LE VIEUX MINEUR
BRONZE
sociale. L'art de Constantin Meunier ainsi se classe historiquement : il est une révolution en tant que concept ; il est une date en tant que constat. Un penser de rédemption s'attache à lopiniâtreté tranquille avec laquelle il suscite à l'existence la tourbe famélique et anonyme.
Les rythmes statuaires, plus encore que la peinture, récusaient l'ilote fruste et gourd, mi-captif des animalités élémentaires. Ce paour calciné par les fontes, laminé par les métaux, informe et coriace comme les anthracites de la mine, ce vertébré qui, en surgissant des fournaises et des limons, tout fangeux et squalide, apparaissait le fils dégénéré de la grande famille humaine, le marbre et le bronze n'en voulaient pas. Meunier le replongea aux brasiers, le coula aux cuves en fusion qu'immémorialement brassait son effort exténué, comme un symbole de ses destinées, pour l'en retirer plus vivant et éternel.
On vit une création vierge ; l'art s'emplit d'une humanité nouvelle; les bornes idéales encore une fois furent reculées.
J ai dit cette suite étonnante de grands et de petits bronzes, ces torses pantelants, ces échines prostrées, ces carcasses évidées et pleines d'abois, ces corps fuselés et longs comme la flamme des creusets, la beauté étrange et mystérieuse de ces anatomies particularisées par le milieu. L'association d un artiste très savant et d'un esprit simple
aboutissait là à un mélange de nature et d art où la figure, en gardant les stigmates et comme l'estampage du travail professionnel, se transfigurait. Le miracle s'affirma d'un artiste plébéien, d un sculpteur prenant ses modèles parmi les races destituées de toute calisihénie convenue et qui, par Teurythmie, par le caractère, pur la simplicité et l'ampleur de la transposition, les égalait à la noblesse, à la beauté pondérée et forte des images héroïques et Vy divines du passé.
Meunier, nourri des moelles classiques, comme nous le verrons tout à 1 heure, n'oublie pas la tradition : il la renouvelle , avec l'homme mo-
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Mineur au repos __Borinac]e
sur les enclumes de la douleur et du travail. Il se crée ainsi à lui-même sa tradition : en conférant à Topprimé millénaire, à Téternel vaincu des âges, les eucharisties de ridéal, il demeure le point de départ pour une plus complète incession de 1 homme dans Tart. Les autres, après lui, pourront éliminer, au profit d'un concept plus immédiat et plus émotionnel, les éléments par lesquels son ouvrier, le héros tragique des géhennes, se rattache au passé, il n'en aura pas moins découvert la voie. Le sillon si profondément labouré par lui ne s'effacera pas sous les herses qui, dans un autre sens, remueront le vaste champ de ridée qu'il sema. 11 a érigé des cariatides pour Tédifice futur : elles ont la solennité triste et trapue d un symbole : mais si vous regardez leurs masques, leffroi vous prend pour ces visages ténébreux et ces faces fatales, rigides de stupeur et semblant comprimer une force qui fera sauter le monde.
Chez Constantin Meunier, Thabituel personnage s amplifie d'un sens universel, impliquant les lointaines résistances aux forces, aux météores, aux mornes et passives lois de la prédestination. Même à 1 état de suspens, dans le
rythme détendu des torses, la lutte est Târae et le souffle vivant de son œuvre. Ces modernes cyclopes figurent une sorte de mythe cosmique notifiant l'antagonisme des éléments et de la puissance humaine. Une force concentrée et tranquille leur prête le caractère hiératique d'une race vouée aux travaux surnaturels. C'est qu'ici, encore une fois, comme chez tous les maîtres créateurs, une transfiguration volontaire, en reculant les limites du réel, en spiritualisant au profit d une beauté plus haute les aspects sensibles, instaure un mode héroïque et idéal. Ne sommesnous pas d'ailleurs devant des héros? L'héroïsme actuel, circonscrit au rêve hardi des penseurs et au résigné et permanent sacrifice du paria social, élit en eux un commun symbole pour exalter l'effort cérébral aussi bien que l'effort physique.
Un tel art est la décantation lente d'une conscience et d'une vie. Meunier, avant d'atteindre à ces larges généralisations, dut d'abord épuiser toutes les formes transitoires de la recherche. Sa destinée elle-même s'assimile aux pénibles manœuvres par lesquelles le charbon et le minerai s'extraient des matrices terrestres. Ses prunelles spirituelles ne s'ouvrent que petit à petit aux intimes contemplations de la vie transsubstantiée. 11 peint des martyres, des motifs d'histoire, des tableaux de sainteté; et déjà il y manifeste un goût pour les images pathétiques,
d'une couleur mystique et sourde. Ceux qui, en nombre modéré, admirèrent à son heure le Saint-Etienne lapidé^ ne se doutèrent pas que, dans le sang des plaies chrétiennes, macérait là le tragique esprit qui devait s'assigner, comme un personnel domaine, la passive souffrance des âges.
Ce n'est que vers le temps de la vie où les autres, saturés de maturité, se reposent dans l'œuvre accompli qu'il prend conscience de lui-même. Des circonstances déterminent sa sûre initiation : il va chez les houilleurs, puis chez les puddleurs ; il incède aux couches denses de ce peuple hâve et nu. 11 lui semble y toucher aux origines, à la douleur sacrée de la genèse : aux schistes ramifiant les effrois du monde primitif se meuvent des formes contemporaines du troglodyte des cavernes. Ailleurs, parmi des lacs de fonte, dans des vapeurs sulfureuses qui donnent la mort, il voit le grand geste de l'ouvrier sidérurgique. Parallèlement alors, une forme d'humanité s'élabore dans sa pensée, adamique et simple, révélant un aspect inédit d'éternité. Désormais l'archétype est engendré ; il ne se départira plus de ce naturisme grandiose qui lui fit entrevoir l'homme comme la force abrégée de l'univers.
Dans l'histoire des polymorphies, l'ouvrier de Meunier se classe, moins comme un être spécialisé par un servage déterminé que comme une forme de vie et dérivativement
comme le signe vivant des prédestinations qui vouent au travail la totalité des hommes. C'est là, en même temps que la beauté matérielle de sa création, la signification latente qui lassocie aux directions de la pensée philosophique de ce temps. Par ce côté, ses visages taciturnes et froncés sont bien les atlantes qui supportent 1 entablement des sociétés nouvelles. Toutefois ils contiennent une parcelle d'immuabilité qui en fait des types généraux encore plus que l'expression particularisée d'une époque.
Ainsi ils se soustraient à toute idée de catégorie. Ils se proposent comme des symboles humains dans leurs rapports avec les forces. Si un sens de douleur s'en suscite, si le maître rude et cordial, en leur donnant le souffle, écouta des dilections fraternelles, ils caractérisent surtout l'endurance des races à travers les fatalités du labeur. L'art ne dogmatise ni ne catéchise ; il ne s'affilie à nul schisme ; il exclut la thèse. Mais telle est sa puissance qu'en n'excédant pas ses limites, il crée des courants profonds où passent les remous de l'état social. C'est qu'avec une part d'inconscience, en paraissant ignorer la force immense d agrégation et de désagrégation qu'il recèle, il persiste la grande alchimie mystérieuse et précipite en ses cornues les sédiments des passions et des sentiments d'un temps.
Sitôt qu'il s'est perçu lui-même dans sa véritable nature, Constantin Meunier prend rang parmi les autochtones et
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