LE PECHEUR
Mais je veux préciser en quelques lignes, comment son œuvre fut une prestigieuse glorification du travail, la portée sociale qu’elle
formule dans ses multiples créations et combien elle est humaine. Oui, humaine avant tout, bonne et fraternelle, comme doit l’être tout ce qui montre l’humanité des usines et des glèbes.
Pourtant, Constantin Meunier, s’il a érigé en ses glaises, ses pastels et ses peintures, tous les types de travailleurs, n’a pas surtout caractérisé chacun d’eux. Il a vu la race besogneuse dans ses généralités. Elle fut pour lui une image vaste où, malgré ses mille aspects, le labeur se synthétisait de façon à donner une impression définitive.
Imaginez-vous un passant, d’âme altruiste et émue, regardant défiler dans les brumes du soir, tous les types de peinards, les
gas des usines, les briseurs de rocs des charbonnages, les semeurs de blé, les marins, que sais-je, tous ceux-là qui peinent, défilant dans les attitudes de leurs tâches, en foule prestigieuse et tragique.
Il ne comprendra pas chaque type de cette légion anonyme. Il verra des gestes. Il entendra des appels.
Mais toute cette humanité aux aspects si divers, se résumera en une synthèse renfermant les caractères les plus remarquables. Voilà. Il nous paraît que Constantin Meunier a compris, comme ce passant du soir, l’armée des travailleurs.
Ce qui le prouve, c’est que beaucoup de ses œuvres, qui montrent pourtant des ouvriers de métiers absolument différents, ont des similitudes significatives. Tel débardeur des quais d’Anvers, à part l’attitude, ressemble à ce calotte » de cuir. Ce terrien qui jette à pleine main le blé, pourrait avoir le geste de ce puddleur appuyé sur ses tenailles. C’est la même face aux traits durs, aux yeux profondément encavés et qui semblent avoir trop pleuré de souffrances endurées, aux méplats accentués, aux lèvres serrées. Ce sont les mêmes bras noueux, les mêmes mains larges à remuer des mondes, la même robustesse et la même souffrance...
LE DÉB.LRDEUR
mineur borain que casque la
Ainsi s’affirme ce besoin de résumer dans tous les types évoqués, la beauté et la grandeur du travail.
Pourtant, les travailleurs de Meunier sont vrais. Ils ne sont pasconventionnels dans les gestes et les sujets, érigés en attitudes implorantes et niaises, mais seulement réalistes. L’art du créateur fut précisément de dégager de cette réalité si simple, la force et la splendeur que l’on n’y trouvait pas avant lui.
Alors forcément, lorsque l’on regarde les oeuvres de Meunier du plus humble croquis à la statue qui érige dans la fierté du bronze l’attitude du manouvrier, se dégage une impression d’ensemble si vive, que le côté pittoresque de chaque création semble s’effacer et que l’on admire bien plus que la vérité du geste, la vie de détresse et de force si bellement magnifiée.
Je ne sache pas qu’il existe un art ayant atteint avec tant de maîtrise, à l’émotion, peutêtre parce que très peu d’artistes mirent à atteindre leur idéal, la même continuité de logique et de pitié.
L’œuvre de Meunier, a dit un critique français, M. Georges Lecomte, « a la qualité de son âme ». Parole vraie, qui définit à souhait, un talent où déborde une intellectualité charitable et expressive. Toutes les créations de Meunier sont l’incarnation visible l’homme de LA de son sentiment. Et l’exécution demeure GLÈBE
subordonnée à l’idée, l’outes, qu’elles soient hâtivement réalisées dans la soudaineté d’une vision qui sut intéresser l’artiste, ou révélées en attitudes définitives, servent toujours une inspiration générale, qui révèle aussi les hautes visées d’un philosophe et d’une âme bonne et compatissante.
Cette pitié de 1 artiste ne s est pas montrée seulement dans l’expression des types de travailleurs. Sa compassion a compris à côté de l’homme qui besogne et qui souffre, les humbles animaux qui sont ses compagnons d'infortune et aussi le milieu où tousévoluent. Tellement il est vrai qu’il y a une certaine corrélation entre les êtres et le décor où ils agissent. C’est ainsi qu’on, peut voirdansl’œuvre.lechevalmalingrequianhanneàti reries berlines-
’des houillères, celui qui porte le pêcheur des côtes flamandes et tant d’autres, mais tous ayant eux aussi, comme les hommes, les caractères de leur servitude et de leurs tâches dures. Est-il rien de plus pitoyable que ce minable cheval de fosse, qu’il représenta, tête basse, crinière au vent, jambes arquées à force d’avoir roulé sous les rocs des bouveaux et achevant sa lamentable vie, au jour. Il le montra dans un décor de neige, près d’un ponton noir, triste à faire pleurer.
Le décor où se meut la vie des ouvriers de Constantin Meunier ■complète la vision douloureuse éveillée par les types qui y peinent. C’est une nature farouche, peut-être exagérée dans sa désespérance, mais qu’il importait de réaliser ainsi, pour compléter la synthèse que l’artiste désirait à ses œuvres. Ce ne sont pas des paysages ensoleillés du pays noir où s’exalte la joie des kermesses, des villages aux claires maisons coquettes, rieuses de toutes leurs fenêtres à rideaux blancs, mais des a corons », tristes et sombres où de pauvres demeures encrassées de suie se serrent les unes contre les autres sous leurs toits rouges, à l’ombre des terrils. Cà et là, le cierge d’une cheminée empanachée de fumée émerge des bâtiments de la houillère. Des clartés scintillent à des fenêtres, indistinctes comme des étoiles. De hauts pontons aux pilotis grêles comme des gibets, se profilent en traits durs, sur les fonds plus clairs de l’espace. Et des choses vagues remuent dans ce décor, des trains qui passent sous des fumerons blancs, des rames de berlines accrochées â la chaîne, des chevaux qui tirent les chariots, des hommes qui vont en