C ON S T A N T I N 0 P L E
gions où le regard des représentants de l'Europe no pouvait pénétrer. Mais que leur modération à l'égard du raya de la capitale et des villes du littoral s'inspirât d'un hypocrite opportunisme, cela se voyait à certains indices caractéristiques. A Constantinople, les deux tiers de la population sont rayas. A eux seuls, les Grecs forment une masse de 4ooooo habitants. Néanmoins, cet élément était absolument dénué d'influence et d'autorité. Le patriarche n'était que le pasteur sans force d'un troupeau impuissant, et si, parfois, il lui est arrivé de se faire écouter à la Porte, c'est qu'il en était redevable à l'appui des nations orthodoxes, à la Russie principalement. Par ellemême, l'opinion du raya, qu'elle fût grecque ou arménienne, était incapable d'arrêter ou de prévenir même un acte de violence. Je n'en donnerai pour preuve que l'affaire de Béchik-Tach. Notez qu'on en était encore aux embrassades des premiers jours de la révolution. Un beau matin, le bruit se répand dans le faubourg qu'un jardinier grec venait d'être arrêté pour avoir manifesté le désir d'épouser la fille d'un mohadjir musulman. Interprétant à sa façon les promesses d'égalité tambourinées par les Jeunes- Turcs, il était allé trouver le père pour lui parler de ses honnêtes intentions. Celui-ci n'eut rien de plus pressé que de le dénoncer à la police, en aggravant son cas d'une accusation d'adultère. Indignée qu'un chrétien eût osé lever les yeux sur une musulmane, la foule se précipita au corps de garde, demandant, pour obéir à la loi religieuse, qu'on lui livrât le
LE L E \ A .\ r 1 N 273
conpahlo pour on faim prompt*' juslico. On ne lui donna aalislaclion que vers six heures du aoir, la journée s'étant passée en mystérieux pourparlers, entre les autorités religieuses et un délégué du Comité dont je pourrais dire le nom. Le malheureux, enfin livr»- par la police, fut lynché au beau milieu de la |>lace, tandis ({ue la population grecque, qui est pourtant en majorité dans le village, se tenait enfermée dans ses demeures. Cela jeta un froid dans les relations, mais personne ne protesta, et c'est à peine si la presse de l'rra y lit quelque allur»»on Ou ne badine point avec le fanatisme brutal.
Cependant, les Turcs ne se font pas faute d'épouser des chrétiennes, ni de les enlever de force, au besoin. Ces sortes de mariages — que la religion encourage — seraient même très fréquents si Crées et Arméniens ne montraient la plus vive répugnance à leur accorder leurs filles. Jadis les chrétiens étaient plus accommodants sur ce chapitre ; ils le sont moins aujourd hui, mais cette attitude irritait secrètement leh Turcs qui y voyaient comme un signe d'émancipation morale. Cette répugnance s'explique d'abord par ce fait (jue ces unions n'oflTrent aucune garantie. Le musulman, qui est marie par son hodja ou par un oflicier de l'état civil, à l'étranger, se demarie comme il lui plait en Turquie, |>ar la seule autorité de sa volonté masculine. Au surplus, personne n'ignore là-bas <jue le mariage d'une chrétienne avec un musidman. si euro|)i'anisé soit-il, n est qu'un concubinage déguisé qui disqualifie la famille qui s'y soumet. Le
RlRTlAND BaRIILLS». |8
i']lx C 0 N S T A N T I X O P L E
musulman ne saurait, en effet, de par ses principes, reconnaître à la famille de sa femme aucun lien de parenté. Moins instruits de ce détail, beaucoup de Français de France ne font aucune difficulté d'accorder leur fille au Turc de passage. Plus d'une fois, j'ai eu l'occasion de m'apitoyer sur le destin de ces jeunes épousées qui n'avaient quitté le voile de l'hymen que pour se couvrir du yachmak du gynécée oriental. En Turquie, où l'emmène son mari, la Française ne tarde pas à faire connaissance avec une existence bien différente de celle qu'elle se promettait en épousant cet étranger en chapeau et ganté de blanc. Il n'est pas inutile de rappeler cependant que les mariages conclus avec certains chrétiens d'Orient n'offrent guère plus de garanties. Voici à ce sujet une bien suggestive note publiée par le Teinps, peu avant la guerre :
« Il est arrivé fréquemment, surtout dans les villes
universitaires du Midi que des étudiants bulgares
ont épousé des Françaises devant l'officier de l'état civil français. De graves déconvenues attendent celles-ci à leur arrivée dans leur nouvelle patrie. A diverses reprises, en effet, leurs maris les ont abandonnées avec leurs enfants en les frustrant complètement de la dot qu'elles avaient apportée. Leurs plaintes ont été invariablement écartées par les tribunaux bulgares, par une fin de non-recevoir basée sur ce que les mariages, ainsi contractés dans la forme civile, non suivis d'une célébration religieuse par un ministre du culte grec orthodoxe,
LE L L V A N T i N 375
condition essentielle a leur validité d'après le droit bulgare (|iii n'admr't que le mariage religieux, sont considères en Uul^^arie eoninie nuls et non avenus. ■
Les officiers de l'état civil en sont encore à savoir que la législation française et les législations de I Orient, en rell<; matière, comme en beaucoup d'autres, reposent sur des principes essentiellement diflérents. J'ai toujours pensé qu'il ne serait pas inutile d'anichor \in avis dans la salle de nos mairies pour mettre nos compatriotes en garde contre les surprises «les mariages levantins.
A 0)nstantint)ple, \o c«>nimencement de la sagesse locale est la peur. On y est surtout hanté par la peur de se compromettre. Si l'hospitalité continue cn<ore a y être praticjuée par esprit de tradition et facilité de mœurs, l'esprit de solidarité v est quasi nul. L'indigène passera devant une personne blessée sans qu'il soit tenté de la secourir. Il se gardera sur tout d'élever la voix ou le bras en faveur d'un homme (ju'on dévalise. Je crois entendre encore les hurlements d'un malheureux »|u'on assassina à quelques pas de ma porte. Il devait être huit heures du soir. Tout le monde était aux fenêtres, et chacun put voir tous les détails do la scène, car les assassins avaient pris la précaution de traîner leur victime sous la lumière d'un réverbère. Mais le lendemain personne n'avait rien vu, rien entendu. La répugnance à déposer comme témoin devant les tribunaux paralysait toutes les langues. Cette absence de dévouement entache tous ses actes. En Turquie, les chevaux s'em-
ballent comme en pays civilisé, mais Ton ne verra jamais personne se mettre en travers pour les arrêter dans leur course. Un gros caillou a-t-il roulé au milieu de la voie publique, chacun tournera l'obstacle, mais à personne ne viendra l'idée d'en débarrasser la circulation. Qu'il soit avocat, médecin ou prêtre, il ne voit dans ces diverses professions qu'un simple gagne-pain. Il cherche à étendre sa clientèle, jamais la science qui le fait vivre.
Cette indifférence pour le bien public s'explique par l'état moral résultant d'un milieu morcelé en nationalités impénétrables les unes aux autres, où la tolérance n'est faite que de contrainte et d'habitudes. Au fond, toutes s'y méprisent, toutes s'y détestent. Le Turc, qui ne néglige rien pour entretenir ces divisions, méprise et déteste impartialement tout le monde. Aussi nul dans ce pays ne se sent bien chez soi. Cette situation engendre fatalement la dissimulation, la haine sourde, l'indiscipline, la corruption réciproque. Le Levantin s'incline devant la force, mais une fois libre, il n'use de la liberté que pour faire œuvre d'anarchie. Les plus exaltés des maximalistes russes étaient d'origine orientale. A l'humilité succède l'orgueil, qui s'éveille en lui lorsqu'il arrive à la fortune ou à une haute situation. Se donnant alors des airs de pacha, on le voit exercer autour de lui l'espèce de tyrannie propre aux favoris du sérail. Ce que l'on voit aussi se développer dans ce milieu, c'est le savoir-faire. N'arrivant que par l'intrigue, le Levantin est l'homme des expé-