OUVRIER D'USINE
les absolus. Comme tous les simples et les forts, il se dénonce dès lors un primitif, c'est-à-dire un esprit renouvelant la loi de beauté. Il n'est pas d'autre sens à la primitivité ; elle s'applique aussi bien à l'état de connaissance avancée qu'à la période ingénue de formation. Elle se mesure à l'apport de sève vierge qui étend et diversifie les aspects de l'art. Meunier suscita une forme d'émotion nouvelle ; il mérita ainsi de figurer entre les deux maîtres qui a.ssumèrent le plus intensément l'intellectualité de la fin du siècle, Puvis, par le rêve infini des âges, Rodin, par le paroxysme nerveux de la passionnalité.
Le double outil, en outre, confère à Meunier une plénitude d'artiste intégral. Peinture et sculpture sont entre ses mains des modes complémentaires par lesquels une même âme, dans un accord des puissances multiples de la vision, communique au dehors la vie. Leur emploi alterne lui permit de sélectionner le trésor de ses sensations, selon la matière qui s'y ductilise le mieux. J'ai signalé les paysages farouches, hérissés de charpentes et de cheminées, les fuligineux horizons coupés de ponts, barrés de gibets, rencognés de lourdes carcasses de verreries et de hauts fourneaux, la déformation sinistre et violente d'une contrée aux mamelles pustuleuses et ravagées qu'il prodigua en ses fusains, ses pastels et ses huiles, étalant les vertèbres à nu, l'efifrayant squelette scarifié des territoires
pareils à Tinitial chaos. C'est le décor tragique où, dans l'aube humide, sous le rafalement des fumées, il agglomère le troupeau dévolu à l'holocauste, où la nuit, sous Téchevèlement rouge des torches, parmi l'éclat blafard des projections électriques, il jonche au fond d'un hall funèbre, à la garde des veilleuses cousant les suaires, l'hécatombe moissonnée par le grisou. Et voici qu'ensuite, aux patines vermeilles et glauques du bronze, s'éveillent les correspondances de cette terre homicide avec les rythmes pesants et résignés de ses pâtiras.
Ce ne sont là toutefois que des types fragmentaires et épisodiques dans l'ampleur de sa création. Celle-ci doit être envisagée sous sa forme de synthèse, dans sa beauté concrète et totale. Alors une clarté admirable se dégage : on est devant une épopée humaine ; une légende de vie surgit, essentielle et profonde. En un symbole magnifique se formule la loi qui enchaîne au travail et à la douleur l'humanité encore élémentaire que nous sommes.
Qiiel que soit le geste, un principe de force et de beauté s'en extériorise, accordé aux éléments, à la glèbe, au mécanisme souverain de l'univers : il se meut par les siècles, il dresse à l'horizon des âges l'âme impavide des races maîtrisant la nature rebelle. La grandeur simple des besognes rurales, la violence mesurée des labeurs industriels sont d'égales formes de l'action par lesquelles le noble
Carrier
artiste promulgua sa compréhension de la vie et son idéal plastique. Des moissonneurs et des semeurs procèdent par la plaine, d'un rite religieux d ambarvalies. Le sacrificateur morne des abattoirs vise d'un maillet prudent le front prosterné du bœuf. Le torse nu et calciné, une équipe de briquetiers, en des orbes balancés et gymniques, se passe de main en main le combustible qui carburera la glaise. Ensemble ils complètent le cycle où s'affine le geste précis du verrier, où se brusque la mimique rude du tapeur à la veine, où se lève et cogne le pic du carrier. Et chacun est Touvrier d'une force inconnue qui le mène dans la grande aventure du monde.
Wallon ou flamand , qu'importe !
Meunier semble échapper aux influences ethniques par une domi mm te suprême qui le situe dans la région des maîtres hors frontières : il est un sens unir verse I de beauté comme ses mineurs et ses puddleurs sont une expression de beauté. Us n appartiennent pas plus aux territoires enflammés de Môns et de Charleroi qu aux latitudes convulsées du Creusot et aux districts charbonniers du Pas-de-Calais. Ils nous révèlent une humanité générale à travers une destinée
commune de labeur et dactivité physiques. La tare manuelle, tout en les particularisant, ne les déforme pas ; Teffort industriel ne se fait sentir qu au relief du muscle, à 1 epaississement de la carrure, à tels détails pathétiques de la forme qui évoquent les marteaux, le pic et les ringards. L'artiste excelle à les indiquer sans insistance, d'un renflement léger de la ligne qui ne rompt pas les plastiques et seulement les sensibilise comme d une plus intime chaleur de vie.
Son art se défend de Texcès : la soumission à un rythme de force égale constamment le ramène à la beauté des attitudes, au jeu tranquille et harmonique des corps en évolution. Sans effort, par un don merveilleux d'équilibre, il aboutit à la puissance. Il manifeste Théroïsme de la forme humaine. L'ordonnance des lignes, avec une logique inflexible, se parallélise aux directions motrices, dans le sens d'une action continue et selon les transmissions de l'énergie conductrice. C'est la souple et rigoureuse mécanique d'un organisme s'appariant aux réactions des bielles et des pistons d'une machine. Une figure ainsi conçue ne laisse rien à désirer dans sa structure et ses aplombs. Elle s'implante au sol par les mêmes attaches qui assurent la solidité d'une architecture. Elle jaillit et se meut dans lair d'une poussée qui, partie du centre, rayonne aux extrémités, comme la sève des plantes et des arbres.
Débardeur ( Fort d'Anvers
/mp-par lAt^'er WArt
Elle s'adapte aux lois dynamiques univ îrselles et concrète une expression du monde dans la continuité sans arrêt d'un beau geste. C'est la mathématique des maîtres antiques.
Meunier dépasse les rythmes émotionnels de la Renaissance et directement reconstitue le simple et grandiose Homme physique des âges vierges. Ses anatomies sont élémentaires comme les formes primitives et l'être tellurique exalté par la plastique païenne. Elles participent de la densité brute des forces. 11 y a, entre le torse de l'Illyssus, par exemple, et certaines spacieuses plastiques de ses mineurs, l'analogie qui existait entre ce prodigieux bloc charnel et les grands aspects géologiques du globe. La forme est restée un symbole rythmique, suggestif des correspondances entre la créature et la genèse.
11 semble qu'à ce point de vue Meunier a subi l'impérieux ascendant du plus humain de tous les âges de l'art. Phidias apparaît un dieu immobile au centre du monde des formes sensibles, dans une jeunesse d'éternité qui lui vient d'avoir exprimé la durée de la substance en ses rapports avec l'organisme universel. Tout concept d'art subit plus ou moins l'alliage avec les modes transitoires du sentiment esthétique ; celui-là seul est resté en dehors de ses variations. C'est encore un des témoignages de sa royauté inamovible qu'un sculpteiu" de notre temps, en se vouant à d'humbles représentations, ait réveillé le sens obscurci
des divins anthropomorphismes. L'ouvrier de Meunier a pour origine 1 ' athlétisme olympique. Les fournaises industrielles où il ahanne prolongent idéalement, par delà les évidences immédiates, les triomphes du stade. 11 déroule c geste immense et mesuré des luttes gymniques.
J'appelle Constantin Meunier le plus classique des grands sculpteurs modernes. 11 renoue la chaîne dQ$ morphologies antiques. Il est de la jeune école des époques qui ne connurent pas I usure des âges. Le siècle dans on œuvre s atteste à des signes qui ne prédominent pas sur ce qu il emprunte, aux autres c'està-dire la beauté de l'Homme
physique, dans le jeu magnifique de son organisme. C est celui-là quij sous la cotte de ses forgerons et de ses charbonniers, forme la continuité de la Hellade.
On ne diminue en rien un grand artiste en le détachant des apparences et en le ramenant à la simplicité foncière du type d'art qu'il incarne. Il convient de se défendre à propos du peintre-sculpteur des ouvriers, comme c'est Tusage de le quahfier, contre cette trop facile classification. Constantin Meunier a pu réflexement exprimer le servage de nos âges du fer et du feu : c'est laspect sous lequel son caractère le plus immédiat se révèle à nous. Cependant son art ne dogmatise pas, rien ne sent moins la thèse. La manœuvre violente des usines et des charbonnages lui suffit, elle est pour lui le décor où se meut 1 effort rythmé de l'être physique. S'il avait songé à identifier l'individu avec les éléments dont celui-ci s'est fait l'auxiliaire, son invention n'aurait eu qu'une valeur d'allégorie. La nature de son esprit est moins complexe : aucune visée littéraire n'en altère la droiture. Il se borne à observer le mécanisme flexible et large des attitudes, la saillie des anatomies, les creux et les reliefs de ces corps martelés comme par des pilons, laminés comme par des rouleaux, vidés au feu des creusets de leurs graisses et de leurs parties liquides, corroyés comme des peaux de tanneurs par le salpêtre et les acides. Le jeu
d'une apophyse, les leviers et les trapèzes d'un muscle sous le frisson de la chair lui suffisent à exprimer un aspect de beauté et d action. 11 sent venir au bout la réalisation de son rêve de force et d héroïsme. C'est la conception rigoureuse d un cerveau logique, réfléchi, attentif à la naissance des formes et du mouvement.
Tout art profond, en sa conception initiale, est simple; la conjecture ensuite en déduit un thème multiple et d'augurales significations. De résurrection du type humain tel que dans son intégrité générique et classique le campa Meunier, on en inféra le souci préconçu du symbole. L'œuvre à ses origines, chez lui comme tous les maîtres concrets, est seulement de la vie ; elle n'apparaît symbo-
lique que dans ses correspondances possibles avec des idées abstraites. Les fatalités du labeur humain, les lois éternelles du monde s'adaptèrent, comme un sens surérogatoire, à cette exaltation de Têtre physique aux prises avec les schistes^ les métaux et le feu. Il crut n'avoir représenté que le troglodyte des fosses, le haveur à la veine des bouvreaux, comme, armé de ses ringards et de ses cisailles, le masque au visage, il avait manifesté l'ouvrier vulcanique brassant la carburation des fours ou passant la loupe au laminoir. C'étaient dans sa pensée les derniers héros d'un âge sans héroïsme et ils correspondaient à Théroisation de la forme d'art qu'il inaugurait. Sa conception philosophique et sociale ne dépassait pas sensiblement ce jugement qu'il aimait porter sur son œuvre. Il se fit qu'en s'imaginant n'avoir été lui-même qu'un ponctuel ouvrier, il avait célébré la lutte de l'homme avec les forces éternelles.
La beauté plastique, le rythme du bel animal humain, voilà donc bien pourquoi cet art est classique et par quoi il est grand. 11 ne vise pas à autre chose qu'à exprimer des attitudes et des statiques, dans un milieu d'activités violentes qui se résument en harmonies. Le geste ouvrier Comporte une série évolutoire de mouvements exacts comme une mathématique et qui intéressent l'action de tout l'organisme. 11 fragmente l'effort des membres sur un point et néanmoins, par une suite de vibrations, retentit à