LE LEVANTIN
1 homme est-il le principal de ses soucis. I)ans le peuple, on se marie beaucoup. Ilâtons-nouH d'ajouter que ce n'est point pour cueillir des dota, car l'arj^cnt y est plus rare que l'amour. Les unions n'en sont ni moins solides, ni moins fécondes. La femme :it)di({ue devant la volimtc du mari, et les conflits il'amour-propre y sont inconnus. La Levantine, soumise et casanière, apprécie le bonheur grave et sain dont les enfants sont l'un des éléments essentiels. On n'y connaît pas non plus les unions tardives si communes dans les sociétés desséchées par l'égoïsme. La Levantine qui n'arrive point à se caser vieillit au foyer où se consume son existence de parente pauvre. !>• mariage se célèbre à l'église et coni[)orle peu de formalités. En est-il moins solide? I'ersonn<* ne le soutien<lra. On sait (ju fn France, notamment, il n est plus guère qu'une affaire. La préoccupation de la dot. poussée à l'excès, y a discrédité le mari et par suite ruin»' le mariage. Cette institution n est plus (pi un acte d'émancipation pour celle qui paie, cl l'on sait qu'elle en prend pour son argent. Il en va dilféreminenl en Orient où la femme est traditionnellemeni atlopl«ïe jiour elle-même et pour qu'elle devienne la gardienne du foyer. Sans dont»», elle abdi(|ue devant le mari, mais la sécurité qu'elle y trouve compense bien le peu de liberté qu'elle lui sacrifie. Tout bien considère, elle est moins à plaindre (jue ses sœurs «l'Occident.
Quand il n'est ni avocat ni médecin, le Levantin met son ambition à occuper un emploi, où, en plus
du gain assuré, il' trouve la considération dont il a soif. Sa femme, même riche, vaque aux soins du ménage dès le point du jour, ne confiant à personne le soin des enfants, ni la direction de la maison. Elie préside à la confection des confitures. Elle a le culte des lessives blanches qui claquent au vent en séchant sur la terrasse de sa maison, mais elle n'a celui de la lecture que par exception, car, si elle est souvent intelligente, elle est rarement intellectuelle. La femme lettrée se rencontre dans l'élite grecque et arménienne.
Elle n'a pas non plus la prétention de passer pour un cordon bleu. L'estomac des Orientaux étant moins exigeant que le nôtre, elle n'apporte aux soins de la cuisine qu'une attention distraite. Une friture de poisson et un plat de riz composent le plus souvent le repas de la famille. Les menus ne sont ni variés ni substantiels. Cependant, je n'échangerai& pas son régime alimentaire contre celui de l'ouvrier parisien qui gaspille en boissons l'argent qu'il pourrait utilement employer à se procurer une nourriture saine et abondante. Depuis une quarantaine d'années, le Français boit plus qu'il ne mange et s'empoisonne plus qu'il ne se nourrit. 11 est vrai qu'on soupçonne fortement la Levantine de retrancher sur ses légumes pour satisfaire à un amour trop excessif de la toilette. Elle suit la mode de près et il y parait à la promenade. Depuis qu'elle a emprunté ses costumes à l'Occident, toutes dans les villes s'habillent avec recherche, indépendamment
des conditions do classe et nièiiio do fortune. A Péra comme a Smyrne. a Athones comme a Alexandrie, la femme de l'employé à 3oo francs se couvre de plumes, comme l'épouse du banquier. Son ambition est satisfaite lorsque ses moyens lui permettent d'avoir une servante qui l'aide dans son travail et apporte le cafo aux visites. Les fêtes de famille lui sont une occasion de réjouissances qui, pour le» grands comme pour les petits, se renouvellent dans l'année. Chacun a son jour où il reçoit les visites et les félicitations des amis et des voisins. Peut-être pourrait-on lui reprocher de recevoir son monde avec une trop bruyante cordialité. La voix de la Latine est )^rave et forte ; la (irecque a la sienne aiguë et perçante, au point que c'est une rude cpreuve. pour une oreille d«'licate, de se trouver en compagnie de cinq ou six dames devisant de la pluie et du beau temps ou faisant assaut de politesses. Toutes ont le geste abondant, cl toutes ponctuent leur puérile conversation d exclamations et d éclats de rire.
Mais quellesque soient leurs lointaines origines, les Levantines de Constantinople se ressemblent comme deux gouttes d'oau du Taxim. Elles ont généralement de grands et de beaux yeux noirs, une chevelure opulente. Le profil serait irréprochable si le dessin de la bouche et du menton n'accusait une certaine lourdeur. C'est sans doute à leurs qualités de sobriété (juelles doivent cette beauté d'opidorme qui cliC/ nous n est que lapanage des classes privilégiées. Jamais l'alcool neutre dans leur boisson.
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encore moins dans le bon café qu'elles savent préparer. Peut-être aussi doivent-elles à leur existence casanière et à l'atavique sentiment de leur infériorité ces regards veloutés, ces manières plus molles que tendres qui font qu'elles paraissent plus femmes qu'aucune autre au monde.
On sait que Madame ne va pas au marché et que c'est au mari à faire les provisions. Les emplettes, il les fait ordinairement la journée finie. Vers le soir, les fruitiers et les maraîchers, après avoir couru la ville, se mettent sur le passage des chalands et crient leurs marchandises à tue-tète devant les hautes corbeilles alignées le long des boutiques. Je crois voir encore mon voisin déboucher au tournant de la rue, un gros melon sous le bras, et des poissons liés à une ficelle de jonc passée à un doigt. L'épouse l'attend, accoudée au chachnichine . Elle porte une pelisse grenat, et ses deux grosses tresses de cheveux d'un blond cendré sont prises dans un fakio l àoniX^ pointe lui retombe sur le dos. Ma voisine est une fleur d'intérieur qui se montre rarement dans la rue sans être parée et fardée. Rien ne pourrait la résoudre à entrer dans une épicerie pour s'acheter un morceau de fromage. Elle rougirait de porter un paquet à la main. Sa servante témoigne à l'endroit des paquets d'une répugnance non moins égale, et s'il lui arrive d'en porter, elle prend soin de les cacher sous son tablier. Aussi bien, elle n'a pas besoin de se déranger. L'apprenti bakal passe sa vie dans la rue pour recevoir ses ordres. C'est lui qu'on entend crier,