ET SON OEUVRE
Dans la préface qui accompagne FOEuvre photographié de Constantin Meunier, j'écrivais ces lignes :
« Après les vicissitudes fiévreuses où se chercha Tâme moderne, il semble que lart tende à se stabiliser dans une période de certitudes. Le courant qui successivement côtoya les territoires bornés du naturalisme et les rives aux pâles ombres indolentes de l'idéalisme, fait retour vers un concept à la fois plus sensible et plus humain. Les âges de beauté sans doute vont renaître. C'est, en effet, le signe
des évolutions de lart qu'en appareillant vers un espoir de patries nouvelles, il garde en ses voiles le vent venu des contrées autrefois abordées. Un lien filial, à travers le temps, unit l'âme des maîtres récents à la genèse des précurseurs. Et l'on ne recommence que dans la mesure de ce qui antérieurement fut commencé. Les plus extraordinaires inventeurs contiennent une part de la création qui efflora avant eux : en la développant et en l'accordant à l'idéal de leur siècle, ils en dégagèrent 1 émotion inconnue. Ce sont les variations de la sensibilité qui déterminent les transformations esthétiques. Ainsi celles-ci se rattachent aux lois de la vie qui, à travers les aspects changeants de l'humanité, perpétuent le même homme originel.
« Sans vouloir trop préjuger, l'actuel mouvement des esprits permet de conjecturer pour des jours prochains un art concentrateur des plus nobles éléments du passé. Une renaissance se dessine où la tradition, élargie et refondue au creuset de l'âme moderne, restituera avec une intellectualité plus subtile le visage d'éternité de l'homme. Les aspects gradués de sa durée alors s'accorderont dans un synoptisme grandiose qui à la fois nous mettra plus près des origines et des modifications qu'elles subirent avec le temps. De conformes parcelles unifient le caractère commun des successives humanités, en sorte que l'homme d'aujourd'hui apparaît le contemporain de l'homme des âges.
Mineur au travail
11 semble seulement que les faunes primordiales à mesure se soient délivrées dans Tinfinie lignée qui en dérive. Et notre sang charrie les générations antérieures comme Tunivers lui-même n'est que la transmission ininterrompue d'un unique et immuable mouvement.
« Au particularisme à outrance, à l'observation localisée et circonstanciée où l'être humain se propose un point défini du mouvant horizon des siècles, où la vie s'isole et se fragmente sans rapport avec ses ramifications lointaines, déjà on a vu succéder un mode généralisateur qui, bien mieux que des états momentanés et circonscrits, suscite des pensées d éternité. L'admirable simpliste qu'est Puvis de Chavannes, en ses visions résumées d'humanité générale, ordonna une synthèse auguste de la vie des races. L'énigmatique et tourmenté labeur d'un Rodin suggère le grand érotisme des faunes humaines jetant la vie au creuset des morphoses initiales. Et voici Constantin Meunier qui, avec un sens perdu des rythmes du corps, restaure la notion physique du bel animal humain de qui les dieux incarnés restèrent tributaires.
« Ensemble ils avèrent Tascendance mystérieuse des maîtres ; leur âme paraît avoir séjourné aux rives des âges. Mais chacun à sa manière renouvela, en les amplifiant, les /ites transmis. Puvis fut le sage qui éclaire les apparences sensibles d'une subtile et idéale lumière où l'homme
déjà s apparaît divin. Magnifiquement, il élucida la notion pervertie de Tœuvre historique en lui conférant son caractère essentiel d'humanité constante et simple. Rodin passionnalisa ses figures d'un sentiment tragique d impuissance et de douleur, d'une angoisse de fatalité sous laquelle on les sent panteler dans un conflit d'âme et d'instincts, damnés de ridéal aux morbides névroses recroquevillées sur tous les chevalets de la souflfrance. Meunier, lui, avec de discrètes charités pour l'homme opprimé des plèbes, pénétra dans la fournaise industrielle et manifesta la sombre grandeur du travail. Ainsi ils exprimèrent un sens de beauté nouvelle et à la fois un caractère d'humanité spécial à leur temps. Toute grande œuvre, conçue en dehors des particularités négligeables, est investie d'un symbole, encore qu'il ne soit pas nécessaire que l'artiste ait prémédité ce dessein précis. Leur labeur à tous trois se dénonça symbolique, pénétré d'une intime et merveilleuse vérité, supérieure à la notation de la vie immédiate, reflet ellemême des choses étemelles. »
Un des premiers, sinon le premier, il faut le répéter, Constantin Meunier avait personnalisé les plèbes obscures, jusque-là exprimées en leurs densités passives, en leurs masses ténébreuses et profondes où ne se mouvait nulle âme. Intermittente, en effet, apparaît avant lui^ dansTart du temps, une brute à face d homme, mais agglomérée
comme un trouble laitier humain, montrée à Tétat de nombre, en ses aspects multitudinaires.
La divergence entre lart et Tidée sociale était radicale : aristocratique, mystagogique, ploutocratique, il se refusait à déchoir jusqu'à 1 être dégradé, évanoui en sa séculaire abjection. Le prolétaire, le serf préposé à tourner les meules, Tantique paria toujours refoulé aux catacombes restait éliminé, non avenu pour les beaux artistes souriants, adulateurs de la grâce ; il semblait que les Cahiers de 89 n'eussent point dénoncé son martyre infini, le cri libérateur sorti de ses entrailles vulnérées.
Meunier, âme de charité, rêveur secourable, pauvre homme d'artiste, évangélique à sa manière, alors se pencha vers le réprouvé et Tondoya de sa pitié, lava ses dérélictions sous le flot lustral des mansuétudes. L'ouvrier reçut le baptême de l'Art ; les milices des Sans-visage et des Sansnom eurent droit de cité dans la patrie des Esprits. Il n'y fallut que la bonne conscience et la sensibilité d'un maître. Il allait fraternisant en ses œuvres avec l'Homme; très simplement il annonçait les temps nouveaux. Lui seul, peut-être, en ne croyant créer qu'un genre, ignorait qu'il créait un art. Il ne théorisait pas et seulement obéissait à ses secrètes impulsions.
Il se trouva que le labeur d'un artiste instinctif correspondît avec une époque d'élargissement de la conscience