‹ ConstantinopleChapitre 5 sur 47 · LA VILLE FRANQUE DE FERA · texte numérisé non relu

LA VILLE FRANQUE DE FERA

m et M ... me. — Ville de fondation françaitr — PtMie avancé ou l'Atie prrnd ronlarl arec l'Kurope. — l,e« inùnnaliont ilella Vallr — Villr eot' mopolile ou rharun M «ent ch«it »oi. — La lour de Babel. — Le* niya* t'y réfn|{ienl — Lm rai«oiu dea tyapatKiet parole* p.Mir \r\ Turc*. — L«a Hnaa-

ciers re{jretteront Péra et son rt'gime. — Avantages sociaux et cafés à la turque. — Les distinctions sociales sont à peine marquées en Turquie. — Le tramway de Galala. — L'accueil d'un député radicalsocialiste. — En 1895-96 l'Européen à Péra vécut des heures d'angoisses. — Paniques de poulailler et politique de concessions. — Coup d'œil rétrospectif et mœurs d'autrefois. — Les chiens de rue victimes du progrès.

LE voyageur, qui arrive par mer à Constantinople, le premier saisissement d'admiration passé, s'aperçoit vite que la Corne-d'Or baigne deux villes d'aspect différent. A gauche, Stamboul, dont l'impressionnante silhouette découpée en minarets et en dômes d'étain se perd dans la courbe embrumée du golfe. Sur l'autre rive, où le navire va accoster, une ville moderne que domine une massive tour d'aspect féodal. On n'y voit point ce mélange de verdure et de maisons de bois qu'est toute bonne ville turque et dont Stamboul oflVe le séduisant tableau. Cette ville, c'est Galata, et la tour qui veille sur elle, un souvenir de la domination génoise. Galata s'étage sur la pente escarpée d'une colline dont Péra occupe le sommet et la tour féodale marque la limite des deux faubourgs, que l'on peut confondre sous la dénomination connue de Ville franque.

C'est à Galata que débarque le voyageur. Stamboul ne s'est pas encore suffisamment affranchi des rites de la vie turque pour que ses hôtels du quartier de la gare puissent procurer à l'étranger le genre de confort auquel il est habitué. Cependant, en posant le pied sur le quai, il pouvait naguère faire connaissance avec les beautés du régime hamidien. Les formalités du

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passeport liquidées, un conseur le guettait qui ouvrait ses malles et ses valises, — déjà fouillées par le douanier, — qui épluchait livres et imprimes, confisquant tout, jus(|u'aux vieux journaux dont il avait enveloppé ses pantoufles. Cela lait, et les bakchich distribués, il était libre de gravir la montée en escalier (jui conduit à Péra. 11 y a quelque trente-cinq ans, pour atteindre le sommet à travers la foule, il avait le choix entre la chaise à porteurs et le cheval de louage, tandis qu'un /tamri/ suivait, courbé sous le poids des bagages. Aujourd'hui, il dispose du fiacre, du train et d un funiculaire, /o ficelle, comme on dit là-bas.

Je sais qu'il est de bon goût, lorsqu'on parle de Constantinople, de passer sous silence la ville franque. Peuplée d'Européens et de chrétiens européanisés, elle est totalement dépourvue de couleur locale. Mais cela, le touriste ne pouvait l'admettre; aussi feignait-il de l'ignorer dans ses descriptions. On y parlerait chinois qu'on n'en saurait encore rien ; tel n'était cependant pas le cas, car Péra était la ville du Levant où notre langue fût la seule parlée dans les salons, la seule enseignée dans les écoles, conjointement avec les dialectes du pays. La plupart des journaux (jui s'y imprimaient, ainsi que les enseignes des magasins étaient en fran«;ais. Personne n'avait l'air de se douter que la ville franque a été sous le régime turc le poste avancé où l'Asie prenait contact avec l'Europe, un centre d'attraction pour les masses qui voulaient arriver à la vie spirituelle

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et que le passé ne soutenait plus. On peut dire même que toutes les initiatives qui, depuis un siècle, ont transformé ou policé la Turquie sont parties de ce point. C'est là qu'ont germé les premières idées d'émancipation qui ont fait la Grèce, la Bulgarie et l'Arménie. Cela est si vrai que la vieille Turquie, craignant pour elle-même, en interdisait l'accès aux musulmans. Les Jeunes-Turcs n'ont mis tant d'insistance à réclamer l'abolition des capitulations que pour en mieux combattre l'influence occidentale.

J'avoue cependant que si l'on fait abstraction do ces particularités, ce qu'on peut dire de la ville franque relève plutôt du domaine de l'érudition ; mais cette érudition n'est, somme toute, qu'une page d'enluminure détachée de l'histoire de notre action en Orient qui commença au temps où nos chevaliers plantèrent leurs étendards sur les tours d'Antioche et de Jérusalem. A cette action, qu'interrompit la chute de Rhodes, la diplomatie donna une forme nouvelle le jour où fut nouée l'alliance du Lys et du Croissant. Parler de ce passé, c'est donc évoquer des faits qui sont les plus attachants parmi ceux qui illustrent les annales de la vieille France.

11 faudrait n'avoir jamais traversé Péra pour ignorer que ce faubourg, malgré son aspect imposant, est tout entier dans la rue qui porte son nom. Péra aura beau aligner sur sa colline de hautes

maisons hnrbouilléos de rose on do blfu l«'ndre, il n'aura jamais qu'une rue droite, celle dont est formée l'arête de sa rolline. A droite et à jçauche s'ouvrent bien quelques rues accessoires, mais elles dégént'Tenl aussitôt en escaliers. En ces dfrniers temps, l'on conimcnrait à y voir (juel(|ucs |)la({uos bleues où s'inscrivaient des noms barbares que les hnmnis (') et les helifiji{*) savaient seuls retenir. De jour, on ne le traversait [)as sans n«''cessité. non sans ap|)réhension la nuit, tant les parcimonieux becs de j^az. espaces de loin en loin, rendaient noirs les coins suspects et malodorants. Par contre, la rue de l'éra, celle qu'on appelle la CirandRue. jouissait d'une r(^puta tionqui avait franchi le cercle de l'admiration locale. Elle est assez, large, assez éclairée, embellie par la double rangée de maisons à appartements qui se sont substituées aux antiques futiHarri, bas et V()ùt«'s. semblables aux hnns du vieux dalata. La (irand Rue avait même un trottoir, (jui n'avait que l'inconvénient de s'arrêter devant la grille du lycée de Galata-Séraï, mais tel qu'il était, il ne laissait pas de rendre le plus grand service aux habitants de ce faubourg.

A mon arrivée à Constantinople. cette rue ne formait, par endroits, (|u'un boyau creusé de trous et pavé de bosses, où l'on passait sous les encorbellements des maisons de bois, si rapprochées d'en haut que les chats sautaient d'un toit à l'autre. J'ai

(•) Portc-f«it.

(*) Veilleur de ouit

connu sa doulourouse chaussée et les flaques d'eau qu'entretenaient les gouttières et qu'on ne pouvait éviter dans l'obscurité. C'est dans la Grand'Rue, enfin pavée et modernisée depuis quelques années, qu'on pouvait, à partir d'une certaine heure du soir, admirer les toilettes, les flirts, les grassouillettes Levantines avec leurs pervers roulis des hanches. Là s'entassait et se bousculait familièrement le « Tout-Péra », dans le flux et le reflux des promeneurs bien mis, sous le regard des consommateurs attablés derrière les hautes glaces des cafés. Toute la vie locale s'y résumait. Voulait-on rencontrer quelqu'un, faire une connaissance, acheter un chapeau ou un parapluie, prendre un bock, se marier, force était d'aller rue de Péra.

Il y a un peu plus de trois siècles que l'emplacement de ce faubourg était occupé par des champs de vigne et de figuiers où les taverniers de Galata récoltaient un peu de vin. Le « Champ des Morts », dont il ne reste que quelques beaux cyprès, rue Cabristan, couvrait alors de ses pierres funéraires la place du tunnel et allait rejoindre les bosquets qui ombragent le couvent des derviches tourneurs. Un ambassadeur de Henri III, le chevalier de Germiny, conçut l'idée d'y construire une villa pour y passer l'été ('). L'idée ne manquait point d'à-propos. Galata étoufl'ait alors dans la ceinture de son

(') De Germiny, baron île Gériolles, nommé ambassadeur à Conslantinople, renouvela les Irailt^s entre la France el la Porte en i58i.

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(l<jiil)I(' rompart, dont le Voévoda formait \o» portes au coiuher du soleil. En s'installant dans les vi^es de P«'ra, à I ondroil où s'élève encore l'ambassade, le repn'seiilanl du roi pouvait jouir des aj^n-ments (l(> la campagne sans (|uitt(>r de vue les port(>s d«> la ville latine dont il était pour ainsi dire le chef. Aucun obstacle n'arrêtait alors la brise qui passait sur les bruyères <le Niehan-Tacli. Des fenêtres de sa maison. la vue embrassait le port, la cote d Asie, le sérail où régnait alors le terrible Nfourad IV et une partie (iu panorama de Stamboul. 11 pouvait reconnaître les pavillons de ses vaisseaux d«'bou(banl de la Marmara, au souille tit'de du vent du midi. Pr)ur sa sécurit»* personnelle, l'ambassadeur entretenait une centaine d'Albanais, sans compter ses nombreux valets et écuyers qu'on pouvait armer au besoin

Le voyageur délia N'allé, (^ui visita (^)nst;iiitiii«»ple au commencement du règne de Louis XIII, explique à sa façon le transfert des ambassadeurs, hors les murs. « Etant montés à cheval, écrit-il. nous poussi\mes vers (ialata. en tournant un peu à l'entour par le dehors, et puis (juand nous y fûmes entrés, nous la traversâmes dans toute sa longueur, d'une porte h r.-uitie, jus(]u'au lieu où sont les hôtels des ambassadeurs, hors des murailles... où ces roeftsieurs semblent se loger à dessein d'être plus en liberté et pour faire un Iralic de contrebande, soit des esclaves déserteurs, soit d'autres marchandises défendues... »

i}\\(n qu'il en soit. 1 exemple de derminv fut bien-

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tôt suivi par les représentants de Venise, de Pologne, de Hollande qui finirent par s'y établir à demeure. Les nationaux suivirent, et les maisons se rangèrent à la file sur la rrète, formant progressivement la rue de Péra, nom qu'elle devait garder, malgré le merveilleux accroissement du faubourg. Deux églises, Sainte-Marie et Saint-Antoine, s'élevèrent aux abords de notre ambassade. Desservies depuis la Révolution par des religieux italiens, elles sont restées églises paroissiales. Naturellement, les ambassadeurs y ont toujours leur demeure qui, depuis les origines, n'a pas changé de place. Les républiques de Pologne et de Venise ont disparu de la carte d'Europe, mais les murs qui portèrent leurs glorieux écussons sont encore debout rue de Pologne et rue Vénédik.

En démolissant les maisons de bois, que le feu visitait régulièrement, ainsi que les maisons dites génoises, où plusieurs générations de pacifiques Levantins avaient vieilli, le faubourg s'est considérablement modernisé. De tragiques événements ont contribué à le grossir d'éléments indigènes qui ont abandonné les quartiers de Stamboul, où ils ne se croyaient plus en sûreté, pour se rapprocher de ce centre européen et bénéficier de l'état de sécurité que la présence des ambassades assurait au faubourg. De nombreuses familles grecques ont fui le Phanar, à la suite des massacres de 182 1. Les Arméniens catholiques d'abord, puis leurs congénères grégoriens, se sont réfugiés à Péra après les sanglantes journées de 1896. Cependant, malgré cet appoint

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important d'indigènes, la physionomie de sa population sVst f|iif'lqiip \if\\ niodiliro. siihmor^j'p qu'olle a étô par lo flul montant do 1 immigration allemande et autrichienne, juive en majorité.

l'.iriH pst assurément le centre européen qui héberge le plus grand nombre d'étrangers de toute race; mais, éparpillés (|u'ils sont sur une vaste étendue, fta physionomie de ville française n'en est pas trop altérée, du moins en apparence. Tel n'était pas le cas de la cité Tronque où se cantonnait l'élément exotitjue, par nécessité d'abord ; car il v a loin des mo'urs tunjues aux usages européens, sans compter que l'indigène n'a jamais permis à l'étranger d'établir son domicile dans les quartiers où il s'est retranché. Péra est le seul endroit de Constantinnple où la femme européenne puisse circuler librement, le milieu le plus occidental de l'Orient, sans en excepter le Caire et Alexandrie, encore que d'aspect plus riches et plus modernes à beaucoup d'égards. En Egypte, le fellah s'y mêle au chrétien comme domesli(|ue ou ouvrier et sa femme participe a l'activité générale. A Constantinople, on ne trouverait pas un Turc au service de l'Européen et la femme turque ne va à Péra (|ue pour y faire emplette de frivolités.

L'Européen trouvait donc en ce faubourg non seulement la société qui lui convenait, mais des conditions d'existence qui lui permettaient de conserver son individualité propre. Il y faisait des concessions aux usages locaux, sans doute, mais il donnait autant qu'il empruntait. Et de cet échange, il rrsult.iil «pie

Péra participait de toutes les races dont il est peuplé. S'il était grec par ses cafés et ses bakals, il était non moins français par ses modes et ses enseignes, anglais par ses paletots, allemand par ses brasseries, italien ou espagnol par ses sérénades et son doive farniente ; turc par ses fez rouges, ses bekdjis, ses harnais, ses corps de garde. A Péra, l'on pouvait voir la même pièce jouée en plusieurs idiomes; des camelots crier des journaux de langues diÛerentes, les pendules sonner l'heure à la turca et à la franca ; la semaine compter deux ou trois jours fériés. C'est à la brasserie de la « Parfaite Macédoine », tenue par un Grec de Karpenissi, mais débitant de la bière de Munich et de Pilsen, qu'on pouvait voir des Levantins s'ouvrir l'appétit d'un verre de raki, avec trois olives servies dans une soucoupe, continuer avec du caviar russe, un bifteck à l'anglaise, le tout arrosé de la mousseuse spatenbrau. Le bon café à la turque venait compléter ce menu international. « On nous raconte, me disait à ce propos un pérote, que les peuples ne pouvant plus s'entendre après qu'ils eurent bâti la tour de Babel, prirent le parti de se disperser. Nous sommes plus pratiques à Péra. La tour de Galata entend assurément plus de dialectes que n'en a jamais entendu son aînée biblique et pourtant vous pouvez constater que cela ne gène personne. La preuve que le monde ne s'en fut pas trouvé plus mal, c'est que la demidouzaine de races qui se partagent les deux faubourgs se trouvent assez bien de ce régime. » Le fait est

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que chacun «''lait libre, sans trop porter ombrage au voisin, de s'y cn*er une place au soleil et tl'y vivre dans une situation affranchio de toute contrainte. Toute le inonde s'y connaissait entre compatriotes et mAme entre internationaux. A d«*nombrer les coups de chapeaux qu'on recevait à chaque pas, qui ne se serait cru chez soi? J'ai connu des particuliers qui avaient passé leur existence à en médire. Pas de société, nulle distraction, disaient-ils. Ils partirent donc un beau jour vers des rivaj^es qui, depuis longtemps, les avaient perclus de vue. Ils ne lardèrent pas à en revenir, heureux de se retrouver sur le pavé d<> l.i (irand Mue . <« (hii a bu de l'eau du Taxim en r«'boira. » Le fait est (juc quiconrpie a vccu de la vie dOrient ne peut s'emp'" « '"t '''• I < ii ^rrelter. On n'est plus bien que là.

Isolé sur sa colline, que séparait de Stamboul non seulement la Corne-d'Or, mais le profond fossé des capitulations. I Européen poiivait se croin' chez lui. 11 marchait la léle haute, lier «le son titre d ftranger. C'est surtout au contact des Orientaux qu'on sent l'orgueil d'être européen. Il échappait à la loi turque, aux agents du fisc et aux tracass«»ries d un régiuu* arbitraire. A Pera, il avait ses écoles, ses églises, ses journaux, ses bureaux de poste où il confiait ses lettres, un consulat où il portait ses plaintes, une ambassade qui li*s ap|iuyait de son autorité. .Naturellement, c'est l'Européen de l'era et de Smyrne qui a accrédité l'opinion que la Tur(|uie est un pays donv à habiter et le Turc nu homme de tout repos. La

Turquie, il la jugeait d'après les avantages qu'il y trouvait. 11 lui importait peu que les autres, c'est-àdire les rayas, fussent en butte aux ennuis qui lui étaient épargnés. Le sort de l'indigène que les impôts ruinaient, que le gendarme pillait et rouait de coups, qui cachait sa femme et sa fille pour les soustraire à la lubricité des fonctionnaires, le laissait indifférent. Ses journaux ne lui en parlaient point etla presse européenne avait d'autres chats à fouetter. Au surplus, ce n'était pas là son affaire. Employé, il n'avait qu'à se laisser vivre dans cette atmosphère de quiétude. Homme d'affaires, il n'avait souci que de se créer des relations, d'y pratiquer son commerce, de gagner de l'argent. Aux raisons qu'il avait de se plaire en Turquie, l'homme d'affaires joignait celles de ne pas déplaire aux Turcs. C'est donc à eux qu'allaient ses sourires et ses bakchichs, c'est avec eux qu'il traitait ou passait ses commandes ; c'est le sultan qui octroyait les concessions. L'Allemagne fournissait les fusils et les canons, l'Angleterre le matériel naval, la France l'argent nécessaire pour solder les factures. Chacun y trouvait son compte. Ce sentiment de satisfaction, un financier l'interprétait en traits saisissants dans les pages d'une grande revue : a Nulle part — écrivait-il — il n'existe un pays où l'étranger trouve un sort plus enviable, et où, en dépit de quelques lenteurs et de certaines tracasseries, ils peuvent travailler plus librement et réaliser de plus beaux bénéfices. Dans aucune de leurs colonies les Français n'ont engagé des capitaux aussi considérables. » C'est

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à dessein que j'ai souligné ces mots où perce l'esprit d'une époque. Cela n'était pourtant vrai que pour queiijues privilégiés, car le reste en somme végétait. 11 est évident que la disparition de la Turquie serait désagréable à la finance vagabonde. Ce que regretterait le financier, c'est le yali sur le Bosphore où il rentrait en vedette, les coups de chapf^au très bas qu'il recevait lorsqu'il passait dans sa voiture, un cavas sur le siège. Dans ce pays besogneu.x et emprunteur il passait pour un personnage considérable. Le directeur de la banque ottomane traitait d'égal à égal avec les ministres, et sa personnalité croissait en importance la veille du grand et du petit bairam, quand il s'agissait d'avancer la somme nécessaire pour payer un mois d'appointement au.x employés de l'État. Le Férote rogrottera les Turcs, non pas ceux qui ont voulu le priver de ses capitulations et qui n étaient que des Turcs d'occasion, les auxiliaires d'une intrigue infernale, mais ceux qui le laissaient vivre dans son petit coin. On peut tenir pour assuré que la victoire des Talaat et des Euver n'aurait pas manqué de produire ce résultat de vider le faubourg de ses éléments étrangers. Le plus convaincu des turcophiles voudrait-il d'une Turquie sans capitulations? Il est permis d'en douter.

.Mais les l'urcs, qui les connaissait? C'est à peine si l'Européen en voyait un de temps à autre pour se» alTaires. et rares étaient ceux qui s'étaient donné la peine d'apprendre leur langue. En général, les mem-

bres des colonies étrangères vivaient entre eux et ne se mêlaient jamais à l'indigène. Quand Madame avait à se plaindre de quelqu'un, c'était de sa bonne ou de l'épicier grec, à moins que ce ne fût du serrurier arménien. Le Turc, ne faisant rien, ne l'approchant jamais, était à l'abri de ses reproches. La dame de Péra vous soutiendra que le Turc est un brave homme et que le reste ne vaut pas la corde.

A ces avantages s'en joignaient d'autres qui tenaient à un milieu encore primitif, à l'impression de liberté qu'il laissait et si diflerent de la vie agitée, dure en même temps que disciplinée, des centres européens. L'état arriéré d'un pays immense où tout est à faire, où les compétences sont rares, les gens besogneux et corruptibles, ouvrait carrière à tous les espoirs. L'Orient a toujours été la terre des mirages et des visions apocalyptiques. Cet aspect des choses ne tardait pas à revêtir dans l'esprit un caractère sentimental, dont bénéficiaient naturellement le Turc et surtout son régime. Ajoutez à cela que les portes s'y ouvraient à tout venant, surtout à l'étranger de marque qui traversait le pays et qui ne pouvait manquer de succomber à l'attirance d'un accueil fait de petits cafés et de curiosité satisfaite. 11 trouvait je ne sais quelle âpre volupté à se mêler, un instant, à ceux qu'il voyait si différent de lui, volupté égale à celle que l'on éprouve à caresser un fauve à demi apprivoisé.

Sans donner plus d'importance qu'il ne convient à ces détails, il faut bien dire pourtant que, dans cette

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