‹ Constantin Meunier, sculpteur et peintreChapitre 5 sur 19 · LE PARDON · texte numérisé non relu

LE PARDON

Mère, L'idée de synthèse au fond de laquelle il entrevoyait un groupement figuratifd'élémcnts, d'humanités et d industries, s accentue et s'élargit dans les deux maquettes du Port et de La Moisson,, qui, après le motif du feu dans r Industrie^ se rapportaient à Teau et à la terre.

Cependant la grande blessure, sous ce labeur absorbant, continuait à saigner. Une mère, des sœurs, lui-même, dans la maison remplie de la présence des absents, en restaient atteints profondément. Meunier quitta la ville où il avait vécu les plus lourdes peines de sa vie, où aussi il avait vécu le tressaillement et la joie d'un monde de formes en élaboration.

Le retour à Bruxelles fut une délivrance ; mais il ne quitte pas tout de suite la situation qu'il occupe à Louvain, comme par une action de grâces à la fortune qui, pour la première fois, lui avait été clémente. Pendant deux ans encore, il donne son cours, partant au matin et rentrant l'après-midi reprendre le pinceau et Tébauchoir. Ce ne fut qu'après ce laps qu'il se libéra d'une carrière ingrate qui n'avait rien fait germer autour de lui, si l'on excepte ce peintre des coins de misère et de délaissement, Alfred Delaunois. Ces détails de la vie réelle ne sont pas inutiles quand il s'agit d'une destinée comme celle-ci, où la vie et 1 art continûment furent confondus.

Dès ce moment Constantin Meunier peut se livrer

L'Homme qui boit

Irrippar l 'Atelier d'Art

entièrement à son art. Il a dépasse Tâge habituel de la maturité; et le prodige à mesure se renouvelle pour lui d'une jeunesse qui s'éternise et^ avec le temps, s'atteste plus généreuse et plus fertile. C'est l'époque la plus haute et la plus abondante de se^; énergies.

Dans son atelier de la rue Albert- Delatour, proche de cet atelier de la rue de la Consolation où il s'était repris à la sculpture et que Texpansif, substantiel et solide génie du paysagiste wallon-flamand Isidore Verheyden, à son tour, emplissait du flot débordé de son naturisme, les œuvres se pressent et toujours plus loin reculent les bornes de sa création.

Les formes sans cesse jaillissent nouvelles, inductives de beauté et d'héroïsme. Ses plastiques ont la souplesse nerveuse et déliée, les détentes élastiques et rythmées d'un mécanisme qui

varie avec Tindividu et sa fonction. Il en est arrivé à cette précision dans la mimique et la statique de ses corps que ceux-ci s imposent avec la rigueur d'une mathématique. L'ancienne série des hommes du laminoir, de la mine et des verreries est dépassée : voici les carriers, les portefaix des ports, les moissonneurs. Un ordre logique les fait sortir de la circonstance qui le met lui-même en présence de ces expressions d humanité ; et chacune a son geste spécial et son attitude. La montagne, les fleuves, les champs, la mer ainsi s'approprient à son tourment des modalités rythmiques, à sa passion toujours éveillée du jeu flexible des mouvements. C'est encore le témoignage de cette soumission au phénomène extérieur des contingences dont il a été parlé et qui, chez ce grand artiste, fait dominer la prédestination.

Un des maîtres de la statuaire belge, génie inventif et doué du plus rare sens ornemental, Ch. vander Stappen, imagina, en 189}, un vaste ensemble décoratif de groupes, de statues et de motifs pour les terrasses du Jardin botanique de Bruxelles. Avec Meunier, il fut chargé par rÉtat d'établir les maquettes. Chacun ensuite se réserva une part de réalisation dans l'œuvre. Tandis que vander Stappen choisissait un groupe allégorique qui correspondait à ses dons de constructivité savante , Constantin Meunier prenait pour lui les deux grandes

Juin

figures du Semeur et de \Ete\ ccllc-là marchant par les plaines d'un pas immense, les reins tournants et cadencés, celle-ci, sous la forme d'un faucheur au repos, étanchant du revers de la main ses tempes en sueur, la faux immobile contre son flanc. Le monde tournait autour de ces deux incarnations de la terre comme aux campagnes les météores se confondent avec la vie des glèbes.

Cette simple et humaine sculpture aux lignes nobles, exprimant un geste précis, mais solennisé par un prodige de transfiguration qui le prolonge dans Tin fini, révéla Tapogée d'un art qui, dans sa forme moderne, s égalait à Tantique. Aucune pompe statuaire ne prévalait sur le sens de primitivité sacrée et d'éternité dans la fonction qui se dégageait de ces terriens surnaturels et pourtant quotidiens. L'artiste une fois de plus s'y irrécusait un créateur incomparable de rythmes; et en plus, il y créait un art conforme à la nuance actuelle de la sensibilité morale. Une indication à peine de vêtements, le pli léger d'une étoflfe participant à l'effort onduleux de l'attitude laissait à la figure une transparence de nudité et à la fois la vêtait. C'est l'une des parts de l'invention chez Meunier, c'est un de ses plus émouvants apports que cette application frémissante de la draperie selon l'antique à des personnages de ce temps. Le nu s'y drape du même

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