CONSTANTIN ME ÜN1EH
montre le départ morne et las vers d’illusoires navires, des tristes émigrants qui ne veulent pas mourir. Au loin des paysages de pierre et de fer des aciéries, des hauts-fourneaux et des puits, ceux-là tendent avec avidité deux yeux chargés de désirs. 11 y a tant d’Amériques où la vie serait moins âpre, le salaire moins minime et le pain moins mauvais. Hélas ! qui peut dire les géhennes plus effrayantes encore que leur réservent les Amériques !
Voici le tragique Grisou : une mère, devant l'informe débris humain, se tord les mains en une détresse si grande que le rigide visage contracté d’épouvante, sec et sans larmes, a l’aspect d’un pays désolant et brûlé. Enfin voici VEcce Homo que Camille Lemonnier appelle « une grande figure de l’outrage et du pardon, saignant sous la couronne d'épines ».
Ajoutons-y la Femme du peuple à qui le feu a volé aussi le fils bien-aimé, le mari ou l’amant et dont le choc s'affale en un grand bris de tout l'être devant le martyre méconnaissable. Voici le Vieux cheval de la mine , l'étique et vieil esclave que les maîtres du feu ont condamné à vivre et à marcher dans les ténèbres, la vieille bête de douleur, décharnée et chétive, camarade de chaîne de ce cheval agonisant de Germinal que la houille implacable ensevelit sous son choc !
Et que d’autres encore, non moins caractéristiques où le statuaire et le grand dessinateur a fixé les silhouettes des meurtris et des morts de la mine ! En face des mâles et beaux visages de ses puddleurs statiques, de ses carriers solides et beaux, de ses forgerons, de ses paysans et de ses verriers, Meunier a tenu à dresser ces pages expiatoires dédiées à la mort. S’il a glorifié le travail dans ce qu’il a de beau, de libéral et d’humain, il l’a aussi célébré dans le destin effrayant à quoi le réduisent les maîtres du monde. Son œuvre n’est pas seulement un hymne d’amour envers ces grands gestes du labeur quotidien qui assemble les hommes du globe et les appelle à vivre ; il est aussi l’hymne de révolte dédié à la douleur que ce poète des damnés, pour le rendre plus durable, grava vigoureusement dans le bronze immortel.
Edmond Pilon.
Au pays noir.
Des hommes qui, dans les arts différents, excitent à des degrés divers l'admiration, un des plus admirables — celui envers qui l'admiration m’apparait le plus difficile à exprimer — est Constantin Meunier. Le louer par des mots dont le sens s’est usé à force d’avoir servi, ou par le moyen d’hyperboles, dont l’exactitude se fane, me ferait l’effet, à son égard, d’un acte d’irrespect, de profanation. L’homme qu’il est traverse la vie d’un pas si simple, si discret et si noble qu’il semble que l’enthousiasme ne puisse s’élever envers lui qu’aggravé par la méditation, sans que soit permis le moindre cri inconsidéré.
La vie de Constantin Meunier se résume en des années patientes de labeur. Il n’a jamais été un virtuose épris des possibilités extrêmes ou excessives de son art, un monsieur qui fasse montre de sa facilité ni de ses moyens. Il a senti, en lui, confusément, que quelque chose qui
le troublait jusqu’au plus profond de son être n’avait jamais été dit, avait besoin d’être dit, de prendre forme, et, durant sa jeunesse et durant la plus grande part de son âge mûr, il se mit obstinément en quête, et du secret qu’il n’avait point encore dégagé des voiles lourds du mensonge traditionnel, et des ressources propices à l’exprimer.
11 se mit en quête avec toute la patience, avec toute la constance dont sa grande âme naïve et droite supportait le poids sans défaillir. Les hommes qui l’ont connu et suivi pendant tout ce temps se souviennent d’un merveilleux exemple. Rien ne l’abattait. Les épreuves s’acharnaient en vain sur lui. La maladie, les deuils intimes, la misère effroyable l’accablèrent. En vain! On eût cru qu’il fallait que ce sensitif se repliât sur soi encore davantage, qu’il pénétrât plus intimement toutes les tortures pour qu’il les représentât enfin, non plus avec la compassion d’un frère, mais comme les siennes propres, tant elles seraient évoquées de ses doigts, tragiques, simples et émouvantes.
Détourné par l’éducation et la routine, longtemps il n’avait pas aperçu le vrai chemin. 11 abandonna la sculpture qu’il avait apprise, à cause des effarants simulacres dont elle édifiait, avec tant de forfanterie puérile, le vice indiciblement prétentieux. Les peintres d’alors lui parurent animés d’un esprit plus sincère et, de fait, la Belgique, en ce temps-là, s’enorgueillissait de plusieurs noms ; quelques-uns sont illustres. C’étaient des instinctifs, Boulenger, Dubois, Gourtens, Asselbergs, Artan, ou, à la suite de Leys plus subtil, des raffinés et des chercheurs: de Brakeleer, Charles de Groux, les Stevens, Rops. Mais nul encore ne sut indiquer à Meunier la voie qu’il devait prendre. Lui seul la pouvait découvrir, et comme ce grand esprit ingénu et lent ne pouvait avancer que peu à peu, sans à-coup, sans heurt, sans soubresaut, l’initiation fut de durée très longue ; on ne pouvait même soupçonner, autour de lui, quelle se faisait, tant le rêve assidu de l’ouvrier réfléchi et tenace demeurait intérieur et taciturne.
Un jour la révélation eut lieu. Nécessairement, elle ne fut pas comprise. Les choses grandes et neuves étonnent et irritent avant qu’elles s’imposent. Pourtant Meunier avait préparé l’opinion. Déjà il avait exposé des coins de paysages sinistres et vrais où se mouvaient passivement les serfs du noir travail. Nulle part comme chez lui jusque-là le farouche poème de la douleur inconsciente que subit une humanité ravalée n’avait été poignant. Comme la, d’une compréhension si sûre et si nette, décrite Eugène Demolder dans une étude généreuse, la peinture de Meunier était, dès lors, « d’une spontanéité fiévreuse,
d’une tonalité emportée, d’un pinceau inquiet. Sa couleur se prit à vibrer, à jurer, à souffrir, à s’encolérer. Elle se teignit de feu, de tristesse, de noir, de fumée, d’angoisse ; elle proféra de sonores blasphèmes, elle poussa des clameurs de révolte... », le tout avec un si mâle accent de tendresse qu’on aperçut clairement que dans cette colère pathétique et sans emphase montait la voix farouche et nette de la Vérité indignée.
A force de voir, d’étudier les humbles, les héros de la souffrance quotidienne, résignés, muets, farouches, il devait avec ce grand œil ouvert si pur, être frappé de la beauté saine de leurs attitudes. Ils n’ont point le temps de se mirer, de préparer leurs effets , chaque geste tend à s’accomplir selon la courbe précise de son utilité. Les corps, au repos, lourds, s’affinent à la souplesse des granis labeurs harassants ; leurs forces s’économisent et se concentrent. Les muscles se réservent ou se tendent d’après les règles nécessaires du moindre effort pour atteindre au but le plus puissant. L’attention n’est attachée qu’à un seul dessein, comme le fauve des forêts n’a en vue que la proie qu’il convoite, l’intelligence élémentaire de ces hommes va droit aux exigences de leur travail. Pas de fantaisie plastique chez eux? aucun caprice n’enjolive de puérilités attentives leur démarche. Sobrement, la tâche absorbante accomplie, la sourde fatigue les prend et les tasse. Ils passent une existence muette, courageuse inconsciemment et forte dans la patience. L’exercice quotidien qui leur est imposé sans relâche les mûrit vite et les exalte.
Meunier les a découverts. Meunier par eux, pour eux fut ému, et nous émeut. On croirait que toute la douleur, dont ils sont l’effective image, ne les surprend ni ne les secoue jamais. Un homme l’a absorbée, la traduit et nous la livre. Meunier comme eux éprouvé, comme eux humble et puissant, a, simplement, élevé la voix. Ils vivent, ils sont là, et Meunier c’est eux-mêmes.
Quand parut le Marteleur , vers 1880, on s’étonna qu’un homme si âgé déjà, et classé comme peintre, se révélât comme sculpteur. Ce parut un outrage aux traditions d’ordre, de classement. Non : il était peintre, il fallait qu’il le restât. On s’ingénia à relever des petites taches dans la plastique, des riens, des fautes contre le goût sévère des académismes imposés. Meunier ne s’attrista pas même de tels reproches tâtonnants. Il persévéra. Son métier robuste, solide, dédaigne les parades faciles, ne. s’attache qu’aux lignes essentielles et aux grands modelés, si bien que, de chaque aventure évoquée par son art, il dégage la signification plus générale et symbolise une lutte
Le Passeür.
Dessin inédit ,
ou une douleur, ou parfois, comme dans ce Débardeur admirable du port d’Anvers, l’orgueil mâle des plus calmes et indispensables révoltes.
Et maintenant, après vingt années, que Meunier, ayant dispersé dans tant de nobles statuettes, dans tant de bas-reliefs souverains, ou dans des groupes comme son Grisou la nouveauté de l’art varié et pathétique qu’il a découvert, songe à en affirmer et à en réformer le sens dans un monument d’ensemble à élever à la glorification du travail, après tant d’études, de recherches, tant d’ouvrages sains et dont chaque fragment forme déjà un tout, pourra-t-on méconnaître que nous ayons assisté, par lui, à l’éclosion et au développement total d’une œuvre, entre toutes celles de notre temps, hautement révélatrice, grandiose et déchirante?
Le respect, si ce n’était que le respect, une admiration sans bornes égaleraient déjà cette œuvre aux plus inattendues, aux plus insurpassées des âges révolus. Mais, de plus, par Meunier, lui si bon, si fraternel, si familier, nous avons en nous senti tressaillir en l’obscur de nos êtres l’indignation contre nous-mêmes qui sommes, avec les jouisseurs, complices de tant d’infortunes et de tant d’iniquités envers les hommes !...
André Fontainas.
C’est dans le bassin houiller de Liège que Meunier a été, pour la première fois, frappé de la magique beauté qui a suscité sa maîtrise. Des mineurs descendaient dans la bure, d’autres remontaient du puits. Le soir tombait. Et c’était comme des hommes de bronze qui sortaient de la terre aux feux du soleil couchant.
Alors Meunier peignit : Une descente de mineurs , et plusieurs autres tableaux d’une note analogue. Peinture toute d’impression, d’une spontanéité fiévreuse, d’une tonalité emportée, d’un pinceau inquiet. Sa couleur se prit à vibrer, à jurer, à souffrir, à s’encolérer. Elle se teignit de feu, de tristesse, de noir, de fumée, d’angoisse ; elle proféra de sonores blasphèmes, elle poussa des clameurs de révolte. Dans la Descente de mineurs , on apprête la cage où les noirs prolétaires, munis d’une pioche et d’une lampe, vont s’entasser,
comme un paquet de chair livré aux navrants hasards de la fosse. Us entourent la sombre mécanique de l'orifice du puits, muets et patients, et regardent d’un œil fixe le jeu des poulies et des roues, inconscients des dangers quotidiens, victimes soumises. Un jour froid tombe de hautes lucarnes, caressant de reflets lugubres les vestes bleues ; et les visages, sous les chapeaux de cuir, s’assombrissent en cette demi-lumière qui lèche avarement les murs humides.
Dans le Retour, la nuit tombe, sinistre, et se dressent, vagues et immenses guillotines, prodigieux instruments de torture surgis dans la ténèbre, les charbonnages, leurs cheminées et les étranges échafaudages de leurs extractions. Les terris s’enveloppent d’ombre. Les usines aux nefs noires hantent l’obscurité grandissante comme de mystérieuses cathédrales. Et vers leurs cahutes de misère, par un chemin raboteux, les mineurs dévalent, morne troupeau, les reins cassés, le pas lourd, trébuchant par ces sentes plongées déjà dans la nuit, et portant sur leurs épaules, avec leur pioche, le faix de leur misère. L’horizon de leur vie est d’ailleurs aussi lugubre que ces lointains de crépuscule livide. Mais ils passent, salis et brisés par le labeur d’une journée, sans paroles et sans pensées, à travers le paysage désolé.
Que d’autres scènes du pays noir ont été ainsi décrites par une brosse vibrante ! Toute la vie du mineur, depuis ses jeux de cartes en un cabaret peinturluré de bleu cru jusqu’à ses repas à croupette, à la façon boraine, dans les hangars des usines — puis tous ses travaux, derrière les pioches, les pelles et les wagonnets, sur les terris et sur les plates-formes ! Les intérieurs des laminoirs et des verreries ont soufflé leur fumée et fait flamber leurs fours et leurs fourneaux en des toiles énergiques. Des paysages furent dévoilés, qui semblent trembler, en leurs cadres, des labeurs intenses du peuple ouvrier — paysages qui s’enténèbrent aux charbonnages, et dont les coulées de pâte s’empourprent au cinabre des toitures, et parfois s’aigrissent et jurent comme sous le coup cinglant d’une âpre douleur.
Voici une aquarelle qui représente un vieux cheval de charbonnage, d’un blanc roussâtre et pisseux dans le ton « cuir de Cordoue et sang » des murs qui l’entourent; une autre, délaissant le monde des usines pour les travailleurs des côtes, nous montre, juché sur une monture à la crinière échevelée par le vent des dunes, un Pêcheur de Coxyde qui a une fière allure de dieu marin, avec sa
figure hàlée sous son chapeau goudronné et dressée sur un fond de ciel en tempête.
Et voici, d’autre part, de très beaux pastels où une Ruine de char-
Hiercheuse.
bonnage , exhale la mélancolie d’un cloître abandonné, auprès de tragiques Hauts-fourneaux la nuit , d’une Coulée de la fonte , d’un Laminoir , d’une Aciérie , ou bien, sinistre et désolée, c’est une Briqueterie ci f aube, ou, en des tons corsés et'salins, le [Chenal de
Nieuport à marée basse , une Epave à Nieuport, ou encore en une tonalité plus lourde et plus grasse, Y Escaut à Rupehnonde.
L’œuvre peinte de Constantin Meunier — peinture à l’huile, aquarelle, pastel, dessin — est considérable. Elle suffirait à assurer à l’artiste une place considérable dans l’art moderne. Certes, sa célébrité lui a été accordée à cause de sa sculpture, mais il ne faut pas oublier le peintre. Comme l’a dit M. Georges Lecomte : « On voit que M. Meunier est aussi peintre que sculpteur. Dans ces deux modes d'expression, il y a la même aisance, une égale spontanéité. D’ordinaire, quand un statuaire recourt à la peinture pour prendre sa vision, il a quelque peine à s’adapter aux exigences de cet art: le jeu des valeurs, la science des harmonies. S’il, est doué, s’il a le sens des formes, son dessin sera précis, et son tableau vaudra par le caractère des lignes. Mais les personnages resteront des statues peintes, sèches, sans lien entre elles. C’est que la savante anatomie, le modèle rigoureux, ici ne suffisent pas. La vision du peintre, très différente, est ainsi plus complexe. Il doit voir les choses dans leur atmosphère, les traduire avec l’enveloppement d’air et de lumière sous lequel elles apparaissent, enfin savoir les interpréter en justes valeurs.
« Le sculpteur n’ayant d’autre préoccupation que la ligne, habituellement ne se soucie que d’elle lorsqu’il peint. Aussi, la plupart du temps, la peinture des sculpteurs, d’un dessin vigoureux et fort, est elle froide, maussade, pleine de dissonnances. Et si quelques-uns ont davantage le sens de cet art, leur éducation antérieure, la qualité de leur œil en rendent l’application malaisée. Presque toujours, on sent l’effort rude pour entrer dans la vision du peintre.
(( Qu’on se souvienne des aquarelles de Barye. Elles sont de couleur intéressante et juste. Le grand artiste comprit très bien ce qu’exige la peinture. Avec son acuité d’œil, son admirable sens des formes, il s’ingénia à faire œuvre de peintre. Mais il ne l’était pas. Et si, à force d’études, il parvint à réaliser des compositions harmonieuses, complètes, d’une hère beauté picturale, on sent trop dans chacune d’elles, la contrainte, l’application pénible et têtue.
« Au contraire, regardons les pastels ou les tableaux à l’huile de M. Constantin Meunier. C’est un art spontané et libre, sans sécheresse, sans dureté. On ne sent pas une difficulté malaisément vaincue. Il voit en peintre, il a les dons spéciaux au peintre, le sens de la couleur et des formes dans la lumière. »
Eugène Demolder.
La Moisson
Meunier illustrateur
Le moment ne pourrait être plus propice pour, envisager cet aspect de Constantin Meunier que celui où paraît un livre superbement illustré par lui : le Mort.
Nous eûmes, ces derniers temps, l'occasion de revoir la série de dessins que l’artiste exécuta pour la Belgique de Camille Lemonnier, dessins qui, avec la splendide série de Xavier Mellery, forment la meilleure part de la contribution artistique à l’ouvrage. Il y a là notamment telle vue des Envw'ons de Mous avec scs cheminées d’usines emplissant de fumée l’horizon fruste et plein d’angoisse, tel Coin de village borain , avec ses silhouettes de mineurs au repos et de pauvres masures, qui dénoncent la pleine maîtrise.
Dans la suite de fusains qui illustre la nouvelle édition du Mort du même puissant écrivain, c’est, après le mineur wallon, le paysan flamand dont Meunier fixe la silhouette, du même crayon précis, suggestif et fort. Pour une antérieure édition du Mort , Meunier nous avait déjà donné un frontispice d’une singulière vie tragique dans son fruste modelé : l’atroce lutte finale des deux frères complices, éclairée par la Tonia. Cette fois les principaux épisodes du livre sont interprétés. Nous y voyons Balt et Bast, « le premier, large d’épaules, nerveux, les mains énormes, le second planté sur des jambes fluettes, voûté, marchant par saccades, chauve » traîner la charrue, dans une de ces étonnantes tensions musculaires où excelle l’artiste, s’agenouiller devant l’autel le lendemain du crime ou porte close compter leur trésor ; l’intérieur de la « grande Tonia » avec, sur le lit, le cadavre du tailleur dont le rictus funèbre fait se pouffer les enfants ; puis la scène de l’exécution à la ville, et la femme rapportant sur son dos Balt ivre-mort. Chacun de ces tableaux est une merveille, mais nous préférons peut être celui où Balt, à l’effroyable gueule d’anthropoïde, aux terribles pouces, palpe l’argent de l’assassiné, l’oreille tendue au moindre bruit, tandis que son chafouin de frère achève de tirer les loquets, — l’expression de cette simple vignette est d’une intensité qu’on n’oublie pas, — et la vision de l’échafaud au bout d’une rue sinistre de la ville qu'emplit un grouillement de curieux se hâtant vers l’exécution. Ces deux pages, parmi les autres, sont simplement des chefs-d’œuvre qui resteront à côté des plus beaux bronzes de Meunier.
La caractéristique de Meunier illustrateur est en somme la sobriété
et la vigueur, l’extrême simplicité unie à l’intensité tragique, exprimées d’un crayon âpre et puissant.
Jeune verrier.
Dessin inédit.
Notons comme son art rude s’associe, dans le Mort , en une intimité parfaite, au rude, sobre et pathétique récit du romancier, — qui reste l’un des plus purs témoignages de sa première manière, à la-
quelle il est loisible de préférer, selon les tempéramments, celle qui produisit des maîtresses œuvres, d’un autre caractère, telles que Y Homme en amour , mais que j’aime mieux considérer comme marquant la première étape dans l’une des plus nobles et pleines carrières littéraires d’aujourd’hui, l’une des plus riches de sève et de nature. C’est ici une collaboration adéquate : accord si rare ! L’illustration n’étant habituellement qu’une fantaisie à côté du texte, ou plutôt une trahison.
Il faut féliciter la société Le livre et V estampe d’avoir reproduit admirablement les dessins de Meunier et de nous avoir donné cette belle édition d’une œuvre qui a conquis désormais sa place parmi celles qu’on réédite sans cesse, pour conserver entre le public et les chefsd’œuvre une constante intimité.
Léon Bazalgette.
La sculpture à mon avis devrait être le plus exceptionnel de tous les arts. Elle ne devrait fixer que quelques moments extrêmement rares et absolument, irréprochablement beaux, de la vie, des formes, des joies et des douleurs humaines. Tout mouvement sculpté qui n’est pas admirable estune sorte de crime permanent, obsédant, inexcusable. De nos jours Rodin et Meunier, l’un dans le monde des passions, l’autre dans celui du travail, sont les seuls qui aient réussi à saisir deux ou trois de ces moments, de ces mouvements sublimes.
Maurice Maeterlinck.
Maternellement grande, l’œuvre de Constantin Meunier a le privilège des paysages, maternité du monde ; on en peut parler d’amour sans jamais achever de dire leur charme grandiose.
Essayons par cette infinité même, d’en spécifier l’immense synthèse. Cjtte participation à l’aspect universel semble la plus haute
récompense du génie, la marque de son pouvoir créateur attestée par l’accord d’une création avec la création. Paysages d’âme, de chair, de roches, de verdure et d’eaux ; paysages où change et
Chaudronnerie.
Aquarelle inédite.
s’accomplit la lumière d’une pensée, les œuvres du génie sont les aspects fixes du monde qui en exaucent la saignante et sanglotante lugacité. Elles sont des cierges votifs dont la couronne brûle dans une chapelle au bord de la mer, au bord de l’infini, tandis que des enfants se consolent de la grande rumeur lointaine et imminente en Jes regardant.
La flamme ignorante en leurs yeux et diffuse dans le jour, monte, ici, précise et fixe, et votive de la Vie à l'Infini. Ex-voto divin acclamant l’Essentiel par delà les mots et les idées qui se peuvent tromper, les œuvres géniales sont les bienheureux paysages fixes de ce monde qui souffre de changer.
Comme les paysages transforment en l’harmonie d'un ensemble, d’une totalité, les dissonances, les défauts dont saignent les détails, les maîtres ont su maitrisersibienlavieen eux-mêmes que leurs défauts et ceux de cette vie éternellement, divinement imparfaite, deviennent les vivants accords dont se fixe une totale harmonie. Ainsi montrentils que les défauts n’existent que dans la faiblesse ignorante ; que, dans l’artiste, le créateur, ils sont au même titre que les qualités avec lesquelles ils se confondent, l’expression magnifique de la vie. Ombre et lumière, vie et mort, silence s’imprégnant du verbe, les qualités et les défauts sont devenus, enfin, dans l’artiste, l’égale et diverse faculté d’expression. La merveille du paysage, synthèse du monde dans un regard, s’est accomplie : petitesse et grandeur, effort comme épanouissement, tout forme le concert des vies devant le Trône ; un frémissement de monde sous le ciel, vers la lumière.
De ces visages innombrables de la vie vers nous, le maître exprima l’un des plus magnifiques et des plus douloureux ; celui qui correspond au paysage de roches. Les masses de celles ci ne miment-elles pas le contour de ses œuvres ; leurs teintes ne se retrouvent-elles pas dans ses tragiques et délicates peintures ? Les tons rouges, bleuâtres, ambrés, argentés, y sont bien ceux des pierres et des métaux. On pense à du grenat en poudre, à des turquoises pâles écrasées. La lumière y pleut ou y ruisselle en coulées d’argent ; les ciels y charrient des poudroiements de routes. Et la hantise sublime des métaux, mystique trésor du monde, poursuit Constantin Meunier jusque dans le choix de ses motifs ; la coulée des fontes, des aciers, dressant ses flammes et ses fumées d’or et d’argent, l’attire comme un mirage. Ainsi donc un des plus hauts maîtres se vérifie par l’accord d’un symbole unique, la rigueur de notre sentence préférée ; l’artiste véritable a toujours le dessin de sa couleur ; et réciproquement.
Car le paysage de roches, ce symbole, domine plus encore le dessin et la forme sculptée chez le maître. Par lui, pour lui, Constantin Meunier exprime dans l’humanité l’écrasement ; l’écrasement physique sous le poids, le travail ; l’écrasement moral sous le deuil, la douleur : l’écrasement total sous la mort.
L’on peut, dans ces trois termes, saisir l’énormité de toute son
œuvre, avec les travailleurs, avec les mères j avec les rédemptions. Le poids et sa résistance ont fait surgir, comme aux j ours d’une genèse, la force superbe de ces torses, de ces statures d’hommes humbles comme des bêtes et simples comme des dieux. Ils sont les géants rêvés par les mythologies pour l’effort de ces monts portant le ciel et toujours écrasés de lui. Le Débardeur égale les plus < sublimes gestes grecs ; il les dépasse par plus de souffrance, de silence, par l’àme «gothique», l’àme d’une humanité plus intime. Puis, formes inconscientes de l’écrasement ; écrasement calme, d’être si faible, si petit, voici le cynisme triste et ingénu des hiercheuses, bêtes douces, brebis immolées au même autel qui grandit les forts comme des . taureaux-dieux, des chérubins. C’est aussi Ja pensée où pèse l’immense qui donne au maitre ses plus beaux portraits. Quel écrasement sous l’œuvre triomphal lourd d’un monde dans le mirage « en allé » d’Emile Verhaeren ! :>
La mort et le deuil, cette mort vécue, se joignent en double infini dans les pièta , les mères douloureuses. Le poids des fautes universelles y broie le Rédempteur sublime, en des lignes horizontales, étrangement pures et fortes comme les zones de clarté et d’ombre dont les couchants tendent le catafalque du soleil. Ses propres crimes courbent Y Enfant prodigue ranimé de pardon. Le grand cadavre pèse dans le cœur maternel pour ce deuil magnifique du Grisou . Et c’est tout le poids du monde en roche modelée, vivante d’art, ce projet de Monument du Travail disant des hommes en sommets, sur des efforts en assises de montagnes.
Maitre de l'écrasement d’exisler, faisant jaillir et souffrir les forces, Constantin Meunier règne à jamais dans un univers issu de lui.
Edmond Joly.
L’une des plus nobles figures de l’art de ce temps? Ce ne serait pas dire assez. L’histoire offre peu d’exemples d’une carrière aussi dignement remplie, aussi désintéressée, aussi probe et laborieuse que celle de Constantin Meunier.
Peintre et statuaire, — statuaire surtout, — il a magnifié le Travail, que sa conception d’artiste et de penseur, de philosophe compatis-
sant et de moraliste a élevé au rang des hautes actions de l’homme. Le geste héroïque de ses mineurs, de ses puddleurs, de ses marteleurs, de ses ouvriers verriers, de ses moissonneurs, de toute la plèbe industrielle et agricole qu’il évoque a la majesté sereine qui semblèrent aux artistes de jadis être l’apanage exclusif des monarques et des dieux. La gloire de Meunier est d’avoir révélé au prolétarisme. la conscience de sa beauté morale.
Synthétique, puissant et concentré, son art a fixé la noblesse de l’effort humain dans chacune des figures, dans chacun des groupes qu’il a créés. A travers la variété des épisodes, il a révélé tout ce qu’une grande âme éprise de pitié et de justice peut ressentir d’émotion au spectacle douloureux de la nature.
A l’art superficiel et décoratif, la plastique du maître oppose une étude pénétrante qui fait jaillir des individualités le sentiment universel. Par le style dont il les revêt, Meunier fait de ses modèles des symboles immuables. Telle figure de débardeur, de lamineur, de haleur, de carrier, résume en une expression inoubliable de vérité et de vie la collectivité professionnelle à laquelle elle appartient. L’ouvrier des mines surtout a trouvé en Meunier un interprète sans égal. Il est épique et victorieux. C’est une création définitive, qui suffirait à classer son auteur parmi les maîtres les plus illustres. Le génie seul universalise une impression avec cette ampleur et cette sûreté.
La beauté de la forme égale dans ses œuvres l’intensité du sentiment qui les a inspirées. De pitié et de miséricorde, la statuaire de Meunier est aussi un art de splendeur. L’harmonie des proportions, l’équilibre des gestes, le caractère statique des attitudes, l’énergie calme des physionomies confèrent aux modèles qu’il a interprétés une magnificence que semblait exclure, avant cette révélation, leur asservissement aux travaux déprimants de la forge, des laminoirs et des mines. En même temps qu’il ennoblissait l’ouvrier à ses propres yeux, le maître traçait à l’esthétique des canons inédits. Il ouvrait aux artistes une voie nouvelle en leur montrant, par d’admirables exemples, que la beauté n’est pas emprisonnée dans des formules et qu’il appartient à tout artiste conscient de la faire jaillir des régions où la foule ne soupçonne pas sa présence.
La gloire de Meunier réside dans la double influence qu’il exerça simultanément sur la Morale et sur l’Art.
Octave Maus.
La Moisson, fragment.
Gomme Carrière, d’autre manière, Constantin Meunier continue le filon généreux et rude, Daumier, Barye, Millet, sans cependant procéder d’un autre que soi. Ce vrai sculpteur sort de la terre, et de toutes les façons, de la terre et de sa terre ; il est la voix torrentielle et rauque du sol et du sous-sol borains, du sillon saignant sous le soc, de l’angoisse du caillou que le cantonnier concasse, du charbon par le pic écartelé, la mine et le grisou ; il transfigure le déchirant double sens du proverbe : malheureux comme les pierres. 11 pousse une note unique, mais formidable et tendre comme le battement du marteau-pilon des usines, comme la souffrante lampe des grand’mères, irrésistible comme la vie.
Et c’est ainsi qu’en entonnant rien que le cri de son tragique
terroir, il participe à Tinfmie chanson des choses. S’il n’était que cela, il représenterait encore, ce véhément triste, un des plus beaux artistes de ce temps et des autres ; il va plus loin, il renouvelle en nous le frissonnement éternel de la souveraine pitié : quoi, le douceâtre apitoiement,
Relent invétéré du mauvais sang chrétien,
la pitié pleurante où se délave un Tolstoï vieillissant ? non : la pitié héroïque de cœurs battant haut sous du métal. Constantin Meunier n’est pas le consolateur des humbles ; les souffrants barbares qu’il martelle suggèrent peu des revendicateurs à syndicats ; révoltés à tout résolus (qu’importe qu’élémentaires et brutaux apparaissent les appétits sous ces crânes surbaissés?) ils s’ennoblissent au suprême par l’énergie des mâchoires impitoyables qui crient: « J’aurai ! »
On prend pitié d’eux, c’est-à-dire qu’on leur souhaite l’espèce de félicité qu’il leur faut, on la leur souhaite parce que de cette félicité ils se manifestent péremptoirement dignes, puisqu’on voit bien qu’ils sauront se l’approprier.
Elémentaires et brutaux, oui, il le fallait, sinon ils n’eussent pas été vrais, pas été nature, pas été beaux ; leur équipe imagier l’a bien senti dans son amour pour eux, c’est-à-dire pour elle ; il se garde de les enjoliver dans le sens du sublime ; l’inquiétant, le rebutant presque de leur caractère, il le respecte, il l’accuse justement parce que c’était le caractère, c’est-à-dire cette nature hors de quoi rien n’est, et le mettant au contraire en saillie, il en fait du douloureux ou bien du terrible, c’est-à-dire de la beauté. Il y a du poète épique en lui ; sorti de la terre de toutes les façons, il y retourne ; élémentaires et brutaux, de l’être si puissamment, ces gnomes et ces satyres se grandissent, titanesquement, et deviennent comme leur pétrisseur « une force de la nature. »
Fagus.
Ce fut une fête d’art splendide que donna le Cercle artistique de Bruxelles en réunissant les toiles et les bronzes du grand sculpteur belge.
Spectacle grandiose, inoubliable ! Moment solennel, émotion profonde. On savait que Meunier était grand, mais jamais il n’avait paru si grand ! On estimait l’avoir bien jugé, on croyait en avoir fait le
Travailleurs de la Mer.
tour, on l’avait classé très haut dans la hiérarchie de l’admiration, et voilà que, s’élevant encore, il s’aflirme supérieur à tout ce que l’on pensait de lui I
Incessu patuit Deci ! Dès les premiers pas dans la salle, on s’aperçoit que l’on n’est point dans un ordinaire salon d’art. On y ressent une ferveur inaccoutumée, c’est dans un temple qu’on se trouve, le temple d’une religion de large humanité, où l’on éprouve le frisson de la Beauté, l’émotion de la Bonté, la majesté du Travail.
Chacun est pris. Point de bavardages. On ne parle qu’à voix basse. A la tenue d’une foule, on connaît ses sentiments. Elle communiait avec l’âme héroïque et dolente de Constantin Meunier.
Depuis l’exposition Rembrandt, à Amsterdam, je ne m’étais plus trouvé dans une telle atmosphère, où, sous l’irrésistible impulsion du génie, on sort de soi-même pour se hausser jusqu’aux sublimes fraternités. N’est-ce point à cela que l’on reconnaît les plus grands ? Ils expriment dans la langue sacrée de la Beauté les formes nouvelles dé la Vie !
Le débardeur, le houilleur, le puddleur, le pêcheur, le semeur et l’aoûteron sont désormais fixés en des attitudes immortelles. Avant Meunier, ils n’avaient figuré en art que sous forme anecdotique. Maintenant nous possédons leur aspect d' éternité.
Depuis les glorieux artistes de la Renaissance qui retrouvèrent les aspects oubliés de la grande humanité, aucun sculpteur n’avait apporté des expressions aussi neuves de l’héroïsme moderne. L’œuvre de Meunier est l’aboutissement artistique de tout un siècle de science, de philosophie, de littérature, de sociologie, de découvertes et d’inventions. Elle exprime une bonté, une pitié, une solidarité, un altruisme, une grandeur vers lesquels se tendent nos esprits et nos cœurs. Elle concrétise nos espoirs.
Devant une telle réalisation, il est superflu de parler d’une technique qui désoriente ceux qui s’enferment dans un traditionalisme étroit. En art, on ne doit considérer que les résultats, les moyens importent peu. Il faut donc croire que le métier de Constantin Meunier est parfait, puisqu’il a servi à nous donner des chefs-d’œuvre, à créer d’immuables symboles, à susciter des héros nouveaux qui vivront désormais de la jeunesse éternelle des dieux.
Maurice des Ombiaux.
Meunier précurseur
La statuaire, à son tour, est entrée dans l’évolution, tardivement. Plus tard, on distinguera mieux la robuste influence d’un Constantin
Dessin Inédit.
Meunier sur les destins de cet art, longtemps réactionnaire et peu moderne, sans avoir l’excuse antique d’être beau. Trois influences ont aidé, fortement ou délicatement, à sa rénovation trop tardive : J°La poésie académique de Chapu, qui refleurit, transfigurée.