CONSTANTIN MEUN1EB
est au milieu d'eux pour l'heure où les aspirations encore imprécises vers la lumière et vers le bonheur qui sommeillent dans cette masse humaine se réveilleront à la vie et aux actes spontanés.
Quelques-unes des toiles et quelques-uns des dessins rie Meunier représentent ces lourds et silencieux serfs modernes à l'heure ou les ferments séditieux enflammeront leur cervelle obtus»;, où leurs pieds pesants deviendront plus agiles, où le feu éclairera leurs yeux atones à la pensée de leur affranchissement, de leur force et de la vengeance, à l'heure où la terre résonnera sous les pas cadencés des grévistes en marche.
Dans de telles œuvres, Meunier se révèle, à coup sûr, comme socialiste. De même dans sa magnifique peinture l'Exode, une foule de prolétaires s'embarquant sur un bateau d'émigrants par un ciel noir et désolé d'hiver ; ou bien encore dans ce saisissant et effrayant pastel, YHëcatombe. Les victimes de l'explosion de la mine sont couchées sur de longues planches dans un grand et sombre hall. On voit, là, à la lueur d'une méchante lanterne, deux vieilles femmes en train de découper de grandes toiles pour des linceuls. La tranquillité avec laquelle ces deux vieilles accomplissent leur funèbre besogne, la gravité comme pétrifiée et la résignation figée qui sont empreintes sur leurs trait font immédiatement un profond et cruel effet sur le spectateur.
Dans aucune autre composition, le pessimisme de l'artiste ne semble s'être endurci jusqu'à un si inexorable fatalisme. On dirait que l'irraisonnable malheur, dans cet aveugle massacre du grisou, s'est manifesté à lui comme le souverain du monde dont le caprice nous soumet tous et comme si ce sinistre avait éteint sa flamme vacillante d'espérance pour toujours.
Mais au moment où, dans le salon d'exposition, je me détournais de cette image, je me trouvai face à face avec l'artiste lui-même. Pour quelques jours il s'était déterminé à interrompre son infatigable vie de travail, à quitter Bruxelles pour venir à Paris assister à l'ouverture de cette exposition qui, si complètement, allait lui conquérir le public parisien,
Entouré d'artistes et de critiques, le vieux maitre était au milieu de la salle l'objet de la curiosité et des hommages débordants de cette élégante assistance, maladroit comme un enfant confus. C'est un homme petit et trapu, avec le dos courbé et une épaule plus haute que l'autre. Il est vêtu simplement et porte une grande barbe grisonnante. On le prendrait pour un honnête forgeron vêtu de ses habits
des dimanches. La figure est ouverte, les traits hardis et torts mais affinés, semble-t-il, par la maladie. C'était le sourire bon et étonné
Ouvrier d'usine.
des enfants Et, en cet instant, les rides d'une longue vie de travail dans la pauvreté et l'obscurité qui avaient creusé ses joues et sillonné son front disparaissaient en une indicible expression de faible
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et douce sensibilité. Ses manières Frustes et sa naïve simplicité prévenaient en sa laveur.
Je lui fus présenté et nous échangeâmes quelques mots. Sa main était forte comme celle d'un ouvrier.
En le quittant, je me retournai de nouveau vers cette oeuvre de Meunier qui est pour moi la plus chère entre toutes, celle dans laquelle son cœur de bonté, débarrassé de toutes ses pensées tumultueuses, s'est donné dans une absolue compassion : Le vieux cheval de mine. C'est un petit bronze représentant un vieux cheval qui a tiré le minerai pendant bien des années, un vilain animal avec une grosse tête pendante, des os saillants sous la peau, des sabots massifs. Il est au repos et paraît sommeiller debout. La tête est basse et les crins de sa crinière lui tombent sur les yeux, mais une expression de tristesse enveloppe sa bouche épaissie ; et rien n'est attendrissant comme cette image de la fatigue et du manque de soins physiques.
Ce vieux cheval fourbu semble parler au cœur d'une façon plus touchante, plus profonde, en sa laideur, que ces figures d'hommes esclaves qui, eux du moins, par leur force musculaire, par la beauté plastique de leurs attitudes, font, indéniablement, sur l'esprit une impression plus ou moins bonne. Inoubliablement, cette pauvre bête rappelle l'inflexibilité de la vie et combien est amer le fruit qu'on appelle la bénédiction du travail et combien est grande la beauté qui vient de la résignation.
Jens Thiis Kristiania,
Par les bronzes et les plâtres qui se dressent devant le visiteur, l'artiste captive immédiatement l'attention de ce passant qui vient lui demander quel secret d'existence a découvert son labeur, depuis tant et tant de longues années, à travers les difficultés, les chagrins, les désespérances, les espoirs. Toutes ces figures apparues ici sont graves, et comme passives, malgré la douleur de l'effort, la violence du geste, la colère possible des visages. Toute cette vie en mouvement a été immobilisée par une volonté et une main puissantes, un moment de l'Histoire est fixé par la pesante et obéissante matière.
Les hommes de la mine, de l'usine, du champ, paysans acharnés à la terre, mineurs enfouis aux ténèbres, verriers surgis dans le rougeoiement des flammes, pris en pleine vie, isolés sur ces socles, l'ont mieux entendre à tous l'éloquence de leurs mouvements éphémères et de leurs paroles si brèves et si peu distinctes.
C'est la première leçon d'art et de pensée qui es! donnée par Constantin Meunier: Il est allé au protond de l'humanité, aux régionmaudites où les forces obscures ne savent pas s'exprimer, commencent de bégayera peine, et par le seul fait d'avoir vu, compris et représenté ces humbles, il leur a donné un langage, le beau langage muet des formes et des expressions.
Après avoir dit ainsi, par ses ligures de semeurs, de laboureurs, de moissonneurs, de puddleurs, de marteleurs, de briqueteurs, de carriers, par le groupe du Qrisou, par les hauts-reliefs de la Glèbe, de la ïïemonte du jour, du Mineur à la veine, de l'Industrie, du Port, après avoir dil en aspects essentiels les fatalités du sort et les résistances humaines, Constantin Meunier évoque l'atmosphère et le décor d'existence de cette foule ignorée. Elle se meut dans L'ombre, elle habite aux pays noirs, elle gite en de basses cahutes aux régions industrielles, elle descend aux sous-sols, elle y chemine comme une armée victorieuse qui va tout à l'heure sortir de terre et saluer l'aurore.
C'est toute cette vie cachée, ces tressaillements, cette bataille contre les choses, cette domination du feu <d de la machine, que voici exprimés par les peintures, les aquarelles, les pastels, les dessins. De l'aube à la nuit, un drame humain admirable se déroule. Des escouades de misé râbles défilent d'un pas lourd et rythmé, é migrants donl l'énergie va à la rencontre du hasard, travailleurs de l'usine el du puits recommençant chaque jour le même combat. Chaque incident de la poésie héroïque continue l'antique effort de l'homme contre le Destin : la ( lic-
minèe, le Laminoir, la Coulée de la fonte, ['Accrochage, et l'horreur de Y Hécatombe.
Constantin Meunier a fait son œuvre de la même manière que ces pauvres gens font la leur. Je lui ai entendu dire, en son beau et simple langage, comment il avait vécu celle existence de travail, accomplissant chaque jour sa tâche, ajoutant sans cesse, allant devant lui. 11 peut s'attarder pendanl un Instanl aujourd'hui et regarder le pays
qu il a parcouru, mais il aura une joie Sans orgueil, el demain il se
remettra en route.
Il a la grande qualité, il est de la race des forts. Il esl à la lois tra-
dilionaliste et nouveau. Il a vu, de ses yeux, dé son esprit, le spectacle de la vie, et il l'a exprimé sans recherches pénibles, faussement naïves, sans prétentieux et vains symboles. Il a saisi d'une main ferme l'outil que lui ont légué ses prédécesseurs et ses maîtres, il a pris l'art et la
vie au point où il les a trouvés, et il a continué l'œuvre éternelle en bon et vaillant ouvrier.
11 sait l'apport des grands naturistes de tous les temps et de tous les pays, il ne tient nul compte de la main mise sur le passé parle pédantisme, et il admire la vérité grecque et la solidité romaine, il ressent le contact de la force fine et nerveuse des gothiques. Il est comme Millet, Barye, Rodin, de la race de ceux qui savent les mouvements simplifiés, les souples musculatures, les résumés essentiels. Il cherche à tout dire par chaque point de la surface qu'il modèle ou qu'il peint. Il voudrait, sous le volume le plus concentré, emmagasiner le plus de forces secrètes ; il est préoccupé du dedans tout en représentant le dehors.
C'est ainsi qu'il aboutit à ces apparences pleines, à ces attitudes rythmiques des corps, à ces équilibres admirables. De même, c'est ainsi, par la compréhension des formes, par la signification complète des individus et des spectacles, qu'il arrive à ces complètes expressions de douleur sans mélodrames, de soumissions momentanées au destin, à ces poèmes de violences au repos, si terribles dans leur stupeur, si grosses d'avenir.
Gustave Geffroy.
Son « œuvre a la qualité de son âme », a dit Georges Lecomte, et le mot mérite d'être retenu ; il définit à souhait l'art de Constantin Meunier, qui déborde d'intellectualité, de signifîance, d'expression, et accuse par là même la permanence de l'intervention psychique^
Qu'il puise sa matière dans son entour ou bien en lui même, qu'il écrase le pastel ou qu'il pétrisse passionnément la glaise, Constantin Meunier entend que ses ouvrages soient l'incarnation visible, tangible de son sentiment intime, et que la main demeure « l'humble valet du cerveau». La subordination du métier au concept est ici, plus que nulle autre part, flagrante : comme chez Delacroix, chez Daumier, chaque création, longuement mûrie, semble réalisée tout d'un coup
et jaillie, dans son ensemble, au commandement d'une inspiration unique ; aussi les virtuoses du morceau : habitués à reproduire la
Juin.
réalité littéralement et fragment par fragment, ont-ils longtemps dilïéré leur admiration à cet œuvre, plu< BUggestif encore que repré sentatil, où prédominent les hautes visées d'un philosophe, d'un mo-
raliste et l'émotion d'une âme meurtrie par la vie, tendre, compatissante au suprême.
En 1887, alors que Constantin Meunier n'était guère encensé, nous
acclamions la souveraine beauté de son Puddleur exposé au Salon, «de ce travailleur robuste qui se repose, abêti par la fatigue, le cou tendu à la façon des paysans de Millet ». Certes, Constantin Meunier s'est intéressé aux gueux de la glèbe et à leur rude destin ; mais, né dans les Flandres, il a été logiquement conduit à pénétrer surtout les sens des spectacles indigènes dont il était le témoin et qui offraient à sa médiation un thème quotidien. Il s'est donc constitué le peintre des hauts-fourneaux, des aciéries, des briqueteries, le peintre du Borinage, et c'est avec une poussière de deuil, pareille à celle du charbon, qu'il a trancrit, dans ses sombres pastels, le drame tragique du Pays noir. Parallèlement, ses sculptures évoquaient la démarche lente et lourde du débardeur courbé sous le faix, l'effort époumonnant du souffleur de verre, le recroquevillement bestial du mineur abattu sur le sol qu'il fouille, la pénible tâche du carrier, du marteleur, du puddleur, de rabatteur, dont l'existence se consume en un incessant et épuisant effort.
Castagnary, le premier, avait exhumé, à propos des tableaux de Millet, la révolte de La Bruyère en faveur « des farouches animaux répandus par les campagnes et qui méritent de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé » ; plus d'un constatera, à son tour, l'accord entre les revendications sociales de l'heure présente et le symbolisme protestataire de Constantin Meunier.
Si la mort de l'esprit et le continuel ahanement de l'ouvrier assimilé à la bête de somme est stigmatisé par la torpeur de la face, le corps, d'autre part, prend dans l'accomplissement de la rude besogne des allures empreintes d'une gravité solennelle, presque hiératique, sensible pour ceux-là seuls qui savent percer le voile des apparences. Tel est le pouvoir de Constantin Meunier; on ne pourrait imaginer consignation plus éloquente du geste humain, surgieplus dramatique de silhouettes et de profils, spiritualisation plus complète delà matière. Par la simplification, l'abréviation, par le choix des attitudes les plus caractéristiques, par ces diverses opérations du raisonnement, Constantin Meunier dépouille la réalité de tout caractère transitoire et triomphalement il s'élève aux généralisations de la synthèse.
On voit à quel point la communauté du principe esthétique oblige à rapprocher Constantin Meunier de Millet; l'âme des deux maîtres est encore si semblabie que certains passages des lettres de Millet
CONSTANTIN MEUNIER 7i
semblent analyser l'œuvre de Constantin Meunier. Souvenez-vous, par exemple, de Millet, s'avouant « frappé par le côté mystérieux de tout spectacle » ; rappelez-vous encore Milllet écrivant : « La douleur est peut-être ce qui fait s'exprimer le plus fortement les artistes... Il n'y a production que là où il y a expression... Je désire mettre bien pleinement ce qui est nécessaire, car je crois qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites ne fussent pas dites, parce qu'elles sont comme déflorées et gâtées. »
Ces analogies signalées, il sied de porter à l'avantage de M. Constantin Meunier et la diversité des techniques et l'application à l'art sculptural de règles qui lui conviennent tout spécialement. C'est à cette élimination rigoureuse du détail au profit de l'ensemble que la statuaire grecque a du sa prééminence ; mais, tout en s'astreignant à la même logique d'exécution, Constantin Meunier affirme le droit moderne de ne pas demeurer impassible. On ne relèverait pas dans son héroïque production la plus essentielle concession à l'art pour l'art. Ces statuettes, ces figures, ces bas-reliefs, si palpitants, si poignants, vous hantent comme des visions de géhenne, comme des témoignages du lamentable supplice infligé au travailleur en lutte avec la nature ; tous sont issus du besoin d'extérioriser un élal d'âme par le rythme d'un mouvement, ou de l'espoir d'apaiser la souffrance en la dévoilant ; car la compassion de Constantin Meunier se penche fraternellement vers toutes les détresses ; elle va à ceux qui peinent et à ceux qui expient, aux martyrs obscurs que la fatalité a voués à la torture du corps et de l'esprit ; et l'œuvre de piété se poursuivra, âpre et consolante, attristée et sublime, tant que Constantin Meunier n'aura pas atteint le terme proposé, tant qu'il n'aura pas parcouru dans son entier le cercle de la douleur et du labeur humain.
Roger Marx.
Mars 1896.
Constantin Meunier! Je ne puis écrire ce nom sans me rappeler l'instant où me fut révélé son œuvre vraiment cyclique. C'était ru 1806, dans la galerie de M. Bing, rue de Provence.
Il y avait là une cinquantaine de statues et de bas-reliefs ; et mes yeux s'émurent à la vision de cette humanité héroïque et forte. Souf-
CONSTANTIN MEUNIEK
L'Abreuvoir.
Un Pêcheur de crevettes a Nieuport.
fleurs do verre ou briquetiers, fardiers humains courbés bous La surcharge de leurs sacs, marteleurs el moissonneurs, tous les métiers et les travaux surgissaient devant nous, traduits dans leur attitude essentielle ; et de l'ensemble de ces formes muettes semblait pourtant se propager une rumeur épique. De tous ces gestes pétrifiés montait une chanson. La vie cosmique continuait de tressaillir sous le contour de ces bronzes figés, qui nous contaient le tragique poème des tribus laborieuses et souffrantes. Ces figurines, que l'on eût pu tenir dans la main, prenaient à nos yeux des proportions monumentales. On pouvait grandir leur stature, amplifier leur taille, leur attribuer l'énormité des fabuleuses et gigantesques idoles de Belus, de Memnon ou de Sésostris, les dresser énormes et farouches, pareilles à ces colosses de l'antique Egypte qui terrorisaient le regard du vieil Hérodote! On sentait qu'elles n'eussent rien perdu de leur harmonieuse proportion et de leur grâce humaine
L'œuvre de Constantin Meunier est considérable, et le plus extraordinaire, c'est qu'il n'ait mis que vingt années pour créer et mettre au jour toute cette progéniture de formes parfaites. Ce ne fut qu'à cinquante-deux ans qu'il entreprit son grand labeur. Pendant longtemps il enseigna modestement le dessin à Louvain, occupant ses loisirs à peindre obscurément, partageant la vie des humbles et vivant du pain des pauvres. Meunier est aujourd'hui âgé de soixante-douze ans. D'apparence malingre pourtant, sous son enveloppe de débile vieillard, brûlent toujours les flammes tumultueuses de l'énergie créatrice.
De ses fréquents séjours dans les bourgades du Borinage, parmi les contrées noires du pays minier, Meunier a rapporté d'extraordinaires peintures. Dans ses toiles, la mélancolie ravage les paysages. De tristes êtres roulent des wagonnets parmi d'arides tranchées. Partout les régions houillères s'étendent comme les sites d'un enfer terrestre. D'affreuses nuées s'appesantissent sur la terre sinistre, des nuées si opaques et si lourdes que le vent paraît sauvagement les pétrir. Làbas à l'horizon, les flammes sanglantes des hauts fourneaux lèchent sans fin le ciel nocturne. Ce sont des pages de tristesse où l'artiste épanche sa commisération, son altruisme et sa pitié.
Mais c'est surtout comme statuaire héroïsateur du travail que Meunier est incomparable. Après Karl Marx, qui établit par d'inexorables théorèmes la puissance économique et sociale de la force productrice, un artiste se lève, qui proclame à son tour la vertu esthétique du geste qui bâtit, du geste qui vainc les éléments ou qui dompte la
matière. 11 se penche sur le prolétariat moderm-, bien moins pour larmoyer sur sa misère que pour lui révéler s;i vraie splendeur. Il dresse au-dessus des dégénérescences présentes l'impérissable effigie des Hommes-Fonction. Il fixe la noblesse de l'elîort humain, dont le rythme se transmet et court musicalement sur toute la périphérie du corps agissant. A travers les types qu'il érige, il ne voit pas seulement l'homme moderne, aperçu sous un angle temporaire. Ce forgeron, ce terrassier deviennent d'éternels archétypes, dont les mouvements sont inconsciemment scandés par le concert impérieux des grandi- Lois physiques. Ils sont d'aujourd'hui et ils sont d'hier; on comprend que leur race — à travers les ténèbres des âges — remonte aux Jubal et aux Tulbacain préhistoriques. Sous leurs jerseys de laine et sous leurs lourds tabliers de cuir — devenus plus admirables que les défroques aristocratiques — on perçoit le jeu de la musculature vivante qui ondoie s\ mphoniquement. Une volonté prodigieuse fait se gonfler le thorax de ce travailleur, où les poumons halètent comme des forges ; un irrésistible élan raidit son bras et secoue son torse. Ainsi, de la machinale cadence de l'animal humain, de son geste inconscient et coutumier répété comme un rite corporatif, Meunier a su dégager la poésie robuste et la gravite presque religieuse. Devant les belliqueux Arcs de Triomphe, il a édifié le premier palais consacré à la force pacifique, où sont conviées les dures besognes jusqu'ici incomprises.
C'est pourquoi les classes privilégiées, aussi bien que les énergies prolétariennes, peuvent également puiser, dans l'art d'un Constantin Meunier, les émotions qui soulèvent l'être et un enseignement qui le réconforte. En regardant chacun des exemplaires de cette statuaire héroïque, le travailleur manuel pourra se pénétrer de son authentique beauté, tirer un légitime orgueil de sa fonction sociale. Il comprendra <pie toutes les tâche- s'équh aïeul . «pie la pelle et le pic sont des armes pacifiques plus nobles que les outils guerriers. Il y viendra enfin adorer sa propre force. Etquant à nou>, grelottant dans noire débilité physique d'intellectuels, crucifies par la neurasthénie, guetto par la démence sournoise — moderne épée de Uamoclès suspendue au-dessu> de nos cerveaux — nous nous courberons avec espoir sur cette foule prolétarienne, sur ce réservoir de virilité qu'es! le monde du Travail, sur cet élément de régénérescence, dont les mouvements son! continu-. perpétuels et cadences, comme ceux de la \urv.
Il es! logique que des œuvres connue VHomme à lu Tenaille aienl été d'abord pétries dans la riche argile flamande. Ce lui cette terre
généreuse et pacifique qui, la première, donna naissance aux corporations, et d'où se propagea le mouvement populaire des Communes. A la bataille des Eperons, ce furent les verriers et les tisserands brabançons, les paysans du llainaut, qui représentaient le progrès humain contre la chevalerie féodale. Et voici que, de nouveau, les statues de Constantin Meunier figurent les aspirations actuelles du Parti Ouvrier belge. Les mineurs, les charrons, les superbes débardeurs de ce statuaire naturiste, comme le qualifia si bien Clemenceau, proclament impérieusement le triomphe du nouvel art social et humain. Ses vivantes incarnations se dressent victorieusement dans la débâcle des derniers chevaliers du Romantisme, des héros de mensonge et d'erreur, au milieu de l'agonie des vierges insexuées, des dames d'extase, des anémies décadentes.
Je n'essaierai donc pas de décrire ici cette œuvre de Meunier. D'ailleurs, vous qui avez lu Travail, vous reconnaîtrez dans son Puddleur le Morfain de Zola, « statue de chair cuite à la flamme infernale des fours ». Et ce bas relief de la Moisson, à quoi bon Tévoquer ! En regardant ces gars et ces filles fortes qui moissonnent puissamment les gerbes fécondes, vous vous rappellerez la fresque matérialiste et biblique de la Terre. De même, devant la déformation lamentable du Vieux cheval de la mine, vous vous souviendrez bien vite de Témouvant Trompette, de Germinal. Je sais cependant une œuvre qui est peut-être la plus aimable de Meunier. Elle représente une jeune Hierscheuse, qui se cambre délicieusement, les mains aux hanches, avec une grâce garçonnière. Sous la culotte et la vareuse de coutil, qui moulent le corps de la jeune fille, on devine les colorations, on soupçonne les naissantes formes de la puberté, prêtes à éclore. Elle a le charme du bouton de rose qui éclatera demain hors de sa gaine fragile, pour s'épanouir magnifiquement. Eh bien, en cette gamine exquise, je vois encore comme la sœur de cette petite Mouquette, la menue fleur à peine formée, qui, dans l'instant tragique de l'émeute, devient femme, et sent tout à coup s'ouvrir son flanc au flot sacré de la vie universelle.
En assumant d'entreprendre le monument Zola, Meunier donne donc à son œuvre sa véritable signification et son véritable symbole. Et, au-dessus du cortège de sa statuaire épique, ce sera un beau spectacle que de voir briller, achevant son labeur et le dominant, l'effigie justicière de notre grand romancier social, du Sage illustre de Médan !
Maurice Le Blond,
Débardeur : Anvers.
Constantin Meunier est un homme admirable. Il a la grandeur de
Millet. C'est un des plus grands artistes du siècle.
Rodin.
78 CONSTANTIN MEUNIEK
Je me souviens, comme d'une des choses dont j'aime le mieux à me souvenir., de l'enthousiasme avec lequel mes vingt ans saluèrenl les premières œuvres de sculpture de Constantin Meunier. Toute sa maîtrise future était déjà Incluse dans le petit Puddleur assis qui fut exposé à un salon des XX, ces précurseurs de la Libre Esthétique. J'y retrouvai l'allure titanesque et écrasée des ouvriers de l'industrie de la terre wallonne dont nul, avant lui, n'avait dit l'impressionnante beauté. J.-K. Huysmans, un des critiques les plus subtils de ce temps, avait autrefois, dans Y Art moderne ou dans Certains, signalé l'énorme intérêt d'art qu'on pouvait prendre aux aspects et aux populations de l'industrie moderne et s'était étonné du dédain des peintres et des sculpteurs. Meunier devait être l'artiste qu'annonçait le critique. Où des devanciers n'avaient vu que de ridicules et fadasses hercules porteurs de marteaux, il sentit, découvrit et exprima la grandeur humaine et triste, comme l'avait fait Millet pour le paysan. Et l'Ouvrier entra dans l'Art et fut reconnu comme l'égal des anciens dieux. L'effort prodigieux de ses muscles dompteurs de la matière, et son âme obscure d'opprimé en révolte apparurent plus émouvants que les plus hautaines expressions de l'art grec ou les plus délicates de la Renaissance. L'épopée contemporaine chanta dans le bronze et le granit. Les mineurs, les verriers, les puddleurs, les débardeurs, les carriers, les moissonneurs, tous ceux qui peinent dans les usines et dans les champs, eurent leur chantre inspiré. Et on les vit tels qu'ils sont, mais tels que nos yeux ne savaient point les voir : héroïques. Toute l'œuvre de Meunier converge vers cette ambition : la Glorification du Travail. C'est le titre qu'il a donné à un monumeut considérable, résumant son effort et qui portera son nom au travers des siècles. Puisse-t-il le dresser au centre d'un de nos carrefours, l'achever tel qu'il l'a conçu, pour que sa magnificence soit le symbole de notre heure et l'admiration des générations à venir !
Jules Destrée.
Les sculpteurs contemporains ont trop rarement compris la beauté de la vie moderne. Enlisés dans l'imitation des formes académiques, ils rront pas vu toutes les ressources qu'ils pouvaient tirer dé celle-ci. Et pourtant la vieille école gothique et l'école franco-flamande leur
fournissaient de nombreux exemples d'un art où le sculpteur s'était contenté de copier les contemporains dans leurs vêtements ordinaires et dans leurs attitudes familières. Mais le mirage de la Grèce et de Rome empêchait de voir ces glorieux exemples. A peine quelques sculpteurs d'aujourd'hui, sans s'en douter, renouent-ils la tradition en se contentantde regarder autour d'eux. De ceux-là sont, en France, Rodin, Louis Dejean, Roger Rloche ; en Italie, Medard ) Rosso ; en Russie, Paul Troubetzkoy ; en Espagne, Mariano Benlliure, et Constantin Meunier en Belgique.
Si la qualité de leurs œuvres est diverse cela ne tient nullement aux sujets choisis, mais au tempérament de l'artiste. Rodin qui est si admirable dans ses portraits faiblit souvent quand il s'agit de composer : les vieux clichés qu'il écarte lorsqu'il n'a qu'à observer s'imposent encore à son esprit lorsqu'il veut créer le monument de Victor Hugo, et il ne le conçoit pas autrement qu'un Barrias ; il sculpte à son tour une allégorie. Les morceaux peuvent en être superbes; l'ensemble demeure discutable.
Constantin Meunier se contente de l'observation. Quand il compose un monument, comme son Monument du travail, cela n'est fait que de choses vues, logiquement réunies. Si telle figure se hausse au symbole, ce n'est pas par suite d'une fiction littéraire, ce n'est pas à cause d'un détail allégorique, c'est parce que le caractère particulier est si fortement dessiné, qu'il se hausse au général.
Molière ne fait pas le portrait de l'avarice avec une figure marquée de quelques attributs explicatifs, mais il fait un avare particulier, si personnel, si fortement marqué que cela n'est plus un avare mais l'Avare. De même quand Constantin Meunier imagine de sculpter 17/ le ou la Glèbe, il ne représente pas une figure allégorique
posant la main sur une roue ou sur un soc de brabant : il fait deux paysans attelés à la charrue, ou deux ouvriers si puissamment enchaînés à leur besogne que l'acte devient d'une beauté prodigieuse et évoquant l'idée générale du travail. Je crois, d'ailleurs, que l'impression eut encore gagné en intensité si, au lieu de laisser ses paysans nus, le sculpteur n'avait pas craint d'y ajouter le détail particulier du costume contemporain d'un paysan des Flandres. Car ce détail, loin de nuire à l'impression, y ajoute en vérité.
Mais, d'ailleurs, Constantin Meunier a conservé ce costume à ces mineurs, et c'est là qu'il triomphe vraiment. On l'a souvent comparé à Millet; pourtant la poésie des paysans de Millet est plus calme, plus résignée, celle des mineurs de Meunier est plus âpre, plus doulou-