HEUR
pas non plus le paysan de Bretagne on de Normandie, à peine si quelque chose nous dit que c'est le paysan français. Ce n'es! pas l'homme do champs en contraste avec l'ouvrier; c'est le travailleur dans son travail, dans la pleine harmonie de ses occupations.
Et voyez tout le sublime <jui se dégage de cette composition pustique! Millet écrivait lui-même à son ami Sensier: « La beauté humaine « ne dépend pas du visage, m;iis du corps tout entier dansson harmo-
« nie avec son travail. »
Mais malgré cette simplicité, cette banalité même, l'image est cependant toute vérité.
Ce paysan se meut et agit comme un paysan et, comme tel, il peut-être plus sûr, plus vrai qu'aucun autre qui ait été peint sur la toile ou pétri dans la glaise. Et pourtant, dans ce tableau, on s'aperçoit bien que c'est l'homme et non pas le campagnard qui a frappé l'artiste. Millet est si naturel, si exact qu'il peut évoquer les petits incidents courants de chaque jour et dans ces menus détails on sent, on devine le prodigieux infini, la profondeur insondable de la vie, et on est pénétré de son mysticisme. Par cela, Millet est le grand et incomparable artiste de notre siècle, le plus humain et le plus élevé.
Mais' pourquoi diminuer les éminentes qualités artistiques de Meunier en faisant un rapprochement avec celui qui lui est encore supérieur ! Dans son temps, il reste comme une remarquable et puissante personnalité artistique non seulement par le caractère distinctif de ses personnages, mais encore par la sûreté de sa main, la sincérité de son cœur, qui sauveront son œuvre du goût changeant du jour et lui assureront une place certaine dans l'histoire.
En dépit de son réalisme, Meunier atteint parfois à une telle grandeur dans la forme, à une telle idéalité dans le sentiment qu'il ramène la pensée aux époques les plus brillantes de l'art. Son sens roman pour le typique et le général peut, en quelques-unes de ses compositions, nous rappeler faiblement la sublime abstraction de Michel-Ange.
Il existe une toile de Meunier, Mineurs, — son chef-d'œuvre — représentant deux mineurs. L'un d'eux a l'épaule collée contre la paroi d'ouverture de la mine, l'autre est assis près de lui, le torse nu, appuyant sa puissante mâchoire inférieure dans sa main. Ils sont silencieux et regardent, là-bas, le lourd paysage enfumé. Une résignation infinie tombe de ces regards fixes et désolés, et une force presque majestueuse se dégage de leurs robustes membres au repos. Comme une menace, leur pesante carrure dessine ses contours sur un ciel de suie. Dans ce silence volontaire, on pressent une haine pas encore éveillée, et derrière cette muette sévérité couve" déjà une énergie sauvage qui, lorsqu'elle éclatera, ne se laissera pas dompter.