‹ ConstantinopleChapitre 18 sur 47 · IO C O N S T A N T I N O P L E · texte numérisé non relu

IO C O N S T A N T I N O P L E

taies odorants. Le jardin s'étendait autour, sauvage, avec des allées pavées de cailloux ovales et des rangées de fusains en bordure. A mon arrivée, ce vétusté décor disparaissait sous une végétation parasite qui avait envahi jusqu'aux branches des mirabelliers.

Divers incidents vinrent altérer la sérénité des jours que Je m'y étais promis.

Comme de juste, mon apparition suscita un mouvement de curiosité dans le village, mais, au lieu de se dissiper comme j'aurais pu m'y attendre, il revêtit peu à peu un caractère hostile. Je ne m'en expliquais pas d'abord la cause. A la réflexion, je crus comprendre que mes démêlés avec les hamals, qui avaient essayé de me rançonner, avaient pu indisposer contre moi ces pauvres gens. Peut-être étaient-ils navrés de voir s'établir parmi eux un étranger qui osait tenir tête aux Turcs. On était à la veille des événements de 1896, encore sous le coup de l'émotion causée par les tragiques nouvelles d'Arménie et l'on en était, semble-t-il, à épier les secrètes intentions des autorités. Incontestablement les indigènes, avec leur sens atavique des situations, flairaient un danger que les diplomates de Péra déclaraient imaginaires. Efl^ectivement, l'année suivante ces mêmes hamals massacraient le boulanger arménien et ses mitrons et mettaient sa boutique au pillage.

Cette hostilité, je la devinai dans l'attitude des notables qui, à bord des bateaux, aflectaient de ne

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|)aH m'apercevoir, cl cela contrastait avec l'esprit de ramiliarit<'> qui caractérise l'indigène Hiirtout à l'égard • If l'étranger, dont il recherche la société. Sur le pas df" leurs portos, h'» ronimères, en fakiol, s«« retournaient a mon passage et échangeaient a voix bass4; (les propos qui me concernaient. A vrai dire, cette soiinif malveillance ne m'impressionnait guère et. pour me distraire, j'emportais un livre qu'il ni'arrivail de |tar(-ourir en gagnant l'échelle ou j«* prenais |r hateau qui menait à .Stamboul. Or. cette attitude conciliante n'engagea personne à la tolérance. Des gamins s'amusèrent à lancer des pierres sur mes iiomhreux carreaux de vitres, ce qui m'alarma dauliiiit plus(|u'il n'y avait la pour les protéger ni voh-ts, ni treillis. L'hostilité des enfants en Orient est un symptôme infaillible de la malveillance des parents. Hésolu d'y mettre lin, j<* m'embusquais un soir der licre un mur et je parvins à en saisir un par le colb-t. Un exempb" s'imposait, et il fut tel que je ne le revis plus, ('cependant, un voisin, qui avait vu la scène de sa fenêtre m'en félicita le lendemain comme je passais devant sa porte. Il m'al)nnla en me faisant un thn^na pour me dire tout son chagrin de c«* qui était arri\«-. mais il conclut en faisant appel à mon indulgence, c Que veux-tu, mon fn're f ce sont des espiègles. • En disant cela le visage du vieux Levantin se |)lissuit (le rides, tandis «pie sa dn>ilt' se tendait vers moi comme pour implorer l'aumône de ma pitié. Ma situalion semblait donc s'améliorer. En m'en prenant a eux. |dnlot qu'atix Fiircs, ces gens là jugeaient

sans cloute que mon attitude leur était moins dangereuse.

A la rentrée du soir, mon Grec me joignit à l'échelle pour faire route avec moi. A sa porte, je me disposais à lui souhaiter une bonne nuit lorsque, d'un geste familier, il me retint familièrement par le bras, en me priant de monter pour honorer son humble logis. J'allais m'excuser à cause de l'heure avancée, lorsque sa femme qui, de sa fenêtre, guettait le retour du mari, descendit pour y joindre ses instances. G'était un intérieur bien grec que le sien. Le plancher, les escaliers, les étagères décorées de papier découpé, où s'alignait une verroterie bleue, reluisaient de propreté. Les divans étaient tendus de housses en calicot blanc et la table s'adornait d'une broderie au crochet due, sans doute, à l'industrie de la dame. Aux murs, des chromos représentaient Georges 1" de Grèce et, autour de lui, ses nombreux enfants groupés. En face, les souverains de la triple alliance se serrant la main.

Après les premières civilités, bruyantes de cordialité, une jeune servante me présenta le ^/yco. Je pris une cuiller dans une coupe d'argent et je puisai dans un pot de verre rempli d'une rigide confiture blanche. Je l'en retirai empâtée d'une petite masse fleurant le mastic de Chio, d'où coulaient des fils qui s'allongeaient. Pendant que je suçais cette délicieuse substance, la dame me questionnait avec cette intrépide confiance qui est propre à la Levantine.

« Hé I me disait-elle, sans attendre mes réponses,

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n'est-ce pas que le village vous plail? L'eau y est bonne? Mais vous, les Frenks, vous préférez le vin, ajoula-t-elleen riant. Voire patrie est l'Europe, n'est-ce pas? Vous av<'/ donc trois enfants? Que Dieu vous les conserve ». Elle s'enquit ensuite de mon âge et de la nationalité de mon domestique. « Turc! répéta-t-elle. Nous ave/, un domestique turc? Quelle idée avezvous eue là. » Le fait est qu'il est rare de voir des musulmans entrer au service d'un chrétien. Ils sont trop «»r^ucilleux pour se soumettre à cette humiliation. D'ailleurs les chrétiens n'oseraient leur donner un ortlrc. Puis, reprenant son interrogatoire: «Vous (lève/ gjij^ner beaucoup. .. Mais enfin quel métier faites-vous?» Son mari l'interrompit alors à voix basse, comme pour lui imposer silence. Pendant la pause qui suivit, j'examinai ma voisine. Elle était plus que replète sous son paletot-sac. Le visage enfariné de poudre, des yeux encore beaux, bien qu'elle eut dépassé la quarantaine, la lèvre nerveuse et potinière, et de jolies dents qu'avait jaunies l'abus de la cigarette. Les grosses tresses qui lui tombaient sur le dos élai(Mit j)riscs dans un duveteux fakiol mauve brode de fleurettes à l'aiguille. Enfin, n'y tenant plus, elle retourna vers moi avec un sourire engageant :

« Pardon, vous ave/ toujours dos livres à la main.

— Eh oui.

— Pourquoi donc?

— Pour les lire, je pense.

— Toujours lire, toujours lire ! Mais que lisez-vous enfin?

— Des histoires, des romans...

— Bah 1 ne pouvez-vous pas lire chez vous?

— Je ne m'en prive point; mais j'aime bien lire en attendant le chirket.

— Periergo (c'est bizarre). Cependant, voyons, vous ne deviendrez pas professeur ?

— Non.

— Ni docteur.

— Non plus.

— Ni frangho-papas (').

— Pas davantage. »

Un autre silence succéda qui marquait sa profonde stupéfaction. Elle voyait devant elle un original qui lisait non seulement sans nécessité, mais qui poussait cette manie jusque sur le pavé de la rue.

Le mari intervint :

« Ce sont là, ma femme, des usages européens. J'ai vu, moi, à Péra, des gens comme il faut, des lords, coiffés de chapeaux hauts comme ça (et en prononçant ces derniers mots, il levait la main d'une coudée au-dessus de son fez) faire comme monsieur. Ces horiaîiisQ), ajouta-t-il, en s'adressant à moi, s'imaginent que vous êtes fou, parce que vous lisez en marchant. Ce sont des ânes », conclut-il en me passant une cigarette.

(*) Prêtre catholique.

(2) Villageois.

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J'aurais dû m'en doiilfr. Jo m<' ra[)pelle que lorsque j'ouvrais un livre, les chiens de Bébck me suivaient curieusement, les oreilles droites. Ces pauvres b^tes, toujours afr.inK'os, ponsaiont (juo ce que je tenais sous le nez ne pouvait ^'Ire qu'un objet comes- Cible.

Mosijuéf de 1,1 Validé.

l^ l*o'uUt du Sirait tl Sainie-Sopkiê.

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