CHAPITRE PUEMIKH
LA VILLE LE CLIMAT
Pour d^courrir le panorama lie Con«lantlnoplc. — Se» différent» aspect*. — Stamboul ne s'est ni déplacée ni ajjrandie depuis l'antiquiti^. — Ville du passé. — Son aspect byuntin et beault^ d'une architecture qui offre l'avantage d'être née »ur le soi nidme. — Le cyprès k Constantinopic. — La Tille e*t euiièremenl touroée yers le port. — La verdure n'e»l qu'nutour des maisons. — S«''»heresse de in banlieue — Le Bosphore et s«'s ombrage». — Le golfe d'Umidt et le» îles de» Princes. — l'ne de» raison» d'«Mre de ConUantinople, c'est l'horiion qui s'ouvre sur l'Asie. — Le climat de Conrtantinople n'est orieutal qu'en ét«^. — Le Kara-Yel et ses frimaa — Action
CONSTANTIN OPLE
rafraîcliisSHnte du mellem en été. — Beauté de l'automne. — Le Zumbul Hava.
LE point le plus élevé pour découvrir le panorama de Constantinople, c'est la tour de Galata. Trois villes s'étalent harmonieusement autour du port : Stamboul, en face, sur la rive opposée de la Corne-d'Or ; Scutari, en 7\sie, au delà du détroit du Bosphore ; Galata, aux pieds de la tour, et dont les maisons se poussent jusqu'au bord de l'eau oii s'enchevêtrent des mâtures. Ainsi disséminée, Constantinople développe un vaste amphithéâtre de maisons étagées sur des collines coupées de bras de mer. Cadre unique où le regard plane sur des espaces qui donnent l'idée de la plus grande agglomération qui soit, ce que ne fait point Paris encore que trois fois plus peuplée ; impressionnant par l'étrangeté de ses nombreux minarets qui montent d'un jet hardi, par ses mosquées géantes et l'entassement confus des maisons de bois où se mêle la verdure, par le jeu vigoureux des ombres et des lumières que nuance dans les vallons la buée plus mauve dont le tout s'enveloppe. Rien n'égale l'animation de son port sur lequel plane l'aile blanche des mouettes. Au-dessus de ce profil de ville, la Marmara apparaît toute bleue comme un lac encadré de montagnes.
En face, penchée sur le golfe, Stamboul laisse voir, malgré la distance, le détail de ses massifs médressés, bazars et hamams surmontés de coupoles. Les
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tons adoucis de vieil argent dj>nt se patine le |)loiiil) qui les recouvre s harnionisc avec le hoisgris ou rouge <les maisons et la tache qu'y lait la verdure. Tout s'y détache, jusqu'aux laçades vitr»*es (|ui reflètent les premiers rayons de soleil matinal. En Asie, sur les |)entes de 1 ( hamiidja, detix villes s «'tagent, dissemhlahles. Scutari, bois»'*e d une forint de noirs cyprès, asiatique d'aspect et qui semble prolonger Stamboul au drlà de l'entrée du détroit ; plus bas, Cadi-Keuy la nan({ue, avec ses maisons neuves qui se répandent sur un plat promontoire. Du Bosphore, on n'aperçoit (jue le palais de Beylerbey, entouré de jardins en terrasses, et Orta-Keuy qui lui fait face ; mais on le devine à la direction des collines (|ui luient vers la mer Noire. - flevenant à Cialata. 1 oil suit la na|)pe tran([uille de la Corne-d'Or qui se perd à l'ouest entre la colline boisée d Eyoub et les hauteurs ocreuses de Cassim-Pa<ha.
On s aperçoit d'abord que, circonscrite dans sa vieille enceinte, Stamboul ne s'est, depuis l'antiquité, ni déplacée, ni agrantlie. C est toujours la nu^me muraille construite par Théodose que l'on voit à la base de sa pres(ju'ile triangulaire et lisolant entre la Marmara et le g(»lfe de la C.orne-d ( )r. <> Deux mers l enlacent comme un ruban d a/iir, n rit un |M>cte tun Elle ne touche a la terre (|ue d un seul coté, à l'endroit où se vt)it un trijde rang de tours et de mu railles, impénétrables comme 1 airain. » C'est bien encore là une ville du passé au caractère théocratique. toute en mosquées, en palais et en casernes. Les
remparts qui longent le rivage de la Marmara sont encore en partie debout. Sur le golfe on n'en voit, il est vrai, que des vestiges perdus au milieu des maisons qui se pressent jusqu'au bord de l'eau où s'amarrent les voiliers. Par la distance où ils se trouvent du rivage, on peut mesurer de l'œil ce que la mer a dû céder à la terre en l'espace de sept siècles. Car on voit dans les récits de Villehardouin qu'au siège de Constantinople, il suflit aux croisés de jeter des huniers de leurs galères un pont sur une des tours carrées pour que la ville tombât en leur pouvoir.
Son cachet ancien lui est encore assuré par ce qui lui reste de monuments de l'âge chrétien comme Sainte-Irène, Sainte-Sophie, l'aqueduc de Valens qui profile ses hautes arches sur le ciel, et, plus loin, confondues avec la ligne poudreuse des vieux remparts, les ruines des Blaquernes. Qu'on ajoute à ces souvenirs une trentaine d'églises dans les quartiers, où l'on peut étudier l'évolution de l'art byzantin depuis Justinien jusqu'au règne des Paléologues. Ni les maisons de bois, pourtant si combustibles, ni ce que les Turcs y ont ajouté de monuments ne déparent beaucoup cet ensemble. Bien que sans cesse renouvelées par les incendies, les maisons de bois se relèvent provisoirement de leurs cendres, identiques aux précédentes et les intempéries ont vite fait de leur donner la patine qui les vieillit. A part les bâtiments de l'Etat, construits depuis la réforme, et dont le badigeon jaunâtre jette sur le tout une note
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discordante, et le quartier de la douane qui est en pierre, la ville qu'ont dcerile les anciens voyageur» est encore à peu près intacte. Le serai est encore là, dont la vue lour inspirait une si vive terreur, avec son amas de kiosques à coupoles, parmi les tourelles et les cyprès. Son enceinte est debout, flanquée de tours en damier, ensevelies dans le lierre, ou vrilliiit jadis l'itch-oglan.
I']n architecture religieuse, le Tun de Constantiriopjo s'est inspiré d«'s traditions du invsticism»' byzantin. Si bien (ju'il suiliraitde supprimer le léger minaret qui accompagne toute mosqtiée et le croissant doré qui la surmonte pour que lui lut restitu»son caractère chrétien. Éblouis par la beauté de Sainte-Sophie, les sultans ne votilurent plus bîUir des mosquées que sur ce modèle. (Vest toujours l;i couj)ole centrale sur |)endentifs à laquelle viennent se souder à la base deu.\ ou (piatre demi-coupoles poup{|ue l'édifice att»'igne son maximum dampliMir et d élévation. L'efl'et de cette architecture sur Slam boul est vraiment prodigieux, non seulement par le caractère de magnificence (pi'elle lui confère, mais aussi par l'accord qui se révèle entre le site et le monument. Sa forme pyramidale superpose un entassement de coupoles disp«isées de telle s<^rte qu'elles semblent continuer les lignes de la roi Une dont il occupe le sommet. On peut se féliciter que le Turc se soit attaché à un art qui ofl're. entre autres avantages esthétiques, celui d être n«* sur le sol même. D'autres éléments concourent a
imprimer à Constantinople ce cachet du passé qui se retrouve aussi dans les mœurs et le vêtement d'une partie de la population, comme dans ses voiliers à la coque verte, recourbés aux extrémités, dans le léger caïque qui glisse sans bruit sous les fenêtres des maisons construites sur pilotis.
Un autre trait particulier à cette ville, c'est qu'elle est entièrement tournée vers le port ou vers la mer extérieure qu'elle regarde de toutes ses fenêtres. C'est que le spectacle n'est que là, dans l'enceinte des collines aux pieds desquelles se tassent les maisons des favibourgs qui se font face d'une rive à l'autre. Il est aussi dans l'animation du port où se concentre toute la vie de la capitale, dans ses palais blancs, dans ses yalis, qui dessinent leur image mouvante dans l'eau tourmentée des courants. Un autre élément familier au paysage, c'est le cyprès que l'on voit poindre partout. Plus vigoureux que dans nos climats, son feuillage y est plus foncé. En Occident le cyprès n'est que l'accessoire obligé de tout cimetière qui se respecte. En Turquie, on le voit également dans les jardins où il sert de fond aux buissons de rose. Il ajoute sa note de mélancolie aux vieux édifices et je ne sais quelle mystique distinction au paysage qu'il affine. On le voit s'isoler au bord des fontaines de la banlieue et sur l'esplanade des mosquées ou former de sombres bosquets çà et là. Où que l'on se place, soit en Asie, soit sur les hauteurs qui y font face, le regard s'attache à un spectacle ou grandiose ou ravissant. Des fenêtres de Péra c'est
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le panorain.'i d«* Stniiil)onl et de la eôle d'Asie, la Marmara et ses iles dans le radre impressionnant des montagnes que domine l'Olympe de Mysie. f)e Sculari, Stamboul apparaît en raccourci, hérissée de minarets, baignée d'eau de tous tôtés, avec la Corne-d'Or en jjrofondeur (jui se perd dans l'enehevétrement des mAtures et la fumée des bateaux qui barbouille des coins di- paysage. .\ droite, s'étagent le haut faubourg de l'éra, Top-Hané avec la ligne des palais (jui suivent la rive juscm'à la pointe dOrta- Keuy où se rétrécit le liosph()re. Le soir, de toutes les fenêtres (iltrent des lumières qui, jiar milliers, dessinent la silhouette des différentes parties de la ville (jui en |)arait agrandie. .Sur l'eau noire veillent les feux des navires à l anere et le fanal rouge de la tour de Léandre.
Mais si le spectacle n'est que là, dans l'enceinte des collines, la verdure n'apparaît qu'autour des maisons, car la banlieue en est totalement (l«'|)ourvue, ou j)eu s'en faut. A Stamboul, le désert commence aux portes mêmes de la ville. C'est sur la route qui mène de Péra à la vallée de Kiat-llané. {|u il apj)arait dans sa grandiose nudité. Aussi loin (|ue le regard |)eut s'étendre, vers 1 Ouest, on n a|»erçoit (jue croupes arrondies qui se succèdent jusqu'à la ligne sombre du coût liant. Pas un arbre, pas une maison, rien ({ui arrête l'ieil. On n'y voit que bruyères à ras du sol (ju'égaient dans la saison de rares n»auves et de chétives marguerites.
L'on s'explique d'autant moins la cause de cette
stérilité que, du côté de la mer Noire, subsistent encore des restes de vieilles forêts, comme Alem-Dagh, en Asie, et la forêt de Belgrade, à l'ouest de Buyuk- Déré. La transition entre le désert et cette région boisée est formée par une étroite zone de broussailles où se mêle l'arbousier. A l'encontre de ce qui se voit à Rome et à Athènes, où les solitudes ne manquent point, on ne découvrirait autour de Constantinople aucun vestige du passé. Les ravins, dont cette région est coupée, ont probablement favorisé la marche des hordes barbares qui ont, à diverses reprises, assiégé la capitale ; mais la difficulté qu'elles ont éprouvé à se ravitailler les en a sans doute chassées. Il suffît de jeter un coup d'œil sur sa banlieue pour deviner que Constantinople a dû être aussi efficacement protégée par l'aridité du sol avoisinant que par la hauteur de son triple rempart. C'est ce qui expliquerait la retraite précipitée des Arabes, des Turcs et des Bulgares que le mysticisme byzantin attribuait à la miraculeuse intervention de la Vierge des Blachernes. Aussi bien, l'histoire montre 'que toute armée, qui n'eut point une flotte à sa disposition pour la ravitailler dut lever le siège. Ce fut le cas du khalife arabe Mousselima, qui serait probablement arrivé à ses fins si la sienne n'avait été brûlée dans le golfe de Nicomédie.
11 est superflu d'ajouter que l'absence de l'arbre ne peut s'expliquer que par celle de la terre végétale ; car aux endroits où elle offre une certaine épaisseur, comme à Eyoub et dans le vallon de Kiat-
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Hanô, ou elle est chnrri<'e par les torrents, la végétation pousse drue et vigoureuse. Une autre cause de cette aridité peut être attribuée aussi aux vents du iiord-niitst ({iii enipruiitciit aux montagnes de Strandja la vive froidure qui l'ait parfois tomber le thermomètre de 6 à 8 degrés sous zéro. C'est sans doute a ce vent-là que Constantinople doit les hivers les plus rigoureux dont l'histoire fasse mention. En l'an 755, et en 846, le port et le Bosphore se couvrirent de glaces et de lourds véhicules chargés purent passer entre (îalata et Scutari.
Pour retrouver les ombrages frais, si recherchés en Orient, sans doute à cause de leur rareté, il faut pénétrer dans ce couloir de vingt-six kilomètres qu'est le Iiosj)hore. Ce bras d«; nu'r est si connu que je n entreprendrai pas de le décrire encore une fois. Je me bornerai à dire qu'il ressemble moins à un fleuve, auquel on l'a souvent comparé, qu à une suite de lacs. Il n a du fleuve que l'impétuosité des courants qui em|)ortent ses eaux profondes vers la Marmara. Les collines qui s'étagent sur les dviix rives, plus vertes à mesure qu'elles s'approchent (l< l'eati, poussent des saillies auxquelles correspond en face la courbe gracieuse des baies où s'épanouissent des villages plus ou moins entoures de verdure. Les plus considérables sont : Orta-Keuy, Arnaout-Keuy. Hebek, Emirghian. Thérapia, lUiyuk- Déré, sur la cote d'Europe. Puis Candilli. Kandiidja et Beicos, sur la rive d Asie, où les frondaisons si>nt plus riches, plus sauvages, se développant sur
des hauteurs aux contours variés qui entrecroisent leurs lignes fines sans confusion. Des palais et de vastes yalis de bois, bâtis sur pilotis, bordent les deux rives, avec des jardins qui montent sur les coteaux. Que l'on pose sur tous les sites des massifs d'arbres, des halliers touflus, des cyprès et des pins parasols, des kiosques peints, des minarets blancs, des cafés au bord de l'eau, des cimetières aux stèles barbouillées de couleurs, ombragés de cyprès décharnés, et l'on n'aura qu'une idée affaiblie de cette chose incomparable qu'est le Bosphore. Ce que l'on ne saurait rendre, c'est l'harmonie dans la variété, ce mélange de verdure et d'aridité qu'on ne voit que dans le midi de l'Europe et en Orient. Les saules, les peupliers, les acacias se pressent sur les rives des Eaux Douces. Le laurier rose croît partout. Les platanes de Beïcos et de Bebeck sont parmi les plus beaux qui se puissent voir en Turquie. Là fleurit le magnolia, dont l'énorme fleur virginale dégage un discret parfum de jasmin. Cependant toute cette fraîcheur ne se trouve qu'au bas des collines. Les hauts sommets en sont totalement dépourvus, et c'est là que commence le désert.
Quant aux cultures, elles ne croissent que sur les bords asiatiques de la Marmara. De la baie de Calamich au golfe d'ismidt s'étend une bordure de terre plate et rouge qui, vue de la mer, rappelle la partie de la baie de Naples où est le Vésuve. C'est le même paysage clairsemé d'habitations, la même douceur de lignes, presque la même lumière. De hautes collines
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en mettant cette zone à 1 abri des vent» du Nord, y font le climat sensil)l«'m«'nl plus temjiéré. Aussi les fruits y arrivent a iiiaturit«* |)lus tôt (jue dans le Bosphore. Sans craindre les gelt^es tardives, les pôchers et les cerisiers s'y couvrent de fleurs dès le mois de mars, et c'est en juin, au plus tard, qu'ils donnent tous leurs fruits. Les stations de Cf)url>ali-I)érr et de l'anaraki s'égaient d'enclos tapissésde roses et de chèvrefeuille, mais que la poussière des chemins flétrit bientôt dès les premières chaleurs. A lléréké, une abondante rivière jaillit du fond d'une j^orjçe. mais se |)erd a (juebjues centaines de mètres dans In mer, sans prolit |iour la campagne qui en aurait bien besoin. Entre Maltépé et Eanaraki le désert se couvre depuis quel(|ues années de kiosques où se réfugient les employés turcs pour échapper, si peu que ce soit, aux regards des espions et leurs femmes à la réclusion plus étroite du harem. A la campagne, les femmes turques prennent des libertés qu'elles n'oseraient se permettre en ville. La ligne du Itai/ffnrf qui la traverse a singulièrement favorisé cet exode qui s'est accompli un peu au détriment du Bosphore. Des kiosques s'isolent, clos d'une grille, au milieu de jardinets empruntes à la lande où les arbres ne semblent jiousser (|u à regret. On y creuse des puits et des machines élévatoires fournissent l'eau nécessaire à l'arrosage. Il y manque aussi des chemins, mais c'est là un luxe si rare en Turquie que personne n'y fait attention. Les fiacres turcs roulent intrépidement a travers i liamps cl esi .iLidcnf l<s
fossés sans hésitation. Au printemps, les seigles couvrent le sol d'un rouge tuile et sur les talus herbeux poussent à foison la marguerite et de vifs coquelicots. C'est le temps où les pauvres bicoques de Kizil-Toprak et d'Eren-Keuy se parent de roses grimpantes et de grappes de glycine, où les sarments de la vigne escaladent les tonnelles des cahvedjis champêtres. On pensera que tout cela ne vaut ni Suresnes ni Viroflay, mais cette pauvreté du sol est rachetée par les tons chauds du paysage et le spectacle de la mer qui le magnifie. En face, sont les îles des Princes entièrement boisées. Au delà, à quelques lieues, se découpent les montagnes de Yalova aux tons veloutés et que les couchers de soleil colorent en été de pointes de feu, dans la dégradation des teintes rosées qui se meurent en nuances lilas. Dans la direction du Sud se laisse deviner, par les journées claires, la presqu'île de Cyzique. A droite, c'est Stamboul qu'estompe le lointain coloré. Cependant si l'on s'éloigne d'un à deux kilomètres de la mer, aussitôt le paysage change d'aspect. Plus de verdure, plus de kiosques. Derrière une rangée de mamelons poudreux s'étend une plaine aussi remarquable par son étendue que par son aridité. Au delà, s'étagent des plateaux non moins secs formant le revers des collines du Bosphore dont on admire la généreuse fécondité quand on les voit de Bebek et de Therapia. En Turquie, il suffit de faire le tour des choses pour s'apercevoir qu'elles ne sont jamais ce qu'on les croyait au premier abord.
Le Samanli-I)af^h, qui enserre le golfe d Isniidt, donne à ce coin de la Marmara l'aspect d'un lac, mais cette eau n'a pas la monotonie des lacs de la Suisse. Un minuscule archipel l'égaie de sa verdure €t de ses kiosques en hois peint. C est Proti, Antigoni, Khalki et IVinkipo. qui forment le groupe des lies des Princes. Dans chacune de ces îles, dont la plus grande est Frinkipo, s'est édifiée, à côté du village gre(\ une ville neuve où sont quelques hôtels qui se nomment l'alaces. Comme les négociants de Péra y viennent pasôer l'été, elles n'ont de vie (ju en cette saison. Portes et fenêtres sont closes à partir de novembre et le kiosque dort au milieu des jardinets qui attendent la |)luie pour refleurir en mars. Les Iles nourrissent aussi quelques oliviers et des platanes d'une assez belle venue que l'été peuple de cigales. On s'y croirait en Grèce ou en Italie, et cette impression est complétée par les monastères autour desquels sont de beau.x cyprès, par les grands filets qui sèchent sur la grève. L'air y est tiède au printem|)s, doux en automne, purifié par l'odeur balsami(]tie des pins et le voisinage de la mer. 11 y a (|uel(jues ruines bv/antines et le principal amusement des habitants est de courir aux échelles à l'arrivée des bateaux pour assister à la descente des passagers.
A la vérité, la raison d'être de Conslanlinople. e e^t l'horizon clair et paisible qui s'ouvre du côte de l'Asie. On dirait que cette ville n'a choisi l'emplacement (JU elle ociupe que pour mieux v porter ses
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regards. Si la Thrace est sauvage et déserte, la Marmara et les rivages qu'elle baigne font penser, par contre, à la molle nature de l'Italie, par la simple beauté des lignes, par la qualité de la lumière, avec je ne sais quoi cependant de plus chaudement coloré. Tous les produits de la terre et de l'industrie lui arrivent ou par l'Euxin ou par la Marmara. Entre ces deux mers, dont elle détient les clefs, s'ouvre le port le plus vaste et le plus sûr que la nature ait créé. Alors qu'elle ne dispose du côté de la Thrace que d'une étroite bordure de terres pour communiquer avec l'Occident, l'Asie s'ouvre devant elle en golfes profonds, comme Ismidt et Ghemlek, qui pénètrent jusqu'au cœur de l'Anatolie. Les côtes de la Marmara sont désertes, et il faut un effort de la mémoire pour se souvenir que ses eaux ont baigné des cités florissantes, telles que Chryssopolis, Chalcédoine, Lamsaque, Cyzique, Abydos, Priapos, Apamée, Scionthe, Périnthe, Sélimbrée. Parla pensée, l'œil voit Nicée qui donna au christianisme ses premiers dogmes, Nicomédie, ses premiers martyrs. A l'exception de Chalcédoine, qui renaît de ses cendres et de Brousse, toujours prospère, les autres ne sont plus que ruine et désolation. Seule Constantinople a échappé à cette destinée. Aussi reste-t-elle un sujet fécond d'études. Sous les fondations de ses fragiles maisons de bois, dans les mœurs comme dans les usages de ses habitants, se retrouvent les diverses couches de civilisation que lui ont léguées l'Asie, la Grèce et Rome ; mais ce détail topographique, qui a