IMPRESSIONS DE BANLIEUE
L'or^r de barbarie el rambatvadrtu . l.r-» «..m ii ti le* iaqtnrtudr*
d'Orla-kriiy. — l.p ftalai* de \ ildi* al m (^arniton — l^estoldatt albanai«. Ce qii'ett un «illage mille — Le palai* de Trb^raKaii et la raplivil^ de Miturad IN. — (iommeol <ie« fille« n^et en pnton (iire«l tnar«^e«. — Leur d^%.ippi>inlrnient I n ih^àlre «rm/nten turi/uifi*
par ordre. - La tie d'un village du liuipLure — iVenièret manifealaliont nationale*.
iqS c o n s t a N T I n O p l e
CK matin, jour de l'an orthodoxe, j'ai été réveillé par un air d'orgue de barbarie. C'est par un air de musique que prélude à Constantinople toute bonne fête orthodoxe; mais depuis longtemps il ne se faisait plus entendre. Aussi m'a-t-il rappelé l'époque où ses flonflons mécaniques égayaient la cité franque et les quartiers chrétiens de la banlieue. Aujourd'hui c'est-à-peine s'il est convié aux noces du petit peuple et aux soirées dansantes des Levantines sans prétentions. Les poivrots ne manquent pas cependant qui s'obstinent malgré tout à prendre la vie du bon côté, mais on ne les voit plus égayer leur marche d'un air de musique. Ils ont le raki triste et lorsqu'ils rentrent au signal donné par la patrouille c'est sans tambour ni trompette.
Je ne peux oublier que l'orgue de barbarie se fit entendre la dernière fois quand eurent pris fin les massacres de 1896. Ce jour-là, il joua par ordre de la police, qui, en même temps, faisait rouvrir les gargottes de Galata et de Calliondji-Coulouk. C'était une invite aux rayas barricadés dans leurs maisons de reprendre leur train de vie ordinaire afin que fût oublié un moment plus tôt le drame sanglant. Ce même jour, on put voir un ambassadeur, M. de N., se promener à pied, seul et sans cavas, dans la Grand'rue de Péra encore déserte, affectant l'indifférence. Etait-ce une promenade hygiénique, ou bien faut-il croire que la police fût pour quelque chose dans la démonstration de ce diplomate?
Sous la brume de janvier et la neige qui s'amoncelle sur \t',H toits, loM petites maisons d'Orta-Keuy font grise mine. Ces chimériques demeures ne sont habitabl(?H(|u'(*n ••t»'. alors (|irà Ii'iirs farailes, ou s'alignent décidiineiit trop df iV-nètres, montent les grappes de la glycine en fleur. Mais pourquoi tant de carreaux de vitres à ces maisons aux murs épais comme la main t>t sous un ciel inclément? C'est ce que je n'ai jamais pu m'expli(|uer. La casanière Levantint* y vit pelotonnée dans sa pelisse en peau de lapin, près de son mangal de cuivre où sous la cendre couve une braise rare. Elle ménage son charbon, tandis que le mari est au travail et les enfants à réc«)le C'est que le charbon est à 71" piastres le kantar, et le pain à 5o paras. Le beurre de Sibérie est hors de [irix, et, pour surcroit d'infortune, le poisson — cette ressource du pauvre ù Constaiilinople - man<|iie au marché, les pécheurs n'osant plus affronter la mer démontée. Je suis persuadé que la pita de Saintliasile, que nous avons adoptée sous le nom de gftteau des rois, a fait défaut sur plus d'une table d'Orta-Keuy. Plus qtie jamais celte population est triste et soulfraiite, mais la tlifliculté de vivre n'est pas seule en cause dans sa tristesse muette. Si l'inquiétude se trahit jusque dans ses mouvem(*nts, si les femmes se cachent comme au temps des Janissaires, si les enfants ne jouent plus devant les portes, c'est que Yildiz est là tout proche. Ce redoutable voisin empoisonne l'existence de ce pauvre monde. sur lequel pèse l'angoisse d'une éternelle menace.
Du palais, on ne voit cependant que la partie du parc qui déborde sur le versant Nord de la colline impériale ; mais le chemin qui longe la muraille est htjrdé de casernes, où tient garnison un bataillon albanais. A Bechik-Tach, comme à Orta-Keuy, l'Albanais leur est un objet d'efTroi. Les hommes, qui les rencontrent sur leur chemin, font un détour pour les éviter, et les femmes assises à la fenêtre du chahnivlwie se dérobent pour ne pas se laisser voir.
La garnison de Yildiz comprend un certain nombre de troupes formées de sujets turcs, arabes et albanais. Chaque unité se compose d'hommes appartenant à une même race, et chacune est cantonnée dans un local séparé. L'intérêt du sultan exige qu'ils n'aient rien de commun entre eux, pas même les fontaines où ils font, les manches et le bas du pantalon retroussés, les ablutions qui précèdent la prière. Les officiers ne s'abordent jamais pour causer, et c'est à peine s'ils se saluent. Les soldats de Yildiz jouissent de nombreux privilèges; mais ils s'en attribuent plus qu'on ne leur en a accordé, comme de voyager en tram sans bourse délier, de dérober aux étalages du tcharchi ce qui est à leur convenance. Comblés d'égards par le maître, les Albanais notamment se croient autorisés à pousser la licence jusqu'à l'assassinat et au vol à main armée. L'impunité leur est assurée, et d'ailleurs qui oserait porter plainte? C'est précisément à eux, et non sans arrière-pensée de malveillante intention, qu'avait été confiée la garde des portes qui donnent sur le vil-
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lajç<*. Tout** la pnrtio <lii (juirlinr qui approrho de leurs casfrnos a flr al)an<l<»iiiuMv Les maistoii» restent vides, leurs fenêtres n'ont plus de vitres et les façades Kont crihk'es de cailloux. Au drlnit. on s'est mi^me applicpir à en diminu«T le nombn*. Toute une ranj^ée (le niainoiiH neuves cpii escaladaient tn)p ifidiscrctement la colline prirent feu, soudain, un beau soir d'été. Elles flanihèrent toutes h la fois, sous les yeux de la soldatesque accourue pour voir du feu.
Cette partie du liospliore est habitée par les membres de la maison inip<-riale. he Cabatach a (^ouroutchechmé, l't'space de deux lieues, la mer est bordée de palais et d'annexés cn^pies de jaune. Derri«'Te < elle f.u :ul««, dont tout le luxe s'étale sur la mer, s'eb'venl les faubourgs accidentés d«" IJ«*chik-Tach et d'Orta-Keuy. entre lesquels se déploient les frondaisons du |)arc de Yildiz-Kiosque. Après le palais de Dolma-ha^lché, monté en confiserie blanche, venait «elui du fastueux Tchéra^an. aux marbres polychromes, mais dont il ne reste plus que d(>s murs calcinés par le feu et des fenêtres f»»8tonnées en dentelles qui baillent sur le vide. Avant la révolution, la roule qui passe derrière «'lait jalonnée de cor|>s de jçarde (»ù veillaient des sentinelles, la carabine au poin^. C'est à Tchéraj^an que Mourad fut enfermé avec ses femmes et ses enfants. Des filles y naquirent, y grandirent au cours tl'une captivité qui dura une trentaine d'années. Du monde, elles n'avaient jamais vu que la partie que l'œil peut embrasser des fenêtres d«- l'appartement où la famille était
séquestrée, et qui donnait sur la mer. Le monde ne leur fut révélé dans sa complexité que le jour où elles durent épouser, par ordre d'Abdul-Hamid, de modestes secrétaires de Yildiz. Mariées le même jour, elles se rendaient ensemble au yali conjugal où les attendaient les époux. En chemin, elles ne cessaient d'interroger les hanoums(*) chargées de les accompagner sur tout ce qu'elles voyaient. C'étaient des exclamations sans fin, des surprises qui les ravissaient. Ces pauvres princesses ^n'avaient jamais vu une voiture, un cheval, un chien. Elles marquèrent moins d'enthousiasme pour les maris choisis par leur oncle. L'une d'elles refusa même de recevoir le sien, tant elle le trouva peu à son goût. Aucune raison ne put la déterminer à changer d'avis. L'aventure n'en resta pas là, car elle eut des suites dont tout Constantinople parla.
Orta-Keuy a conservé sa physionomie de grand village mixte, arménien et juif, avec une certaine proportion de Grecs et de Turcs. 11 se signale au loin par sa blanche mosquée construite au bord de l'eau où se mire la grâce de son architecture néobyzantine. Couverte de maisons de bois, la vallée, qui le traverse dans son milieu, forme un torrent presque toujours à sec et servant de chemin, entre deux averses, aux voitures et aux chevaux. A droite, une rangée de maisonnettes en brique cache un jardin potager cultivé par des Bulgares. A gauche, c'est le
(^) Dame, en turc.
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quartier juif avoc son amas de masures délabrées. Plus haut, s'étagont de vieux conaks arméniens entourés de jardins en terrasses où, à l'ombre des grands cyprès, s'cpanouissrnl les lauriors-roses et les rJKidodendrons. Les jardins ont ronservé leurs allées pavées de cailloux en niosaï(jue et bordées de fusains. Tout cela remonte à une époque où Yildiz n'était pas habité, où l'Arménien était toléré, le pays tranquille. Le quartier, à cet endroit, est percé de ruelles creusées en rigole pour l'écoulement des eaux, au pavé rude et sonore que surplombent les chnlmirhines. Elles sont si étroites qu'il n'y a place (jue j)our un cheval et son cavalier. Là, se cache une rusti(|ue église derrière une haute muraille qui lui fait une cour intérieure, et, suivant un vieil usage, ses portes bardées de fer se ferment avant le coucher du soleil. A côté, s'élève une vaste baraque en planches dont les portes sont toujours fermées. Renseignement pris, c'est un théâtre arménien. Pendant les beaux jours d'Orta-Keuy, on y représenta des drames et des opéras empruntés non seulement au répertoire étranger, mais aux épisodes de l'histoire nationale. Une troupe de comédiens s'était formée qui, dans son ensemble, eût fait honneur à une scène européenne. Empêchés de jouer dans leur langue, ils durent se résigner, pour ne pas mourir de faim, à fonder... un théâtre turc (|ui fut, à proprement parler, un théâtre de ramazan, car il n'ouvrait que pendant ce mois d'abstinence. Il m'est arrivé d'assister à une ou deux représentations, et je me propose
de dire ailleurs l'effet produit, sur un pujjlic composé de turbans et d'employés turcs, par une pièce empruntée au répertoire français.
Comme tout gros village du Bosphore, Orta-Keuy possède un tcharchi, qui est situé dans le quartier juif. C'est une rue bordée de chétifs étalages que la pluie et la neige transforment en cloaque de boue. Des Juifs, en culotte bouffante, les mollets tirebouchonnés de bas blancs qui leur montent aux genoux, y débitent du poisson desséché. On ne peut s'empêcher de détourner la tète en passant devant d'écœurantes boutiques de boucherie, où se débite une viande spéciale, à leur usage. Sur la route, plus modernisée d'aspect, se voient la massive bâtisse du hamain au badigeon rose, un débit de tabac tenu par un Persan à la barbe teinte au henné rouge; l'ahtar aux mille articles bon marché ; puis la blanche échoppe du malhehidji qui voisine avec le confiseur, et le rustique helvadji, dont la boutique aux parois enfumées est grande ouverte sur la rue('). Une épaisse table de marbre prend toute la devanture, et le chaland fait ses achats au dehors, comme on devait faire à Pompéi où les boutiques ne sont pas disposées autrement. Toutes ces industries gourmandes sont exploitées par des Turcs provinciaux, vêtus selon la mode de leur pays. Les métiers y sont représentés
(') Le hcloa est le pain d'épice turc. C'est un niélan^^e de farine de sésame et de sucre, battue dans un mortier. Cette pâte blanche devient jaunâtre et li'jrèrenieiit visqueuse quand on l'additionne de miel. Il est d'une consommation quotidienne.
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par un lorgoror» arnunien, deux charpentiers fçrccs, (if's inalolassiprs (\o rrrhi/ond»*. <I«'h chrétiens au profil la/.c. En dehors «le l'rra. jfs matelassiers ne travaillent que dans le coton, les indigènes dédaignant encore les matelas et les coussins bourres de laine. Ils opèrent au moyen d'une harpe qui n'aurait rpiune corde. Le cardeur tape sur la corde à l'aide (I un maillet et le coton s envole en légers flocons blancs. Cela se fait avec un agrément tout musical. La corde rend un son, tandis que le bois de la harpt* bat la mesure sur le plancher où le matelassier est accroupi.
Rien n'égale la monotonie de celte existence suburbaine. Les Juifs, qui forment la majorité de la population, vivent entre eux. Les Arméniens s'elfacent de leur mieux. Les hommes se dispersent dès le matin pour aller à leur travail. Suivant liisage. les femmes restent à la maison. Je les vois, en passant, blotties dans un coin de leur divan, le nez au carreau de vitre, d'où «»l|es guettent le voisinage, l'n air de résignation reste lige sur leurs visages immobiles. Tout le monde rentre le soir, avec quelques provisions à la main, et chacun s'enferme chez soi. Les lampes s'allument, et les l\'nétn's aux stores île calicot blanc s'éclairent U's unes après les autres dans la nuit noire, l'ne coutume bizarre, mais qui s'explique parle sentiment d'inquiétude qui tourmente ces pauvres gens, c'est de les tenir allumées toute la nuit. On ne les éteint qu'au petit jour. Je fus quel(|ue temps ;. penser (pièce tie pouvait être (jue les veilleuses (|ue le*.
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chrétiens ont pour usage d'entretenir devant les icônes. Mais ce qui me confirma dans l'opinion que celui-ci était dû plutôt à la peur, c'est que les lumières s'éteignent par les soirs de lune. Cet éclairage devient plus intense, la veille du sabbat. Au coucher du soleil, la femme israélite dispose sur un plateau enfer blanc une multitude de verres dans lesquels une veilleuse nage dans une épaisseur d'huile. Ce procédé est non seulement économique, vu le prix où est ce combustible, mais prévoyant, car le danger de voir la maison rester sans lumière pendant tout le temps que dure le repos du sabbat est ainsi évité.
La première manifestation de la vie matinale est religieuse. C'est d'abord le chant du muezzine, doux et caressant au premier réveil. Puis, les crieurs des églises, qui vont par les rues, chacun dans son quartier et dans sa langue, inviter les fidèles aux offices. On raconte que cette manière de les convoquer est générale dans les villes d'Anatolie par suite de la répugnance manifestée par les musulmans à entendre le son des cloches. Les cris de l'Arménien et du Grec rappellent les mélancoliques cantilènes de leurs églises. Le crieurjuif d'Orta-Keuy se distingue par la bizarrerie de son chant et la puissante beauté de sa voix.
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