‹ ConstantinopleChapitre 25 sur 47 · LE LEVANTIN · texte numérisé non relu

LE LEVANTIN

fortifié en lui par l'habitude de réagir contre l'influenc*' d'un niilieu hostile. Sans doute, il aime l'instruction, mais c'est à peine s'il éprouve le besoin d'ouvrir un livre sur le pays ou de visiter un monunnent. Il est rare, par exemple, qu'un Grec se risque à visiter l'incomparable Sainte-Sophie aux mosaïques à fond d'or, encore imprégnée do l'encens dos vicillos cérémonies. Ce n'est (juo raromont qu il franchit le pont de Galata pour visiter Stamboul, où il ne va jamais que pour ailaires. Le pittoresque d'une ville où dorment tant do souvonirs n'excite aucunement sa curiosité ot il nv conçoit pas qu'un être civilisé y puisse trouver matière à littérature. Au fond, la vie turque inquiète le raya comme s'il y voyait un danger permanent. Rien, je crois, n'a plus elTicacemont aitlé à son évolution que cet état d'esprit. Une lois éman<M|)é, son premier soin est d'en effacer toute trace. Il quitte d'abord le fez, signe de servitude, |)our coillor lo chapeau qui l'européanise. Sans doute, il y a dans son cas beaucoup de vanité, mais la préoccupation de paraître, du moins exlérieuremont. différent de ce qu'il a été, et même de ce qu'il ost, n'en forme pas moins le trait le plus saillant de son caractère. Qui se douterait en visitant Athènes et Sofia, si modernes d'aspect, mais avec ce je ne sais quoi qui fleure le Levant, que ces villes étaient turques il y a respectivement 3o et 60 ans? A Péra, à Smyrne, à Salonique. il singe l'Anglais, le Français. l'AIIomand. suivant que ses goùls ou son intérêt l'inclinent vers l'une ou lautrc de ces na-

lions. Cette tendance n'a pas peu contribué à la diffusion des langues étrangères et surtout du français qui était devenu le signe d'une culture élevée, un instrument de relations entre gens de la bonne société.

Cependant, à l'étranger, où il s'est vu de plus en plus obligé d'émigrer, il met quelque temps à s'habituer aux nouvelles conditions qu'il y trouve. Volontiers, il retournerait chez lui, une fois la bourse garnie, s'il n'appréhendait l'état d'insécurité qui l'en a chassé. Bien que par ses traditions il soit plus près de nos idées et de nos instincts qu'aucun autre peuple de l'Asie, il s'accommode néanmoins assez mal, au début, d'une civilisation où tout est règlement et conventions sociales. 11 a la nostalgie des rues anonymes, des maisons sans numéro, de ce laisser-aller levantin fait de nonchaloir et d'accommodement, qui se passait d'état civil et de nom patronymique. L'adoption du nom familial est de date récente en Orient. Le nom de baptême du grand-père a fini par s'imposer aux deux générations qui viennent de se succéder et cela pour imiter l'Européen.

On ne cesse de lui reprocher son absence de caractère, sa dissimulation. On serait plus indulgent si l'on savait à quel état d'abject esclavage furent réduites les populations rayas par les invasions sémitiques, mais surtout turco-tartares. C'est par la feinte et la ruse qu'elles sont parvenues à tempérer un régime d'arbitraire et de coups de bâton. Le Turc, elles ne l'ont jamais approché qu'en rampant, elles ne l'ont apitoyé qu'en s'humiliant. « On ne sau-

rait irnaginiîr, écrit Fontanier qui. pendant a5 ans, exerça les fonctions consulaires en Turquie, l'insouciance ave«- laquelle les Turcs emploient le bAton contre leurs rayas. C'est rarement avec tolère qu'ils frappent, mais avec le sentiment que l'on éprouve en chassant uo animal. » S'ils sont dissimulés, c'est qu'on ne se débarrasse pas du jour au lendemain du stigmate d'une contrainte séculaire. La dissimulation y est d'ailleurs un héritage commun à tous. Le I.,evant. on le sait, compte une riche variété de langues, mais la façon de 's'exprimer est 'pareille chez les divers individus. Tous em[)loient les mêmes gestes, les mêmes insinuatitjus, les mêmes réticences, les mêmes clignements d'yeux qui font entendre ce qu'on ne dit jamais clairement.

Certes, les Turcs bàtonnaient moins depuis la guerre de Crimée, mais combien était précaire la situation de leurs sujets, les derniers événements ne l'ont que trop montré. Du jour où ils eurent l'impression qu'ils pouvaient tout oser, ils n'ont pas hésité à déchaîner autour d'eux la plus sanglante persécution (jui se soit janiais abattue sur une collectivité humaine. Les Turcs et leurs complices n'ont eu garde de manquer une si belle occasion de se débarrasser des races qui l«*s gênaient Ceux q»ii vivaient dans leur atmosphère se doutaient cependant de ce qu'ils seraient capables de faire, à l'occasion Depuis Navarin. le centre de l'oppression s'était déplacé. Avant, elle s'exerçait principalement sur le citadin ; après, elle s'acharna dans les provinces, surtout dans les ré-

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