‹ Constantin Meunier et son œuvreChapitre 4 sur 5 · CONSTANTIN M E UNIE R · texte numérisé non relu

CONSTANTIN M E UNIE R

quoique rapetissée, dans l’athénienne médaille de Rot)’ : renouveau classique.

2° La sensualité mystique de Rodin, de ce Rodin méconnu toujours, qui sait modeler, dès qu’il le veut, des plans puissants : crise romantique et shakespearienne, aboutissant, chez les littérateurs de l’ébauchoir, aux orgies de la glaise ; cette année même, au Salon, les Pécheresses , d’un certain Rogelio Yrurtia, rappelaient de loin la fîère désolation des Bourgeois de Calais , mais peu les ont vues. Et qui donc a noté, dans les salles de peinture, la Charité de Besson, si poignante, ou les Porteuses, de Schwarzschild, ou la noire discrétion d’une enchanteresse retenue dans l’or par Aman-Jean? Qui donc a jamais écrit l’examen de conscience d’un salonnier ?...

3° Enfin, Constantin Meunier! L’avenir dira : ce fut le Millet, plus nerveux, de la statuaire. Sa mâle conscience a provoqué l’essor humanitaire de l’art, — humanitaire, humain, mais non pas humaniste (ce mot en français s’applique à l’élégante érudition des lettrés de la Renaissance). Humanisme , naturisme ou socialisme , qu’importe le mot, pourvu que la chose existe et que la beauté soit vraie ou que la vérité devienne belle? Meunier n’est-il pas le père d’une sculpture nouvelle, d’un art nouveau qui n’est pas l’art grêle de nos décadences, le parrain d’un mâle effort contre les évanouissements précieux d’un symbolisme et des princesses lointaines? Son heure est venue.

Comme le Maeterlinck familier, quittant Mélisande ou Ruysbrock l’Admirable pour le Trésor des Humbles , comme Je Rodenbach fraternel des Vies encloses, ce Belge a contemplé les souffrances ambiantes; ce Bruxellois a pris le Nord mélancolique pour modèle, et les vies prisonnières qu’il décrit, ce ne sont pas les lentes oraisons des sombres béguines dans la paix des villes mortes, mais les rudes journées des travailleurs dans l’enfer profond de la mine ; c’est le peuple noir au pays noir... Eu un de ses derniers romans, le bon Victor Cherbuliez, de l’Académie Française, appelait le puddleur l’Apollon des hauts fourneaux : or, le sage auteur du Cheval de Phidias ne se doutait guère qu’un sculpteur nouveau viendrait modeler sa métaphore.

Sculpteur ou dessinateur, le maître wallon s’est épris du labeur humain, parcourant les mines, les forges, les carrières, les usines, les champs, épiant le profil énergique et l’âme visible du geste vrai ; sculpteur, il a compris Y Ancêtre et le Semeur , la triste Femme du Peuple, et la virginité chétive de la Herscheuse , ou la maigreur

pitoyable du Vieux cheval , toutes les bibliques beautés de Y Industrie et de la Glèbe ; il pourrait dire, avec le poète philosophe :

J’aime la majesté des souffrances humaines...

Dessinateur, il a noté, d’un crayon vibrant et colorant, le décor embrumé de toutes ces augustes misères, lTisine fumante ou les corons silencieux... Dès 1891, à la Société Internationale , — alors chez Durand-Ruel, — nous admirions ces austères dessins. Et le sculpteur avait devancé le dessinateur, car nous relevons sur nos catalogues balafrés de signes, le Marteleur , en 1886, et le Puddleur en 1887 : deux plâtres attendus par le fondeur. Meunier, du premier coup, se révélait discrètement, avec son émotion virile, concentrée, profonde comme l’atmosphère de ses modères, avec son grand sentiment et sa conscience fière qui le tenaient à l’écart, ignoré, pauvre, donnant, dit-on, des leçons pour vivre, avant de nous offrir cette purifiante leçon de philosophie sociale qui sourd, noblement vengeresse, de son œuvre entier. Sociologues et philosophes ont raison quand ils devinent, avec Lucien Descaves, toutes ces hautes pensées bouillonnantes dans la lave refroidie du bronze silencieux... Plus de mythologies indifférentes ou de jolis Narcisses égoïstes que guette l’éditeur pour décorer nos pendules ! De la vie ennoblie par l’art et devenant « le trésor des humbles... »

Mais ce n’est pas tout, ce n’est rien d’exalter le penseur si l’on n’admire le pur artiste qui rend possible et viable chacune de ces tragiques pensées \ La matière, chez le novateur, est le docile vêtement de l’âme ; sa technique est belle, absolument ; c’est du grand art, issu des Grecs. Toute pensante qu’elle paraisse, la statuaire de Meunier reste sculpturale , c’est-à-dire simple et vraiment plastique. Aux yeux, d’abord, elle s’adresse. Après Rude, Clesinger, Carpeaux, Rarye, Rodin, le portraitiste ému des travailleurs a renouvelé son art sans violer la forme. Aussi, puis-je regarder son œuvre douloureux, après avoir rassasié mes regards avec le galbe riant du Niobide décapité par les âges, le profil divin du Bonus Eventus et tous les fragments olympiens de l’Antiquité. Ces modernes souffrances sont les sœurs tardives de ces ruines. Fruste et large, la grandiose réalité de cet art nouveau n’est pas le réalisme qui n’est que « l'antipode de l’art ».

Delacroix, qui se méfiait de Millet, aurait compris Meunier, moins tendu..,

Ce sculpteur n’a pas inspiré que ses confrères : tout un mouvement part de lui. Le portraitiste de Charles Cottet a sa place marquée parmi nous, en ce poétique renouveau de la Nature. Peintres et statuaires lui doivent leur amende honorable à l’Humanité.

La statuaire, comme la musique, descend parmi les humbles. Le plus matériel des arts, qui se réhabilitait, jusqu’à nos jours, en incarnant la forme des Dieux, — ou la plus idéale des Muses, qui ne parle jamais qu’enchantant, fraternisent et revêtent sans remords le débraillé du mineur ou la jupe de Louise. Souci de Baudelaire, la divine mission de la sculpture s’est humanisée, et la musique l’imite. C’est Bruneau qui chante Messidor , c’est Charpentier qui couronne les Muses provinciales. Au Salon, c’est Roger-Bloche dont le Froid réconforté par V amour a provoqué des imitateurs, et qui les surpasse en travaillant à l’écart aussi, dans le recueillement qui crée les pensées plastiques. Sous un crépuscule, le peintre, comme Adler, le sculpteur, comme Roger-Bloche, a regardé la Vie, l’artiste se penche avec le travailleur. Et, statuaire doublé d’un savant, le docteur Paul Richer ne nous contredira point.

Partout, une influence est empreinte : dès l’entrée de l’Exposition Universelle, en 1900, des bas-reliefs laborieux corrigeaient la niaiserie de la Porte Monumentale, et cette année même, en pleine Ecole des Beaux-Arts, les envois de Rome imposent à l’Institut des

Bardeurs de fer...

Cette influence, on sait désormais son nom.

Mais le novateur belge est moins admirable pour avoir osé montrer des ouvriers que pour leur avoir prêté la sobre magnificence de l’art ; ses bronzes, belle propagande par le fait, permettent de poser le troublant problème : le costume actuel est-il possible en statuaire ? Mieux que les chatoyants paradoxes de Diderot, ce peuple noir avance, en art, la question sociale. Et, tandis que Rodin s’évade avec les Ombres , que Jef-Lambeaux rêve de Rubens, ou que le pur Augustus de Saint Gaudens transmet l’héritage d’Athènes à son élève d’outre-mer, Frédérick Mac-Monniès, — Constantin Meunier parait précurseur.

Raymond Bouyer.

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