CROQUIS DANS UNE FONDERIE
sans trêve, comme les épiques pacants qu'un jour il martellera dans le bronze, tirant la herse d'un coup d'échiné animal, enfin s'est épanoui dans une moisson d'art encore inconnue. Presque toutes ses œuvres ainsi, par l'effet d'une poussée subconsciente, seront des symboles dans lesquels se transvaseront les similitudes et les affinités de sa propre existence avec ses héros humiliés.
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Constantin Meunier est certes un des artistes en qui le plus manifestement s'exprime ce signe du génie de ne paraître faire par un acte de volonté que ce que les puissances extérieures ont décidé, en sorte que ce sont cellesci qui se proposent vraiment les conductrices de sa pensée.
11 possède le don d'ingénuité des créateurs absolus : une chose en lui sait ce qu'il fait sans qu'il le sache lui-même ; et il s'étonne qu on veuille voir dans sa sculpture tant d'intentions qui certes virtuellement y sont contenues, mais auxquelles il ne croit pas qu'il ait jamais pu penser.
Presque sans effort visible, il a retrouvé tous les secrets de son premier métier. Les formes viennent se grouper sous ses mains nerveuses et fortes sans qu'il paraisse avoir besoin de les chercher. Après trente ans qu'il les délaissa, sa sculpture, nourrie de toute la substance de son multiple travail de peintre et de dessinateur, manifeste la continuité d'un art qui ne cessa pas d'être pratiqué. Et pourtant elle est jeune, elle pousse une clameur qu'on n'a jamais entendue : elle a la beauté terrible de la force et de la souffrance. Elle apparaît surtout extraordinaire d'être si primordialement de la vie^ dans le temps et dans le moment. Elle vient de naître et on dirait qu'elle existe immémorialement. Elle s'égale à la jeunesse de l'artiste même, sorti des extrêmes limites de la maturité avec la force incompressible d un dieu et qui, sur le seuil déjà de Tâge qui fait fléchir la généralité des hommes, relève d'un si fier coup d'épaule l'horizon de l'art abaissé autour de lui.
Ce prodige d'une réexistence féconde et plus jeune d'avoir indéfiniment reculé la vieillesse, s'accompagnait ici
Etude pour le groupe "Le Grisou'
d'une manœuvre rapide et ductile pour qui la trouvaille de la statique et de laccent semblèrent spontanés, dans un bonheur rare d'improvisation toujours fraîche et qui ne connaissait pas la lassitude. Le travail était simple comme les silhouettes et les ordonnances qui en sortaient, comme toute la vie de Thomme si destitué d'orgueil et d'emphase et que les visiteurs surprenaient au soir, après Tœuvrée de tout un jour, juché sur un escabeau et mouillant lui-même ses modelages. Il aimait travailler solitaire sous sa haute coupole, sans l'aide du praticien ou des élèves, faisant luimême les basses œuvres de son art, gâchant et massant, édifiant ses bâtis, montant de la cave à son atelier, par cet escalier qui semblait descendre chez les morts, ses charges de glaises. Un béret en travers de sa tête à grands plans, martelée de reliefs puissants et tassée entre ses épaules montueuses, tout en os et en nerfs, avec le flottement de sa blouse grise par-dessus ses énormes chaussures de feutre glissantes, il emplissait toute la tour de sa vie concentrée et volontaire, rallumant vingt fois une pipe qui toujours s'éteignait, sifflant à mi-voix une bribe de Wagner et travaillant ses terres avec ses doigts, par mépris des beaux outils. Il vit là hermétiquement son art, comme un saint dans sa Thébaïde. La retraite est profonde comme les cryptes d'humanité douloureuse d'où il extrait le groupe pathétique du Grisou j la Femme du peuple^ etc. Aux heures
des cours, il sort, suivant d'un pas rapide les mêmes rues par lesquelles il reviendra tout à Theure, en apparence distrait et cependant lœil, sous la saillie violente du sourcil, aux aguets de ce qui passe et de ce qui est inamovible, les
formes du travail et les aspects de la vie quotidienne, le portefaix, le maçon, le charpentier, le boucher, le paveur, rhomme des petits métiers, le séminariste, Terrance en guenilles des plèbes minables, les panaches noirs et les lanternes allumées d'un corbillard devant un porche
d'église, tandis que dans la tour les trois cloches cassent du bruit et de la douleur. Il traverse des venelles étranglées et tournantes qui débouchent sur des ponts, de vieilles halles, des places à édifices orfévris comme des reliquaires. Il voit, le long d'un canal bordé de vieux platanes, dans un passage resserré entre des façades rouges de tannerie et des murs clôturant de petites cours silencieuses, le cordier marcher à reculons en dévidant sur le peigne de fer Tétoupe qu'à mesure tresse, au bord de lallée, le vironnement du rouet.
Ces simples occupations, la vue des humbles industries parmi les quiétudes assoupies de la vie provinciale, l'intéressent. Quelquefois, en un besoin de visiter des créatures mélancoliques qui confinent encore à son art, il prolonge sa promenade jusqu'au Béguinage. Il erre entre les petites maisons saintes, aux plâtres verdis^ aux niches festonnées bordant des sujets de piété : la plupart ont des enclos fleuris comme des jardins théologiques. Cà et là une béguine en robe à plis droits, le fronton empesé sur les yeux, passe dans le bruit d'osselets des grains d'un rosaire et se dirige vers la chapelle. Lui, très doux, avec sa grande barbe d'apôtre qui lui tombe dans la poitrine, il apparaît là aussi comme une âme du temps où les sculpteurs et les peintres pratiquaient religieusement leur art. De loin lui arrive un air de carillon.
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Portefaix
C'est un moment de grande paix activedans sa vie. Son Marteleur qu il envoie à l'Exposition Universelle lui vaut la médaille d honneur. Louvainlui commande pour son parc public un monument à la mémoire d'un héros évangélique, le Père Damien. Avec son bas-relief de V Industrie qu'il met au travail, il sent tressaillir la synthèse de son œuvre dans l'édifice dé jSnitif qu'il projette de dédier au Travail. En même temps il ne cesse pas de peindre. Sa peinture, par le sujet et les grandes lignes, approxime son art de sculpteur. A l'huile, à l'aquarelle, au fusain il exécute des paysages cabossés de terris et enchevêtrés de charpentes industrielles, d'apocalyptiques ésurrections de laminoirs et de hauts fourneaux flambants, des ponts, des puits, des aqueducs, des carcasses éventrées et farouches de vieux charbonnages. D'une habileté impérieuse^ avec ses fortes mains raides d'argile, il se met à manier le fragile pastel. C'est une cuisine neuve, topique, comme improvisée avec des hachures de crayon, des éclaboussures de gouache et des rehauts pastellés, et qui amalgame les genres et aboutit à de mordants et savoureux accents d'estampe en couleur. Sans rien perdre de sa manière farouche et burinée, il subit révolution de la lumière. Sa peinture s'éclaircit, frissonne d'atmosphères légères, vibre de poussières hautes, aériennes, tourbillonnantes.
L ateher, dans la maison des ombres^ est devenu pour
les artistes un but de pèlerinage. De France, de Norvège, d'Allemagne on vient à la lueur de ce foyer d'art qui rayonne au loin par-dessus les pays. Tranquille, pensif et grave, la légende se propage d'un vieil ouvrier faisant sa création dans un silence de ville gothique comme un Kraft ou un Visscher. Cependant, une détresse plus affreuse que toutes les autres par lesquelles il avait passé, menaçait sa sécurité.
Je touche ici à une heure irréparable : j aurais voulu ne point insister ; mais elle eut son contrecoup dans cette destinée illustre et misérable à laquelle il semble qu'il ait été départi de connaître le fond des douleurs humaines pour en composer fessence d'un art qui, plus que les autres, fut de la souffrance réalisée. Cette âme paternelle allait être frappée dans deux des parts vives qui étaient les assises de la famille et avaient été son réconfort parmi l'excès de ses épreuves. Ses deux fils, il les perdit à quelques mois de distance, 1 un, le cadet, jeune homme
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charmant et vaillant, parti pour l aventure marine et que la mer ne rapporta jamais; Tautre, ce Karl frappé dans sa vie d art et de rêve et qui, parmi tant d'autres œuvres, peintures, dessins, eaux-fortes, laissa ce monument de ferveur et d'admiration filiales, les estampes du Pays Noir gravées d'après les tableaux de son père. 11 avait médité d'en faire une Bible du travail ; Toutil lui tomba des mains comme il finissait la première série.
La mort, d'un double verrou scella l'atelier où symboliquement, avec le grand Faucheur qu'on apercevait dès le hall d'entrée, abattant de son geste équivoque les hommes et les épis, elle régnait déjà. Les ombres remontèrent, toute vie longtemps fut suspendue. Les amis entre eux se confiaient qu'un matin, dans la paix pensive du studio, tandis qu'il s'absorbait dans un modelage, l'artiste tout à coup, dans le vertige d'une hallucination foudroyante, avait vu se présenter à lui son plus jeune fils, celui qu'on appelait « le marin » dans la ftimillc. L'enfimt, avec un regard inouï, avec le regard de celui qui ensuite est voué à ne plus rien apercevoir du monde vivant, Tavait regardé et puis avait disparu. Plus tard il se vérifia que cette vision avait correspondu avec l'heure funèbre du suprême départ pour des pays d'où jamais le cher voyageur n'était revenu. Je n'évoque ici un si pénible souvenir que pour marquer l'exaltation de la vie nerveuse, l'hy-
PÉCHHUK D'OSIHNDH
peresthésie de la sensibilité chez ce voyant de la vie qui ainsi s'attesta aussi le voyant des régions éternellement voilées.
L'art seul pouvait avoir raison des afflictions réitérées qui avaient brisé Constantin Meunier. L'atelier abandonné, retombé à la mort et à la solitude comme un grand chantier vide, avec la vie arrêtée de l'œuvre sur les selles et les chevalets, un jour se rouvrit devant un homme cassé, les reins rompus d'une brisure qui ne s'en alla plus, laissant
pendre l épaule droite par un signe accablé de lassitude et de renoncement. La trempe admirable d'une âme qui avait passé par toutes les épreuves de Teau et du feu, ondoyée aux larmes et rebattue sur lenclume, cette fois encore prévalut. Meunier se remit au travail. A 1 imitation de ses propres afflictions il exécute alors son Ecce homo^ ce très pur chef-d œuvre d'humanité succombante, et VEnfaut prodigue j d'une émotion si poignante et qu'on est tenté de rapporter à l'anxieux espoir d'un impossible retour pour ceux qui sont partis. Il fait aussi ce morceau de torture, comme l'ébauche furieuse d'une crucifixion, le Supplicié avec son tronçon de corps aux bras coupés et le râle hurlant qui lui tord la bouche.
Ces œuvres d'une signification presque personnelle dans leurs analogies mystiques avec les plaies et les stigmates du père orphelin de ses fils, s'ajoutent à toutes celles qui portent le millésime des huit ans de son séjour à Louvain : La Glèbe, V Homme qui boit^ Le Souffleur^ Le Pécheur de Boulogne debout, hélant au creux de ses mains et qui, dans ses grandes bottes, sous sa raide vareuse goudronnée, le suroi sur le crâne, a l'étrangeté de costume et d'attitude d'une statuette hiératique du Japon, Le Pécheur de crevettes à cheval, le petit Abreuvoir^ L'A batteur^ Le Mineur à la veine ^ la réduction de Grisou^ du Marteleur et du Puddleur^ La Femme du peuple^ La