CAIQUE
Sa disparition. — I.a politique d'Al>dul-liamida^l^ néfaste au caïkdji.
— Ln djornal d'etpion. — A$ pect du Botphnre la nuit. — Le canal e«t le seul endroit où la promenade »oit pot»ilile. — Chacun pour %ot. — Le* promenades.
— Beiros et Ir panorama du Bosphore. — Yalova et ses ihermes. — (iuieuk-Sou et le flirt turc. — Le seoret dn harem n'est qu'une chimète. — Visite k U forteresse de Roum^lie-llissar. — l n arrh^<i!o|;ue qui gratte les vieilles inscriptions.
Vue du port.
AConstantinople, on a souvent roccasion de traverser l'eau. On prend un caïque, comme à Venise une gondole. Le caïque est spécial au Bosphore, comme le yali qui est la maison du bord de l'eau. Il fait partie de son décor et, sans le caïque, il manquerait quelque chose à sa physionomie. Aussi bien, il est admirablement apj)roprié, par la finesse de ses lignes, aux distances qu'il a à parcourir, aux courants qu'il doit remonter. Sur plusieurs points du canal leur rapidité est telle, surtout par les vents du Nord, que le caïkdji se voit obligé de recourir à l'aide des haleurs qui attendent sur les rives d'Arnaout-Keuy et d'Emirghian, pour ne parler que de la côte d'Europe. Cependant, le caïque se fait plus rare de jour en jour, et le temps n'est pas éloigné où le dernier spécimen d'un art charmant aura été rejoindre les curiosités du musée des Janissaires. Ce qui fut la Turquie pittoresque s'en va par lambeaux, comme font les vieilles maisons de bois qu'épargnent le feu et la pioche du démolisseur.
Le caïque est si instable que l'étranger n'y entre jamais sans appréhension. L'opération qui consiste, dès qu'on y a posé un pied, à se laisser choir sur les coussins n'est pas à la portée de tout le monde. Tout y est sacrifié à la vitesse pour qu'il glisse sur l'eau au moindre effort de la rame si bien que par gros temps on le voit monter sur la crête des vagues comme fait la mouette de la Marmara par les vents du Sud.
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On traite d<' ^nî a ^re avec le caïkdji on I absi-nce do tarifs, mai» on pouvait passer d'Europe en Asie j)Our cent paras ('). Le bas peuple trouvait moyen de faire ce voyage pour beaucoup moins, en s'enta»sant dans une mAme embarcation, au risque de faire nnufra^i' rntro deux ochelles. Chacun sait que le raïkdji «'tait moins lortun»* que le hamal. La concurrence des bateaux chirketA lui avait porté un coup dont il n'a jamais pu se relever. Le public ne prend |)luH le caïque que lorsqu'il ne peut faire autn*ment. Il pri'lère h's rapides caboteurs à roues ({ui offrent confort et sécurité, sans qu'il en coule un para de plus L<Mir service serait irréprochable si les départs • taienl plus fréquents. Par bonheur, tel n'est pas le ■ as. et cela permet au caïkdji d'enlever quelques passagers à lu société, dont .Mxiul-llamid fut le principal actionnaire.
Mais la politique leur a été longtemps plus préjudiciable rjue la vapeur. Le caikdji était suspe<t à Vildi/.. Sous le règne de ce sultan, il avait contre lui la police et son armée de mouchards. .\ partir du coucher du soleil la circulation lui était interdite, aussi lui arrivait-il souvent, lorsqu'il se trouvait dans I impossibilit»' de rallier son échelle, de passer la nuit à I endroit où le hasard d'une course l'avait conduit. Cette mesure inepte avait été inspirée par la crainte que le caikdji ne favorisât quelque complot qui aurait eu pour but <le replacer sur le trône Mou-
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BcaTKARD BAKIItLBS. IS
rad, le détrôné pour cause de folie. On a pensé (jii'il aurait été facile à la corporation d'exécuter ce dessein en débarquant par une nuit obscure sur les quais du palais de Tchéragan où, depuis une trentaine d'années, ce malheureux était enfermé avec sa famille. Certes, le dj ornai du policier, qui enregistra cette insinuation, obtint la récompense méritée, mais je doute qu'elle ait été proportionnée au mal qu'elle causa. Tout en fut bouleversé. Les deux rives du Bosphore furent soumises à une surveillance minutieuse. Plus de visites d'un yali à l'autre, plus de promenades, ni de parties de pèche au clair de lune. Vainement les cahvedjis des échelles allumaient leurs lanternes, les tables restaient désertes, personne n'osant sortir. On se^cachait comme à l'époque où le redoutable bostandji parcourait le canal, une trique à la main, pour châtier ceux qui n'avaient pas pris la précaution d'éteindre leur chandelle à l'heure du couvre-feu. Le soir, entre ses deux rives éclairées par les maisons, la mer n'était qu'une solitude noire d'où montait la voix désolée du courant. La tache noire s'étendait de Scutari à Cousgoundjouk, où étaient de vastes yalis mystérieusement abandonnés. Au début du règne, toute une fournée de pachas furent exilés au Yemen, puis mis à mort. Les veuves, filles de sultans, continuaient à les habiter, mais, frappées par la même disgrâce, elles y vivaient dans une retraite obligatoire. Ces yalis, dont la masse trapue se carre entre la mer et la colline magnifiquement boisée, on les aurait cru vides d'habi-
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tantB, à voir les vijçn«'8 escalader le» perrons et j^rimp«'r aux fenAtros ou priulaiciit d«*H lo(ju«'S de rideaux jamais ren«)uv«'l«-.s. Aucune porte ne s y ouvrait de jour ; aucune lumière ne s'y allumait la nuit.
Avant que len bateaux du chirket eussent mis Stamboul en communication avec le» échelle» de la banlieue, le caïquc était le seul moyen de transport. Fout particulier aisé avait le sien. Les haut» fonctionnaire» en avaient plusieurs. Chaque yali possède encore un caïk-hané ou remise à calques, qui s'ouvre sur la mer au moyen dune porte à clain*-voie. A l'occasion, le» dames de la maison s'y baignent apH's (|u'ellcs ont pris la précaution d'y clouer une toile d'emballage. C'est là qu'on tirait le caïk à sec sur un plan inclin«>. Les ministre» de la l'orte, avant comme après la Constitution, ne voyagaient plus qu'en vedettes. Une flotille de bateaux rapide» et richement aménagés était mise a leur disposition par les soins de l'amirauté.
Il suflit d'avoir fait une foi» le tour de la banlieue j)our constater que le Bosphore est encore, après les iles de» Princes, le seul endroit où la promenade »oit possible. En ét«\ la chaleur et la poussière rendent pénible b's déplacements autour de l'éra A Constantinople, 1 on n'est à son ai»o qu'au bord de l'eau ; mais pour s'y promener, c'est une autre affaire. Les plus beaux emplacements du Bosphore sont tous decoup«'s en propriétés jalousement closes. Les massifs ombreux de Courou Tchechme. de Bei- COS. de Balta-Linian, de Therapia. de Buyuk-I)er^,
appartiennent, les uns à des pachas, les autres aux ambassades, reconnaissables à leurs mâts de pavillon. Les yalis turcs sont en bois, mais les murs qui entourent leurs jardins du côté de la campagne, sont en bonne pierre, et les pistes qui grimpent autour à peine praticables. Aussi personne ne s'y risque. Cependant une assez belle chaussée longe la rive européenne. Elle commence place de Top-Hané pour finir au village de Roumélie Hissar, mais comme elle passe derrière les maisons, ne longeant que des murs qui n'en finissent plus, elle n'offre aucun intérêt. Bailleurs, ce chemin n'a été construit que pour permettre aux effendis, qui ont leurs demeures sur la mer, de se servir de leurs voitures, La mer, on ne la voit que par intervalles, au bout des escaliers qui descendent aux différentes échelles où sont les chalets-stations des chirkets.
Encore que moins peuplée et d'aspect plus rustique, la côte d'Asie offre les mêmes inconvénients. Là aussi les riverains ont tout occupé, tout emmuraillé, si bien qu'il est à peu près impossible de se donner de l'air sur le Bosphore si l'on n'y possède, à soi, un logement, placé soit au bord de la mer, soit sur une hauteur d'où l'on domine le paysage, ce qui est délicieux. Comme propriétaire on peut y prendre toutes les libertés, et l'on n'a pas à se gêner avec les voisins, à la condition, bien entendu, qu'ils ne soient pas turcs. Aucun règlement ne saurait prévaloir contre une bourse bien garnie, ni faire obstacle aux caprices d'un homme puissant. Chacun
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pour soi, toile est la devise du pays. Ne pas confondre avec le chacun chez soi. qui est celle de notre bourgeoisie. En France, les ordonnances sont respectées, mais l'on s'y barricade contre le voisin. En Orient, l't'goïsine satisfait s'y tempère souvent de générosité et d'hospitalité, mais, en revanche, personne ne s'v soucie de l'intérêt public. Cela allait telleinent de soi qu'on n'a jamais songé à critiquer le préfet de la ville qui éclairait à giorno son jardin, alors que la rue à côté restait plongée dans l'obscurité. Dans ce pays, où la collectivité est chose négligeable, l'homme riche s'entoure d'un confort aussi varié que complet pour avoir sous la main ce qu'il ne saurait trouver ailleurs. Parfois il s'y mêle de l'arbitraire. Abdul-llamid ne voulut jamais permettre à ses siijets d'ouvrir un théAtre ni de s'éclairer il l'électricil»'. Comme bien on pense, il ne se privait de rien de ce qu'il interdisait aux autres, car il possédait pour son compte deux troupes de comédie. <«t la lumière él<'etri(|ue ruisselait dans le cristal des hautes torchères de son palais. Ainsi s'explique ce contraste de luxe et de misère, de barbarie et de civilisation qui. h toutes les époqiu»s, a été la caractéristique des villes d'Orient.
Mais la mer est à tout le monde. Aussi la foule s y porte-t-e||«' en masse le v«*ndredi et le (iimanche. Ces jours-là. les chirkets se succèdent de demi-heure en demi-heure, déversant aux échelles des flots de promeneurs ({ui vont s'installer dans les cafés placés au bord de l'eau où l'on respire le bon air. En général.
ces échelles sont charmantes. Thérapie et Buyuk- Déré possèdent des palaces qui offrent tout le confort désirable. Les buveurs d'eau s'acheminent vers les sources réputées de Tchirtchir et de Hounkiar- Souyou où, sous les ormes, résonnent de bucoliques flûtes, mais où l'on arrive couvert de poussière de la tête aux pieds. De ce dernier point, l'on peut gagner en une demi-heure de voiture, la forêt de Belgrade, encore qu'il soit prudent de ne pas trop s'y égarer si l'on craint les aventures. On peut leur préférer les villages turcs qui se tassent à l'entrée du Bosphore. On y trouve avec le bruissement de la brise dans les platanes et la volupté du repos, une tasse de café et l'inévitable verre d'eau. Du clapotis de la vague, monte cette bonne odeur de pastèque qui est particulière au Bosphore. Les deux Cavaks ne laissent rien à désirer à ce point de vue. Les buveurs de bière ne quittent pas Péra. On les voit, l'après-midi, s'entasser dans les brasseries de Ferri-Keuy où ils vident force pots en se bourrant de pistaches et de pain de seigle. A Péra, on ne boit jamais sans manger, à l'inverse du Français qui ne peut rien manger sans boire. Dans tous ces cafés à ciel ouvert, on ne sert aux musulmans que du café ou d'innocents verres de limonades, mais lorsque la nuit tombe sur les consommateurs, le ca/tredjf, s'il est chrétien, ne manque pas de servir aux eftVndis attardés des rasades de raki, hypocritement dissimulé dans des tasses à café. On peut remarquer qu'on use d'un truc analogue sur le zinc des bars parisiens,
depuis la restriction apporté»* à la consommation fie l'alcool pendant la f^iierre. ce qui prouve que. sous linfluence des niâmes causes, li-s mZ-mes malices fleurissent sous tous les climatH.
!)«' tous les lieux de promenade qu'oflTre la banlieue, la vallée «le Reicos avait ma préférence. I.,e8 ombrages y abondent, et on y trouv»' un peu de gazon en été. L'allée de grands arbres qui la traverse dans sa longueur aboutit à I nii des sites les plus frais du Bospbore. A partir du kiosque impérial de Tokat. la vallée se resserre pour former un cirque de collines couvert»'» d'un bois toufl'u. Au printemps, on V <'ntend tous les ramages do la faune aib'e, le cri du coucou, et les coups du pic qui fore les troncs tl'arbre de son bec d'acier. \\\vn n'y vient Iroubbr leurs amours, protèges autant par 1 épaisseur du bois que par la consigne qui en défend l'accès aux chasseurs.
A la vallée se rattache la petite m<»ntagne, tlite du (ieant. Le versant (jui regar<l»' le liosphore est enlaidi par les excavations qui ont mis à nu la roche calcaire dont elle est formée ; mais, du côté opposé, les pentes ont conservé leur verdure, et le clwmin qui conduit au sommet est en partie carrossable. (y«'st l'endroit le plus favorable pour découvrir le haut Bosphore. L'œil embrasse le double amphithe.Ure d«' collines qui encaissent les eaux bleues <lu canal, depuis la vallée ocreuse d»* Sari-Yer jusqu'aux tours grises «le Roumelie-llissar. Au delà du golle de Huyuk-Déré cl de sa prairie, clairsemée
de platanes, moutonnent les frondaisons de la forêt de Belgrade qui font contraste avec les vallonnements dénudés qui se perdent à l'ouest. Sur la droite, à un kilomètre environ, sont les ruines d'un château génois, dont les murailles escaladent les pentes des coteaux du Hiéron. Par-dessus, apparaît une ligne bleue, morne et froide. C'est la mer Noire qui, à vrai dire, n'a de noir que le nom, encore que ses eaux soient sensiblement moins bleues que la petite mer qui baigne les murailles de Stamboul. La distance qui sépare les deux bassins est si négligeable qu'on serait tenté de croire que ce n'est là qu'une illusion. Pourtant on est obligé de reconnaître, à voir la différence des eaux, que le Bosphore sépare non seulement deux continents, mais deux régions climatériques bien différentes, et que si la Marmara est grecque par la lumière, la mer Noire est slave par ce je ne sais quoi qui attriste son horizon. On comprend que les anciens aient considéré le groupe des Cyanées, à l'entrée du Bosphore, comme les limites du monde habitable.
Les promenades à travers le golfe d'Ismidt ne seraient pas dépourvues d'agrément sans les complications d'un voyage par mer qui dure plusieurs heures. Le point le plus accessible est la station de Yalova qui se trouve blottie à mi-côte du Samonlidagh, au fond d'un cirque de hautes collines où se pressent les chênes et les mélèzes. Ce fut en mai u)o6 que j'en entrepris l'excursion. La région est en partie défrichée, mais d'aspect si vierge, si dépeuplé, que
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l'on s'y croirait à plusifursi centainos de lieues a rintoriciir des terres nnatoliennes. M^me aux abords de l.'i ru|Mtal«*, r^|)r«* srnt«Mir des pays retoiiriu's à la sauvagerie sr <i«'j^a^e des choses, car le Satmitiit- (i(ii/h n'est autre que l'Ar^^anthon si cél^bre dans le» l'aslrs iiivlh<»lo^i(jurs. Le chemin côtoie la nu-r avant d c'scalader les premières ondulations qui montent en suivant un ruisseau dont le lit encaissé disparait sous le feuillage des saules et des tilleuls. Autour de deux ou trois villages neufs, peuples de la/es et construits sur des hauteurs, s'étendait la perspective (l«'s ili.imps cultives nuancés de vert. et. par endroits, de bleu tendre. A la lisière des champs d'avoine, le printemps avait versé son écrin de coqueli<'()ls et d'iris jaunes (pii se dressaient sur leurs longues tiges comme des calices d or. et sur les talus pleuvait le feu d'artifice des genêts en fleur qui sont plus odorants que ceux de France. On croisait de heau.x |>aysans (jui nous saluaient avec un air plein lie dignité. Des femmes en feredjés se tenaient sur leurs portes pour nous voir passer, et des cigognes perchaient aux galeries des minarets. Et à mesure (jue nous montions vers les sommets boisés, l'azur (lu ci«'l devenait plus vif. l'air plus b'ger. Derrière nous, sur la rive ()j)posee. Peiulik bleuissait sur le golfe tout bleu.
Les piscines de ^ alova occupent le fond d'un ravin traversé d'un ruisseau, où l'on voit au milieu de l'eau courante flotter des va|>eurs sulfureuses. La salle rappelle exactement les dispositions des
hamams de Stamboul. C'est le même dallage, les mêmes vasques, les mêmes vapeurs laiteuses se jouant dans les rais lumineux qui descendent des trous percés dans la coupole, avec cette différence que l'eau jaillit ici des robinets de bronze à une température de 60 degrés. Diverses améliorations ont modernisé ces installations byzantines. On voit encore, au bord du ruisseau, affleurer de massives substructions en briques qui seraient les restes des thermes dont on fait remonter la construction à l'impératrice Théodora. On raconte qu'elle y venait passer les premières journées du printemps, suivie de sa cour et d'un train de maison considérable.
Le jour où un service régulier de cabotage aura facilité les communications de la capitale avec sa banlieue asiatique, Yalova se peuplera de baigneurs et de touristes. On pourra, sans se donner trop de mal, pousser jusqu'à Nicée, par le golfe de Ghemlek. On pourra aussi faire un crochet du côté des ruines de Cyzique, en passant par le village d'Artaki où l'on récolte un vin blanc qui a son prix. Rien n'égale l'intérêt qu'éveillent ces ruines. Pourtant, elles ne sont visitées que par de rares touristes, bien qu'elles ne soient qu'à quelques heures de la capitale et à quelques kilomètres de la côte ; mais l'état arriéré du pays est tel que personne n'ose s'y aventurer.
Tandis que la société de Péra envahit les restaurants et les palaces à la mode du haut Bosphore où sont les ambassades et leurs stationnaires, le monde élégant turc fait sa promenade de Guieuk-Sou, lit-
téraloment Eau céieste. Les Européens ne connaissent ce ruisseau que sous le nom iV Eaïur fiouces d'Asie. A la vt*rit«'. «'Mrs ne iiirritenl aucune de ces somptueuses dénominations. Les eaux de Guieuk- Sou sont d<' couleur vt-rdAtr»*. la mer y entrant dans unr forte proportion. C'<*8t même à ce mélange qu'elles doivent d'être accessibles aux léjçéres embarcations qui s'y pressent, le vendredi principa- N'ment. A partir de l'après-midi, la rade de IJebek se couvre décalques qui, tous, prennent la même direction. Après avoir rasé la côte d'Asie, ils disparaissent derrière les murs croulants de la forteresse d'Anadol-Hissar et s'engagent dans la paisible rivière bordée, à gauche, d'un cimetière turc qui sombre dans la verdure ; à droite d'une forêt de roseaux baignant dans les eaux d'un marécage. On |>asse sous un pont rustique et l'on s'arrête au milieu d un site qui ne manque pas de fraîcheur. La rivière s'y rétrécit sous la poussée d'une végétation de roseaux et de lianes enlaçant de hauts peupliers, où le menu et délicat feuillage du saule Iraine au fil (le l'eau. Sur la rive opposée s'étend un bout de prairie sur laquelle des arbres clairsemés étendent leur ombre.
(1 est là que s arrêtent les caupies. et c est vraiment dommage, car à cent mètres plus loin le bois s'épaissit, il est vrai qu'à cet endroit le ruisseau ne forme plus qu'un mince filet qui se perd parmi d «'normes galets. Des caïques sont occupées par des femmes turques, d autres par leurs coreligionnairet
mâles. Toute l'élite de la société de Stamboul est là : ofRciers sanglés à l'allemande, la tête haute, et fonctionnaires de tout grade. Seuls, les gens du palais se dispensaient d'y paraître, par crainte des espions. On y voit aussi la fine fleur des harems, tous les spécimens de beauté locale, depuis la délicate pâleur du type circassien jusqu'à l'opulente créature venue on ne sait d'où. En général, les Turcs préfèrent la force à la délicatesse. Des princesses à marier s'y montrent au mépris des ordonnances impériales. Des employés à i 5oo piastres également, dans l'espoir qu'elles daigneront faire un choix parmi eux. Dans cet étroit espace, les embarcations se touchent, se frôlent, s'entre-croisent, non sans intention. Elles ne s'éloignent que pour revenir aussitôt sur leurs pas. De l'une à l'autre, les deux sexes échangent des regards, mais pas une parole, pas un geste. La réserve turque ne le permettrait point. On n'y tolère que le langage des yeux ; mais cela suffit, car plus d'une intrigue s'y noue, plus d'un roman s'y ébauche. On se voit à Guieuk-Sou, mais on s'explique ailleurs. J'ai cru longtemps que la réclusion du harem faisait de la femme turque un être anonyme et ignoré. Guieuk-Sou m'a détrompé. On peut également faire la même constatation aux Eaux douces d'Europe, car le flirt du Bosphore n'est que la continuation de celui qui s'épanouit avec les premiers lilas du printemps sur les bords du Cydaris. Un jour que je naviguais dans ces parages en compagnie de deux personnages turcs, je remarquai avec stupéfaction qu'ils mettaient
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sans h«sili*r un nom sur ( lia(ju«' ijnrltmuk (|ui passait 11 t'st vrai quo et* voilo est si transpan'nl (ju il laisse deviner à peu près tout du visajçe, outre qu'il ne remonte jamais que jusqu'aux yeux. Le plus curieux «•st qu'il» les reconnaissai<*nt toutes. Ils savaient, par exenjplf. que cette j^rosse blonde, couverte de dentelles, était la lenime de tel chambellan, que cette autre, couverte de diamants, <^tait la jeune épouse d'un vieux ministre ; que le grand caïque à trois paires de rame», au tapis de velours bleu traînant dans l'eau ses crépines d'or, portail une princesse égyptienne. Inutile d'ajouter que Guieuk-Sou et Kiat- Hané sont pour les Turcs des chasses réservées et qu'ils ne permettraient pas aux chrétiens d'y chasser.
Nous ne quitterons pas (luieuk-Sou sans jeter un coup «l'iril sur la forteresse de Roumélie-Ilissar qui s'élève en face du chAteau d'Asie et située dans la partie la plus étroite du canal. Le chAteau d'Asie, construit en i375 par Haya/id In foudre, assurait aux Turcs la possession de la rive asiatique du liosph<in' et (le la Marmara. Roumélie-Hissar, édifié en i'i5i. a pour ainsi dirt* pr«*sid«' à la chute du dernier boulevard il»' 1 Linpire by/antin. et comme cette chute marque dans les divisions de l'histoire moderne la fin du moyen âge, cette ruine pittoresque peut être considérée comme un monument comnu*moratif de la disparition d'une épocpie. On sait qu'il avait été construit à cet endroit, pour intercepter les communications avec la mer Noire d'où la ville tirait ses
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approvisionnements. De là vient le nom de coupegorge qui lui fut donné. Assis sur un sol accidenté, le château de Roumélie aligne ses murailles de pierre fruste sur deux collines de hauteur égale au sommet desquelles se dressent deux grosses tours rondes ; d'autres murailles s'en détachent qui, par les pentes abruptes, escaladent des rochers pour aller rejoindre au bord de la mer d'autres tours semblables. Cet ensemble, ouvrage d'une industrie primitive, est si irrégulier qu'on a cru y voir la figuration des lettres arabes qui forment le nom de Mahomed II. Il s'harmonise d'autant mieux avec le frais paysage qui lui sert de cadre que la pierre s'y tapisse de lierre et de touffes d'herbe tombant en cascades des créneaux. On y voit l'arbre de Judée, au tronc robuste, dont les branches, avant de verdir au printemps, rougissent d'une floraison pourprée ; le vert poli du lentisque et du laurier dont s'empanachent les tours. Des figuiers trouvent moyen de vivre dans les anfractuosités de la muraille, à quarante pieds au-dessus du sol nourricier.
Des arcades basses s'ouvrent sur le quai, qui étaient les meurtrières des canons, dont les énormes boulets de pierre ricochaient sur l'eau avant d atteindre le but. On entre dans l'enceinte du côté du village turc par une porte dégarnie de ses battants et dont les débris gisent plus loin. A la tour qui est à droite se remarquent des fragments de sculptures et d'inscriptions byzantines engagées dans la maçonnerie. Notons à ce propos que sur les parois de la
tour septfMitrionale (i^ure. l'ntr»- autros dfbri». une tAte 8(ul|»l«*e, d'un 8tyl<* rapjielant l'art assyrien. Peiit-^lre est-ce là un dernier vestijçe du monument <|ue Darius fit érijçer sur ces bords pour comm«*morer le passa^o (!♦• son arm«'o sur le pont flottant qu'y j«*ta
I in^<'niour Mandrocles. Pressas «le construire leur forteresse, les Turcs firent main basse sur tous l»^s matériaux qu'ils trouvèrent sur place, et quand ils n'en eurent plus, ils n'Iu-sitèrent |>as à démolir les «■gliscs et les couvents qui peuplaient ces solitudes Otte tour parait en excellent état de conservation, mais, à l'intérieur, elle n'a gardé que la colonne de maçonnerie, de laquelle rayonnaient les solives qui lormaient les »'ta^es et la pvramide de décombres (jue les ébouleinents ont entasses au font!.
Des quatre principales tours qui flanquent les murailles aux angles, sans compter les intermédiaires, seule est restée intacte, à la poivrière près (|ui la couronnait jadis, celle dite de Mahomed II le conquérant. In jour que j'étais là à me promener, je vis accourir une jeune fille dont les galendjes claquaient sur les cailloux roulants d'un sentier qui /.ig/ague à travers les rochers. Elle me demanda si je voulais visiter la tour du Katih. Sans ilteudre ma réponse, elle me fit signe de la suivre.
II y a dans l'enceinte un groupe de maisons de bois peintes en rouge, s«)rditles tlemeures qui servaient autrefois de logements aux Janissaires qui y tenaient garnison, et que Mahmoud remplaça, après le massacre qu'il en fit en l^^a6, par une colonie de gitanes
islamisés. Bientôt, je vis sortir d'une de ces masures un homme qui tenait une clef et une lanterne.
Il ouvrit la lourde porte bardée de fer qui roula péniblement sur ses gonds. Tout d'abord, en entrant, mon attention fut sollicitée par l'apparition d'un gouffre qui s'ouvre tout contre la paroi, à ras du sol. Le gardien y jeta une pierre qui mit quelque temps à toucher le fond où elle rendit un coup sec. A gauche, s'ouvrent des portes basses qui donnent accès dans des salles voûtées, aux parois blanchies. La lanterne allumée, quelque chose se détacha de la voûte noire qui se mit à tourner un instant d'un vol circulaire, puis fila par la porte, en secouant sur ma tête un flot de poussière moite. Tout ce noir n'était qu'une colonie de chauve-souris qui fébrilement s'agitaient, troublées par la lumière.
Des lucarnes étroites éclairent de loin en loin l'étroit escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Au premier des trois étages, s'ouvre, à droite, une salle à peine éclairée par le jour qui filtre d'une profonde lucarne et par l'ouverture pratiquée dans le caillebotis du plafond. Les parois s'y creusent d'alcôves où sont encore les planches sur lesquelles s'étendaient les hommes de la garnison et une cheminée par où descend un peu de jour. 11 y a là tout un système de charpente, auquel les siècles ont donné les tons chauds du palissandre et qui apparaît formidable dans cette demi-obscurité.
Au palier du second étage, correspondant à la citerne qui alimente la fontaine du premier, se trouve
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n[i(> pirce à clairc-voie qui Hcnait de niagasiii, encore meublée <le deux f^rands coffres de l>ois qui Hont couverla d'inscription». Je lis : (iio-BATTA Uala- HiN<i-l'nir.i<)MK. iCf\(j ; puis, Colonkllo IU)?«zi : IUb. ir)'i7. Sur une autre face : Mahco Tabsi.v j). \{. (]e sont là très vraisemblablement les noms de chev;iIiors vénitiens toinlu's aux ninins des Turcs. Rap- |ioions (|ue les tours de iU)uni(-ii<>-|Iissar fur«*nl, à la prise de Constantinople, transformées en prisons, cl |ue beaucoup de ses défenseurs y furent incarcérés. C.f nv fut (|uo plus tiird qu'on utilisa dans co même but b' chAteau «les Srpl-Tours.
Au troisième ftaj^«'. les escaliers atteignent un vestibule où s'ouvro un petit cabinet tendu d'une mauvaise natte, aux murs crépis de blanc, mais entièrement barbouilles de signatures tracées par des visiteurs de toute nation. Dans un coin, un lampion de mosquée, suspendu a un clou, contient un peu d'huile verdàtre. Avant d'y pénétrer, le gardien ^^e déchausse, sans doute par respect pour le lieu. .Mahoniod II y aurait passe plus d une nuit au retour d'une de ces parties de chasse qu'il poussait, depuis la construction de la forteresse, jusqu'à la forêt de Belgrade. I.a salle à côté et les jçaleries obscures (pii courent dans l'épaisseur des murailles, contiennent de nombreux graphites. (îravés en beaux caractères du xvi* siècle, ils évoquent le souvenir des guerre» que l'empereur d'Allemagne. Rodolphe 11. soutint contre Mourad III. et les noms des ({uei(|iies nobles tchèques et polonais qui v furent tenu> en
UlRTRAND Ba«»ILLI«. I i
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captivité. J'ai transcrit celles qui me parurent les plus remarquables comme exécution, à défaut de renseignements sur les personnages qui les tracèrent. Fhidric. ■ Skidel. ofi'a : APOT : Christof, Hasbar : SER : orator. g captivi ad. lôg^. Sur une pierre soigneusement polie, je lis : Casmar WR. A 1594. Ensuite, celle-ci : Henrico : ion. lôgV On n'a pas encore songé à les marteler comme on a lait des belles inscriptions latines que les touristes pouvaient naguère déchiffrer sur les parois du château des Sept-Tours. On a peine à croire que ce stupide méfait ait été commis sitôt après que le château eut passé aux mains de la direction du musée impérial. Le coupable n'a pas songé que ce trait de vandalisme a plus déshonoré la Turquie moderne que les traitements infligés aux ambassadeurs n'ont déshonoré les Turcs d'autrefois. L'erreur est grossière que de s'imaginer qu'on réhabilite les nations en effarant les témoignages de leur histoire.
L'un des prisonniers de Roumélie-Hissar, Yladislas Vladislof, dont il m'a été impossible de découvrir la trace du passage, qui existe pourtant dans quelque coin de la tour, était attaché à l'ambassade de S. M. Apostolique. Dans la relation qu'il a faite de sa captivité, il raconte qu'il fut tout d'abord enfermé dans une des tours du bord de l'eau, mais que les geôliers, prévenus que le sultan allait passer par là pour se rendre aux Eaux-douces d'Asie, les transférèrent en toute hAte dans la tour de Mahomed II. La raison de cette précaution, il l'explique par ce fait
que poil (If toiiij)'^ aiiji;ir;i\ .int d iiutn-s |)n><>nrjion* ayant reconnu 1«* <ai(ju<' do Sa llautesbo prolitiTcnt du moment où il poHHait pr^H du rivage pour |>ous- Bcr lc8 criH de amnn patlusrhah cl qu'ayant été entendus, il» furent aussitôt drlivrcs.
I)u liant (le la plate-fornu*, cncomhne de jçravats et de débris, l'u'il embrasse IVtendue i\vi tiosphore. Tout au fond, fermant l'horixon, à l'Est, w? découpe la gracieuse silhouette des monts arides ; mais au premier j)lan s'al)aisse un cirque de collines vertes qui s'avancent a droite et à gauche du \allon des Eaux-douces, pour faire de cet endroit du Bosphore un lac plein d'animation, sillonné de caïques et de voiliers (|u'entraine le courant, et que remontent péniblement des steamers, suivis d'un double sillage d'écume et de fumée, [{asant l'eau bleue, des engoulevents passent, montant et redescendant le canal d'un vol infatigable.
Tout en haut de la colline où s'élève la forteresse, se trouve un tekké de derviches bektachi. Le cimeli( r<' qui l'accompagne renfermerait dans son enclos les morts de réchaulTouréc d'Epivatos qui fut l'un des |»rincipaux griefs in\0(jués par Mahomed II pour juslilier la guerre qu'il déclara a linoMensif Constantin Dragacés. Des cavaliers turcs faisaient paître leurs bétes sur les champs des Grecs. Ces derniers ayant voulu prol«-ger leurs récoltes, on en \int aux mains et le sang coula de part et d'autre, (^assim Tchélébi, (ils de Baya/id ft-c/air et son iie\eu Orkhan. y périrent. Ombragées do cyprès.
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closes d'une fgrille en bois vert, les tombes des princes turcs' se confondent avec celles des martyrs d'Epivatos et des Cheikhs du Teké.
Porte de Sainte -Sophie.