièrement réjoui de voir un coin de cette nature qui avait été le berceau de la peinture paysagiste du Nord. C'était près des rives de la Meuse que Jean van Eyck vit, pour la première fois, le ciel, des arbres et des montagnes. C'était ici que le sentiment de la nature romantique devait, quelques dizaines d'années plus tard, pousser ses jeunes et étranges fleurs dans les tableaux de Patinir et de Blés.

Aux environs de Namur et de Dinant on trouve, à ce que l'on dit, les origines de ces montagnes fantastiques qui, dans l'imagination de ces deux maîtres primitifs, ont été grossies jusqu'à la fable et qui constituent toujours le fond de leurs dessins : un pays montagneux dont les formations sont si invraisemblables, si sauvages qu'elles surpassent la vérité imaginable et se rient de toutes les fantaisies romantiques inventées dans la suite. Je m'étais occupé quelque peu de ces vieux maîtres paysagistes et j'étais impatient de voir le pays qu'ils avaient peint et de connaître la part de vérité qui avait été la genèse de cette chimère de l'art. J'espérais avoir un aperçu de ces formations naturelles qui ont inspiré Patinir pour ses hauts et étonnants rochers qui, comme un caprice, se montrent au milieu d'une plaine avec leurs bases minées par les ruisseaux serpentants ou perforées de chemins creux et dont les cimes penchées et les flancs escarpés résistent bravement aux lois de la pesanteur.

Or c'était justement un train de nuit qui me conduisait au sud de Liège et je ne pouvais pas ajourner mon voyage! Les ténèbres s'étaient faites encore plus épaisses et me cachaient la Meuse et ses rives et pourtant je m'absorbais à regarder fixement par la portière du wagon, apercevant à peine quelque chose dans la nuit.

Toute la route de Liège à Namur s'allongeait à travers une suite

presque ininterrompue de fabriques. 11 n'existe pas au monde, je crois, un pays aussi enveloppé par les ruinées de charbon. Même derrière les vitres relevées du wagon, le voyageur devient noir comme un forgeron.

A côté des masses immenses et sombres qui s'esquissent vaguement sous le ciel d'encre, l'express irïugit. Les fonderies et les forges, les

iTf, M

Sur le port, a Anvers.

Croquis inédit.

briqueteries, les verreries et les entrepots défilent, toit contre toit, voûte contre voûte, coupés parfois par de hautes montagnes di houille et des amas de mâchefer.

Et au-dessus de ces énormes agglomérations que l'œil peut difficilement distinguer de la terre noire, se dressent les cheminées. Sombres et isolées, elles s'élèvent au-dessus des foyers éteints et semblent regarder toutes ces constructions comme un troupeau dispersé qui se repose dans la plaine ; ou bien, faiblement éclair parla lumière des lampes électriques, elles s'assemblent en groupe au-dessus des fabriques où le bruit jamais ne cesse. Et sur la contrée, il passe une haleine brûlante qui vient de ces bouches béantes de feu dont les flammes tantôt montent rouges, el tranquilles dans la nuit, et tantôt sont jaunes et vacillantes connue des torches. Tout le district

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paraît être la proie d'un feu souterrain inextinguible. Les arbres el les herbes sont depuis Longtemps roussis sur les hauteurs environnantes. Par moments, ces flammes se couchent sous le souffle du vent et sèment leur pluie d'étincelles, en bas, sur les toits de fer; tandis que colorés comme du sang dans la lueur des forges, di nuages de fumée se déroulent sur ce pays noir ainsi que des vagues dans la tempête. On dirait que la rouge ardeur du feu s'est jetée dans une bataille exaspérée de couleurs, avec la froide, tranquille et pâle lumière des lampes électriques dont les rayons divergent dans les brouillards.

On devient inquiet dans ces parages et l'express semble d'instant en instant activer sa course pour échapper à ces régions en feu.

Et ce pays est rempli d'hommes ! d'hommes qui sont condamnés à vivre dans cette atmosphère de fumée et de flamme ou à respirer un air empoisonné, à plusieurs centaines -de pieds au-dessous de la surface de la terre. Les habitants de ces lieux me font penser aux pauvres pécheurs que Dante, dans son enfer, a placés chacun dans un trou profond tandis qu'un feu éternel lèche leurs corps nus

Et quand, parfois, le train passe au ras des fenêtres des immenses métallurgies, on voit quelques-uns de ces hommes. On les aperçoit évoluant à travers l'envolement des poulies et les pilons broyeurs, demi-nus et souillés de suie, attisant des fournaises ou forgeant parmi l'incandescence d'une forge flambante, ou bien dehors, glissant comme des ombres chinoises, ployés sous le poids de sacs de charbon, ou encore, sur les cônes des montagnes de houille, dessinant leur silhouettes démesurées sur le fond des vapeurs rouges.

je

C'est cette Belgique que Constantin Meunier a représentée dans le bronze et sur la toile : Le Pays noir et ses Habitants.

Presque toute la production de cet artiste est consacrée à ce peuple d'esclaves, qui travaille dans les mines et dans les fabriques belges. Et ce n'est que très exceptionnellement que l'on rencontre dans l'œuvre de Meunier le travailleur des champs, tenant la faux d'une main et de l'autre essuyant la sueur de son front ou le pêcheur de la côte flamande.

Mais que son modèle soit le mineur ou le paysan, le pêcheur ou l'ouvrier du port, l'image de ces hommes est toujours l'apothéose de l'ouvrier. 11 grandit jusqu'au sublime le [mineur qui marche la tête

baissée par l'habitude, le forgeron aux bras musculcux, le verrier ou le chauffeur. L'art de Meunier glorifie les esclaves du travail comme les Grecs, autrefois, glorifiaient l'homme libre, comme la Renaissance glorifiait le condottiere. Dans les noirs forçats des mines, il voit des héros, des hercules, des maîtres inconscients de leur force.

Meunier est réaliste. Le pathétique de sa glorification est le pathétique de la vérité même.

Nous connaissons le banal travailleur idéal que l'art moderne a représenté: le joli jeune homme à la figure ouverte H franche, aux bras puissants avec les manches de la chemise coquettement relevées, symbolisant le brave quatrième état, et qui pose autour des piédestaux des statues éle\<Vs « aux grands hommes » ou bien qui est couronné par les génies de la gloire sur toutes les médailles et sur tous les diplômes des expositions.

L'ouvrier de Meunier ne ressemble pas à ce type-là. Il a le front bas et les joues creuses, les mâchoires fortes et le regard éteint. La forme du corps que l'artiste lui a donné est une musculature colossale et tout à fait différente de celle des athlètes grecs. Son dos est courbé à cause du grand développement des muscles des épaul ses bras sont longs et pendant- avec des poings comme des marteaux. Ses pieds font une empreinte aussi large que celle d'un ours; sa marche est; traînante et automatique. Il est ce qu'on appelle « pris -ni' le vif». Et pourtant le réalisme de cet art élève son sujet jusqu'aux plus hautes sphères du grandiose.

Meunier est né trop amoureux de la plastique pour ne pas voir tous les motifs de beauté qui sont en l'organisme humain, même quand les individus représentés sont dépouillés de toute grâce. Il possède surtout un heureux sens de l'équilibre.

De l'infinie variété des gestes et des attitudes qu'offre la vie, il ne retient; de préférence, que fi-^ plus rythmiques. Il ne s'égare jamais en ces mouvements excessifs où disparait l'harmonie des lignes du corps. 11 adore la force, mais il aime la représenter dans un état de tranquillité latente, se reposant après l'ouvrage achevé. Et combien sa forme est pittoresque, avec le feu plein de vie de la lumière et les indications de sa large facture, mais cependant il conserve toujours son véritable sens aux limites de la malien' el se Boumel volontiers à sa dure logique. Dans l'art de Meunier on chercherait vainement les draperies Bottantes, les accessoire- pittoresques avec lesquels la sculpture moderne croit pouvoir échapper aux difficultés du bronze et de la pierre.

Meunier se révèle encore comme un véritable artiste plastique en sa façon de saisir toutes les occasions de présenter le corps de son modèle dans la manière la pins libre et la plus dégagée. Il aime trop la vérité vraie pour vouloir déshabiller ses personnages ; mais Lorsque l'œuvre le permet, il s'efforce de les montrer le buste nu ou avec un vêtement aussi simple que léger, au travers duquel on peut distinguer la vigueur des membres.

Cet artiste dont le talent d'un degré si élevé était fait pour Part plastique fut, jusqu'à sa cinquantième année, uniquement peintre. La série des œuvres en bronze qui lit sa renommée européenne appartient aux dix-sept dernières années de sa vie.

Les artistes qui ont représenté le travailleur avec amour peuvent être très vite comptés.

Un art comme celui de Meunier ne saurait être imaginé dans un autre temps que le nôtre, temps d'industrie colossale et de socialisme croissant.

Pour les Grecs de l'antiquité, le travailleur était un esclave, un être indigne de retenir la haute pensée des hommes libres. Quand, très rarement, Fart classique — aux époques de la décadence — condescend à s'occuper de l'esclave, cet art, alors, devient à peu près une caricature. Il perd sa sérénité et sa dignité, il est vulgaire et cruel. L'esthétique des Hellènes se ravale jusqu'au mépris burlesque pour tout ce qu'ils considéraient comme laid . Pour comprendre le peuple travailleur, ce qui manque à la civilisation antique c'est l'idée de l'humanité dans toute sa grandeur, dans toute son étendue. Celui-là même qui comprenait et aimait la beauté simple et fière des dieux et des athlètes grecs, celui-là, en présence de cette œuvre de la sculpture grecque, connue dans le monde entier sous le nom du Rémouleur, se détournait sans doute avec répulsion et méprisait cet esclave accroupi qui lève de son travail sa tête au front bas avec dans les yeux un regard de chien qui vient d'être battu.

L'art religieux du moyen âge avec ses rêves d'au-delà et ses ardentes aspirations ne pouvait pas non plus réserver une place aux peines terrestres, ni aux esclaves de ce monde. Le prolétaire n'apparaît dans l'art du moyen âge que sous l'aspect du paysan. Il représentait presque toujours, selon la forme traditionnelle, les douze mois de l'année, lesquels appartenaient à l'ensemble des images ecclésias-

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