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Celte influence, dont nous tirions vanit»', on la croyait solide comme un roc, parce que millénaire, parce que désintéressée et bienfaisante. Elle symbolisait notre amour pour cotte terre sacrée, où nous avons puisé le meilleur dv nous-méme, mais a laquelle nous avons aussi beaucoup donné. A travers le temps, on la vue revêtir diverses modalités qui étaient comme le reflet des phases successives d'un état social. Conquérante au temps de l'hilippe- Auguste, elle n'avait après la chute de Rhodes, ce dernier rem|)arl de la «hrétienté en Asie, qu'un caractère mercantile et diplomati(|ue. En ces derniers temps, elle n'était plus que scolaire et financière. I) une façon générale, seule la fraction chrétienne bénéficiait de la culture que nous y réjiandions. L'argent n allait qu'aux Turcs. Or, cette influence ne rej)osait (jue sur un sable mouvant. Bien que faite de services rendus, elle n a cependant rien arrêté, rien empêché. Nous avons été, par ceux que nous avions comblés d'égards et de bienfaits, traités en intrus ou plutôt en indésirables. C'est qu'en Orient, pour être apj)récié. un bienfait ne doit intervenir (jue comme un don de la force. Au bénéficiaire, il doit laisser limpressiou brutale que la main qui le donne peut, le cas échéant, frapper sans faiblesse. L'Oriental est encore trop loin, trop spécial, pour qu'il soit possible de communier avec lui sur le terrain du sentiment et de la pensée. De cet épisode il ne restera que le souvenir d'une déception d'autant plus cuisante, qu'elle a fait des victimes parmi ceux
de nos clients qui nous étaient restés fidèles. Le beau résultat de tant de sacrifices que de finir dans l'aventure des Dardanelles!...
Si l'Orient a failli à ses promesses, c'est qu'il ne nous craignait plus, c'est que nos idées ne sont pas les siennes. Il ne faisait mine de se rapprocher de nous que pour mieux nous résister ; il ne s'assimilait notre langage que pour nous surprendre ; il ne provoquait ou acceptait nos libéralités que pour se mettre en mesure de nous ravir ce qui nous reste. De tout cela se dégage une leçon sévère. La première chose à faire c'est de rompre énergiquement avec une tradition que l'expérience historique avait déjà cent fois condamnée. 11 est temps que nous songions à approprier nos efforts extérieurs, non plus aux fantaisies d'un idéalisme sans objet, ou bien aux suggestions intéressées des hommes d'affaires, mais aux réalités d'une politique qui doit ressortir des faits et des possibilités. Sait-on quelle était notre situation en Turquie avant la guerre ? Nul ne contestera qu'elle s'était fort amoindrie à la suite de nos défaites de 1870. A ce recul avait correspondu la prodigieuse expansion de rivaux inconnus la veille. Si, d'un côté, l'on voyait nos écoles se multiplier, grâce à l'activité privée, de l'autre, nos colonies de Péra, de Smyrne, d'Alexandrie, allaient s'émiettant. Nos avantages commerciaux étaient dérisoires, comparés à ceux de certaines puissances, et tout ce que put faire, pour y remédier, la verbale sollicitude de notre administration : enquêtes, rapports consulaires,
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exhortations <J«'s cliaiiibres de conimerco, resta lettre morte. Le chilIVe du coininerce IVanrais demeura fixé au |)ointoù ilétait il ya (|uarante ans. Nous ne savions plus nous affirmer que comme bailleurs de fonds. Seul notre apostolat par l'école avait résisté à l'effondrement d'une situation jadis privilégiée. Encore se trouvait-il paralysé par les dillicultés (|u il rencontrait a recruter son personnel enseignant, par 1rs discussions de la Chambre, où certains orateurs se plaisaient à remettre périoditjuement en (juestion les maigres subsides que 1 1-^tat leur allouait, discussion qui exerçait sur une Turquie jalouse de nos succès en ce domaine la plus fAcheuse répercussion. Est-ce à dire que l'on doive abandonner les écoles confisquées par les Turcs en novembre 191 'i et les institutions de crédit fondées avec le fruit de l'éjiargne nationale? Il ne saurait être (piestion de cela. Mais il est évident que ces instruments d'influence ne peuvent être de (|uelque utilit»' [)rati(|ue dans ces pavs barbares que s'ils sont en fonction dune politique (jui aurait pour base une sphère d influence ; ils seraient décisifs si, en même ten>ps, f»n ins|Mrait a chacun la conviction (|ue l'on est assez fort pour faire respecter les conventit>ns qui consacreraient cet état de choses. Et c est pan <• «jue nos intérêts manquaient d'appui et de soutien qu il a suffi de la première rafale soufflant du .Nord pour culbuter un chêne que nous croyions bien enraciné. Ine des bizarreries de l'Etat français c'est de tyranniser l'individu dans sa vie privée, au point qu il est moins
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dangereux d'assassiner passionnellement une femme que d'en épouser deux à la fois. Au bouilleur de cru, la loi donne licence d'empoisonner la nation, au financier de drainer au profit de l'étranger l'épargne publique, mais elle interdit au citoyen la liberté de passer la nuit sur un banc en plein air ou sous les arches du Pont-Neuf, si telle est sa fantaisie.
Disons-nous bien que l'école et la banque doivent être un moyen et non un but ; que, mis au service des amitiés équivoques ou d'un concurrent aux aguets, ces facteurs de force sociale et économique peuvent être retournés contre celui qui les a créés. Disons-nous également que la Turquie, qui nous a échappé jusqu'ici, quelle que fût la forme de son gouvernement extérieur, nous échappera plus sûrement dans l'avenir, quoi que nous fassions. En Turquie nous ne travaillerons jamais que pour les autres. Ce que nous avons fait dans le passé atteste cette vérité et tout ce que nous pourrons tenter d'y faire ne fera que la corroborer. 11 est des fatalités contre lesquelles nous demeurerons impuissants. Vainqueurs, les Turcs poseront des conditions telles que personne ne consentira à vivre chez eux, tant l'air y deviendrait irrespirable. Vaincus, ils se livreront à qui voudra s'occuper d'eux ; mais, dans un cas comme dans l'autre, la Turquie ne sera plus qu'une ruine. Vidée de ses éléments actifs par l'extermination des rayas, elle végétera tant bien que mal jusqu'à ce que de nouveaux éléments viennent la repeupler pour faire
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fructifier les capitaux que nous y apporterons. Ce que seront ces éléments, cela est d'autant plus aisé à deviner que la présente guerre est à l'origine du problème que pose la déliquescence ottomane. Mais n'y eùt-il là qu'une hypothèse, qu'on ne voit pas qu'il soit tant que cela utile à la gloire française que nous passions notre tcmj)» à soutenir, à relever, à torcher des nationalités auxquelles nous voulons faire du bien malgré elles.
Mais est-ce là une hypothèse? En ces dernières années l'Allemagno qui détenait le record de l'activité économique avait également celui de l'émigration. Les Allemands émigraient partout, principalement en Amérique qui en a reçu plusieurs millions, sans que pour cela la population de l'Empire cessât de s'accroître. De 1890 à 1896, (luillaume II voyait le nombre de ses sujets augmenter de cinq millions en chiflre rond. Or. il est fortement question de leur fermer ce déversoir. A moins qu'il ne déborde sur le domaine du voisin, il est à prévoir que ce peuple prolilique, après avoir comblé à l'intérieur les vides causés par la grande guerre, se portera d'un mouveniont irrésistible vers les terres en friche de l'Asie Mineure, de la Mésopotamie, de la Syrie. Ce chemin il le connaît déjà, car le mouvement migrateur avait commencé sous Abdul-Hamid. 11 reprendra son cours, soit par infiltration sournoise, soit sous la forme torrentielle. Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'on le contiendra par des règlements et des mesures restrictives. On ne refoule pas un torrent. Seule une
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force équivalente pourrait le neutraliser, mais où la prendre ? Le Russe est aussi prolifique que l'Allemand, mais il a chez lui trop de terres incultes, pour qu'il soit tenté de s'expatrier de longtemps. Il y sera d'autant moins disposé que les hommes issus de la révolution parlent de donner la terre au paysan, l'usine à l'ouvrier. On peut espérer que le Grec et l'Italien y suppléeront dans une certaine mesure et qu'ils se détourneront du Nouveau Monde pour se porter vers ces terres classiques que fertilisa jadis le génie grec et latin. Nous le souhaitons ardemment ; mais — je le demande — qu'avons-nous à voir dans tout cela ? Ce qui est certain, c'est qu'en Turquie nos apports de capitaux et ce que nous pourrons y créer de voies ferrées, de banques d'émission et de crédit, ne serviront qu'à tonifier le péril teuton. C'est à préparer les voies à la plus grande Allemagne que vise la finance internationale.
Le plus sage serait peut-être que nous localisions nos intérêts sur des points déterminés, où l'on concentrerait tous les moyens d'action matériels et moraux, imitant en cela nos anciens chevaliers qui, pour se mettre à l'abri des surprises d'un pays aux horizons pleins d'inconnu, imaginèrent d'élever en Syrie des kracks, qui étaient de vastes citadelles, où ils accumvilèrent toutes leurs ressources défensives. Ainsi retranchée, cette poignée d'hommes parvint à maîtriser pendant près de deux siècles les régions comprises entre les montagnes de Moab, la Méditerranée et les monts de Cilicie. C'est en concentrant
ce qui nous reste de ressources sur un ()oint choisi où (le toute nécessité doivent flolt*'!- nos couleurs, qu'on arrivera à donner à notre influence orientale l.'i l)nse (|iii lui a manqué jusqu'à ce jour. Et les services que nous pourrons rendre à nos voisins, si tant est que nous persistions à nous occuper de leurs allaires, n'en seront que plus appréciés.
Sans avoir à chercher quels ellets |)roduira le maintien ou la disparition de l'Empire turc sur l'équilibre méditerranéen, l'on doit d'ores et déjà prévoir que nous devrons nous résignera abandonner |)lus d'une situation acquise. Au prix de longs ellorts, l'œuvre dr notre école avait opéré des miracles. Cette clientèle, si telle était la destinée, nous ne la quitterions |)as sans regret et je sais qu'elle ne nous verrait pas partir sans déplaisir. Sauvons le plus que nous pourrons de cet héritage, mais ne lâchons pas la proie j)our l'ombre. Espérons que notre diplomatie, mieux avertie, saura faire reconnaître, à l'occasion, des droits qui ont reçu la consécration du tem[»s pour qu'ils nous reviennent sous la l'orme de solides compensations. Comme Candide, cultivons notre jardin.
Paris, le i" février 1918.
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