‹ ConstantinopleChapitre 6 sur 47 · V I L L E F H A .N () [ E DE P É R A · texte numérisé non relu

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existence levantine, faite d'à peu j)rès et de laisseraller, les distinctions socialesy sont à peine marquées. En Occident, l'esprit égalitaire n'est que dans la loi, mais il faut bien reconnaître que plus la loi s'y fait libérale, plus s'approfondit l'abîme qui sépare les différentes classes, et cela, sans doute, parce que l'égalité civile n'est que le résultat d'une lutte qui remonte aux origines de la société moderne. Il en va autrement dans les pays d'essence théucratifjue où subsiste la terulance à tout niveler autour d un pouvoir unique et ombrageux. Chez les Turcs, les dignités y sont personnelles et souvent instables. Les « Excellences » de Stamboul sont plus accessibles que nos chefs de bureau, et il m'en a plus coûté pour approcher le commissaire de |)oli(e de mon arrondissiMiuMit que jiour rendre visite à un ministre <le la Porte. Làbas, 1 homme de rien jxmt devenir d'un moment à à l'auln» un personnage. En attendant, il pénètre jusqu'au salon du pacha sans se faire annoncer, à moins qu'il ne préfère, par modestie, l'attendre au seuil de sa porte pour lui présenter sa requête. C'est ainsi qu'il se met sur l«» passage du sultan lorsqu'il veut lui faire parvenir un placet. Comme nuisulmnns, le vi/ir et le paysan s'asseyent sur le même sopha ;en tant que conquérant, le Turc se croit supérieur à ses coreligionnaires d'autre race. Mais l'inégalité n'étant que le l'ail de la religion, elle ne revêt, dans ce dernier cas. qu un caractère politique et n'apporte aucune res triction aux lois de rhos|)italité qui sont égales pour tous. La nuance n'est que dans les formules de poli-

tesse et dans le cérémonial. En tant (jiie chrétien l'Européen serait traité en raya, si son infériorité confessionnelle n'avait pour contrepoids le prestige d'une situation qui avait son point d'appui plus dans la force que dans les traités. Toutefois, à part ces distinctions dogmatiques, les rapports ordinaires d'individus à individus s'inspirent de traditions encore patriarcales. La notion du chacun chez soi, chacun pour soi y est moins absolue que chez nous. En Orient, l'homme ne s isole pas de son semblable. 11 n'est pas hors de propos d'opposer à ces mœurs un fait, insignifiant par lui-même, mais qui a le mérite de mettre en relief notre manière de comprendre l'égalité. En mars 191 4, on était à causer après diner, entre amis, à 1' « Union française » de Péra des événements du jour, lorsqu un voisin de table s'adressant à moi, me dit : « Ce que vous racontezlà est si intéressant que vous feriez bien d'aller voir M. Leygues, le député de chez moi. Allez-y avec une lettre de ma part, voulez-vous?» J'acceptai la lettre de ce brave homme qui — je l'ai su depuis — occupait l'emploi de premier commis de la poste française de Galata. Je me rendis donc un jour au domicile de M. Georges Leygues, qui habite un fort bel hôtel sur la rive gauche. Introduit par un valet, je m'étais assis sur une tapisserie Louis XVI du fastueux salon, et, seul, je songeais au progrès réalisé par les idées démocratiques en France, dont ma lettre de recommandation oflVait l'indiscutable preuve, lorsqu'une porte s'ouvrit en coup de vent. Un

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monMiciir à chevoiix blancs parut, \c front sévère. Il tenait xm papier : c'était ma lettre. « Qu'est-ce que cela signifie. M... qui se permet de me recommander des jçens?.. » Le ton irrité, le regard qui m'enveloppait do dédain, ajoutaient au S(>ntinient d or^^'nfi! blessé qui se peignait sur le visage du personii •;< Inlerlo(|ué, je me hAtai de battre en retraite, en bredouillant une excuse. Mais voilù qu'il court après moi en m'invilanl d'un ton impérieux à p.irlersi j'avais (]U(>l(|ue chose à lui dire. Sans I «'((niler. je dégringolai les escaliers. Je me suis demandé souvent si pareil trait serait possible ailleurs qu'en France. J'ai bien peur que non. .\ coup sur. il paraîtrait invraisemblable en plus d un pays. On voit, par ce vulgaire incident, et ce qu il faut penser de la naïveté de l'rle»t*Mir qui s<' laisse griser par la poignée de main do son député, et ce qu'on doit attendre de la triste école politique où se forment la plupart de nos dirigeants, l'n autre coté intéressant du caraclen* du président de la commission des .Xfl'aires extérieures, c'est que, depuis la guerre, il n a cessé de reprocher h nos ministres d'être mal renseignés sur les choses d'Orient.

Mais retournons en Turquie. 11 est vrai que l'intiniitr dans les rapports n'existe qu'entre membres il'une menu» conununaute. ceptMidant aucune présentation n est re«|uise pour adresser la parole a quelqu'un. Dans la masse, l'esprit de familiarité s'y conserve rustique. J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'en apprécier la saveur en voyageant dans le tramway do

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Galata. La lenteur proverbiale de ce véhicule était propice aux épanchements et l'on avait tôt fait d'entrer en conférence avec les voisins. Les uns parlaient de leur malaise et des remèdes qu'on leur avait conseillés. Les autres, de leurs ennuis domestiques, et ils en parlaient assez haut et assez clairement pour que chacun s'y intéressât. En même temps qu'ils soulageaient leur cŒ'ur, ils recueillaient des avis qu'on leur prodiguait de droite et de gauche. Chacun disait son mot, citait son propre cas. Vous vous seriez cru au milieu d'un conseil de famille.

J'entends bien que leur bienveillance est superficielle ; qu'ils sont à la fois dissimulés et familiers, expansifs et experts encautèle. Cependant, cette facilité de mœurs fait oublier bien des défauts, tant est haïssable le ridicule snobisme qui crée le vide autour du prochain et dont Buchanan se plaignait en des termes qui émurent ses compatriotes. Il est impossible de ne pas remarquer que si, à ce point de vue, l'esprit de l'Occident est si peu conforme à celui de VÊvangile, c'est que ce livre est plus oriental qu'on ne pense. Pour rester dans la stricte vérité, il faut bien reconnaître qu'en ces derniers temps la bonhomie des gens commençait, dans les milieux plus accessibles à l'influence européenne, à faire place à i!ne réserve que l'on croyait de bon ton.

Ce qui avait surtout changé c'était la politique. Du jour où l'Allemagne impérialiste tendit à la Turquie une main complice, l'on eut aussitôt, de plus en plus nette, la sensation de marcher sur un terrain

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miiH! par un travail de sape. O fut d'abord à Constanliiiople que se dessina la ronvittion (ju il y avait quelque chose de changé dans le monde. Des faits signilifatils donnèrent à penser que Péra n'était plus l'asile respetté qu'il avaitété jusque-là sous l'égide de» puissances. Ce l'ut a|)rcs les événements d Arménie, et les inquiétudes qu'ils firent naître, que les ambassadeurs songèrent à demander à leurs gouvernements l'envoi de stationnaires armés dans les eaux du Hosphore. Mais ces navires avaient à peine jeté raiunM|ue se produisaient en \\\\o les mémorables scènes de carnage. En celte circonstance, les Turcs ne manquèrent ni de méthode pour sérier leurs actes, ni d'esprit pour les assaisonner d'un grain de sel.

L'Européen vécut alors des heures d angoisse. Plus d'une fois il se barricada chez lui, plus d iitie t'ois, au moment des all'olantes paniques qui dispersaient la foide dans le fracas des étalages fermés à la hAte, il courut hisser son drapeau à une fenêtre de crainte (|u'on ne le confondit avec lArnu'nien pourchassé. Four s'en distinguer, nombre d'Européens, habitués à porter le fez, reprirent le chapeau. Les Grecs avaient adopt»* la casjpiette. Longtemps auparavant, en signe de ralliement, le populaire lurc s'était enlurbanne d'une étf)ire blanche mouchetée de iletirettes jaunes. Mais tout cela n'était que paniques de poulailler. Le danger passé, l'éra rouvrait ses magasins, les violotis menaient les danses à la salle «les rt l'etils-Champs • et les journaux reprenaient leur publication sans souiller mot de latraire.

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Ce complot n'avait pas été préparé sans éveiller l'attention. Depuis longtemps l'attitude des autorités justifiait toutes les craintes. Les excitations occultes s'étaient révélées à la contenance hostile de la population musulmane, à l'expression haineuse du regard ; un symptôme plus grave, c'était peut-être la réserve apeurée du chrétien. C'est au cours de ces sortes de crises qu'apparaît sous son vrai jour le caractère des éléments en présence et que l'œil peut sonder l'abîme qui les sépare. Une œuvre de fanatisme se forme dans le silence, puis se répand concrétisée dans un mot d'ordre qu'on devine à un je ne sais quoi qui modifie la physionomie des gens et donne à la rue un aspect inquiétant. Alors se trahit non seulement la pensée solidaire des divers groupements, mais l'inconcevable souplesse d'âme des Orientaux. Habiles à cacher leurs sentiments, ils semblent, dans le cours ordinaire de la vie, dénués de passions, et l'étranger prend cette passivité somnolente pour du fatalisme. Il n'en est rien. Pour s'émouvoir ils n'attendent qu'un ordre. Comme les volcans, ils ne procèdent que par explosions subites.

On peut croire que, de cette aventure, le prestige diplomatique sortit fortement ébréché. Les puissances de l'Entente résistèrent mollement à cet audacieux mouvement de régression. Au lieu de réagir on les vit se rallier doucement à un ordre de choses dont le sens véritable devait jusqu'à la dernière heure leur échapper. La politique désintéressée d'un Thouvenel se plia sans effort aux réalistes combinaisons des

VILLE F n A N Q t' E DE P É H A 63 disciples de Bismarck. Oiielques intérêts y trouvèrent leur compte. La ville franque, à partir de 1897, ne fut plus qu'un marché d'aflaires où la politique de surenchère connut j. lus d'une capitulation. Conscients de leur inutilité, les stationnaires armés s'éclipsèrent les uns après les autres. A quel point leur présence au pied de la colline de Yildiz mécontentait l'opinion, on le savait par les laborieuses négociations qu'avait nécessitées l'obtention du firmanqui leur avait ouvert les Dardanelles. En dépit des complaisantes, les Turcs accordèrent peu, se contentant de nourrir (1 illusions ceux que visaient leurs sournois desseins. 11 n'y en eut que pour quelques brasseurs d'affaires (iiii, i)lus ou moins consciemment, les favorisaient En attendant, la lutte extérieure consistait à opposer école à école, comptoir à comptoir. Chatjue ambassade s'attachait à rehausser en face de Stamboul le pays qu'elle représentait. L'ambassadeur logeait dans une demeure sufTisamment magnifKjue pour mériter le nom de palais qu'on lui donnait. Les palais de France, de Hussie et d'Angleterre sont entourés d'enclos et d'annexés si étendus qu'ils couvrent nii bon tiers du faubourg. La dernière venue parmi les grandes puissances, l'Allemagne, n'ayant pu y trouver un emplacenu^nt assez vaste pour y loger convenablement ses naissantes ambitions, a édifié le sien sur l'escarpenuMit de Funduldi d'où elle domine le port et même le palais de Dolma-Haktché. C'est une caserne de forme carrée, toute en hauteur, arborant à ses angles supérieurs quatre oiseaux de proie, des

aigles, qui prennent leur vol vers les points cardinaux.

L'ambassade de France est modestement cachée dans un pli de terrain, en contre-bas de la Grand'- Rue et sa construction est si défectueuse qu'elle en était à sa seconde transformation. Outre son palais, l'ambassadeur possédait une résidence d'été, sur le Bosphore, un yacht, une vedette à vapeur et un caïque verni et doré, à dix paires de rames. Quand il lui arrivait de sortir à pied, un cavass le précédait pour écarter la foule sur son passage. Le cavass était un Turc robuste, portant d'énormes moustaches, armé d'un sabre recourbé et de deux revolvers suspendus à une ceinture brodée. Au temps d'Abdul-Hamid les employés de la Porte comblaient son Excellence de salamaleks, tandis que le sultan le couvrait de décorations. Dès la première audience, il lui passait au cou le grand cordon de l'un de ses ordres. Les secrétaires et attachés participaient à ces honneurs et chacun en avait pour son grade. Leur nombre correspondait aux diverses attributions que comportait une administration qui devait se suffire à elle-même. Les plus importantes étaient celles du drogman, qui était la personnification vivante du régime capitulaire. Incontestablement, il en était l'organe le plus actif, celui qui le transformait en une réalité. Il était le bras droit du consul et de l'ambassadeur, l'indispensable intermédiaire entre ces derniers et les autorités locales. C'est à lui qu'incombait la tâche peu enviable de porter les réclamations et les sollicitations,

de soutenir les int«T<^ls des ressortissants devant les l'anu'ux trihiinniix nicamirs. Lo dernior droginan

(lis|>:iiMllr;i rixcc If ri'-i^iiii«' (-.'i|iihil.-iiri-

A mon ariivt'C à (Lonstantinojijo, le fanhonrg de l'éra ^(ardait onroro un peu de son cachet primitif. 'lien (jii il ci'il «•(<• en j»artie reconstruit à la suite i\\\ grand incendie de 1870. Comme le reste de la ville, les maisons étaient en bois, l'étage uni(|ue avançant sur la rue. Les pièces, où la lamilU' se retirait en hiver autour du mangal rempli de braise, étaient petites. Le Levantin n'avait pas encore appris à vivre dans les maisons à ajtpartrmcnls dont le système tend à se généraliser de plus en plus. Comme le Turc, il aimait à s'isoler dans un local bien à lui, spacieux, a<la|)té à des usages (|ui i<Mir «'tiiiml communs. Les autres étaient grandes, éclairées et aérées de nombreuses fenêtres. On voyait encore à l'éra force immeubles, pareils à ceux du vi«Mix (îalata. percés d'ouvertures protégées par (!<• massifs contrevents en fer. Plusieurs générations «le Levantins y avaient vécu dans l'atmosphère des traditions familiales, partagées entre la irainte de Dieu et celle du janissaire. La nuit venue chacun rentrait chez soi. Le cri du Yaourtchi. I»' dernier du jour, était un signal de retraite et nid. après le coucher du soleil, n'aurait osé sortir sans un fanal de toile à la main, car le /ichdji arrêtait tout passant démuni de cet acces-

bcRTMAND BaRKILLBS. S

soire. Le peu de vie nocturne se localisait sous la rampe de gaz qui éclairait l'entrée de deux videpoches céphaloniotes, la Concordia et le Palais de Cristal. Partout se révélait la trace du passé lointain. On l'observait même dans l'absence de certains articles de consommation. Des légumes, aujourd'hui d'un usage courant, tels que les asperges, les radis, les petits pois, étaient inconnus. Sur les tables levantines, le mouton alternait avec le poisson, et l'huile remplaçait le beurre. Seuls, deux bouchers, établis dans la Grand'Rue, fournissaient la viande de bœuf que les Turcs s'interdisent encore. On dédaignait la charcuterie, le lièvre et le lapin, par suite de la survivance d'un préjugé mosaïque. Tout le monde buvait de l'eau et les hommes ne s'enivraient que les jours de fête carillonnée. L'alcoolisme n'a jamais eu de partisans à Péra et sur ce point tout le monde, à peu d'exceptions près, reste fidèle aux saines traditions. Les femmes menaient une vie retirée, et l'on n'en voyait point dans les établissements publics. A la promenade, elles auraient rougi de prendre le bras de leur mari qui avait l'habitude de les précéder de quelques pas, en tenant les enfants par la main. Elles auraient craint de provoquer les sarcasmes de leurs coreligionnaires et peut être les insultes des musulmans. Fort nombreux étaient les Levantins demeurés fidèles aux costumes anciens. La femme ne commença à adopter les modes européennes qu'après la guerre de Crimée. Son goût alors, n'était pas encore formé, et on la

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voyait s'afFublpr Ho couleurs rriardos ot disparates. On no pourrait plus lui adresser ce reprociie. 11 v avait des usages a la Iranqu»', d'autres à la turque. Les jeunes gens, revenus de voyage, imposaient les uns, les vieux s'accrochaient aux autres. Tout cela ne manquait pas d'un certain charme. J'avoue m'^lre laiss»' gagner à la molle liospitalitc^ de ces intérieurs mcui)lrs de tapis et dr divans, à l'accueil facile et empressé des gens heureux de recevoir l'étranger. De la physionomie des choses se dégageait je ne sais quoi do patriarcal et comme un arriére-parfum de vie gréco-latine. Les femmes, timides et décentes, ne sortaient guère, les vieux non plus, les jeunes peinant pour tout h' inorKh" Leur vie s'écoulait paisible, entre un café et une partie de cartes, dans l'indilTérence d'une existence exempte de soucis. Ce fut un temps d'accalmie qui se déroula entre la sombre histoire du passé et les orages qui allaient bientôt fondre sur l'Orient.

Jus(|u'en 1871,1a voilure n'était a Clonstaulinople qu'un ol)j«»t de curiosité. On n'y connaissait que le cheval de louage et la chaise à porteurs. L'n Français à cette époque entreprit de créer un service de voitures entre le faubourg et le vallon de Kiat-llané. 11 y dut bientôt renoncer, l'unique route du faubourg étant devenue impraticable. A quelque temps de là, une compagnie entreprit d'y créer un ser\'ice d'omnibus jusqu'à Chichli. Elle liquidait deux ans après, caria pusillanimité levantine hésitait à allerjusque-là. Les Levantins ne se promenaicntjaraais qu'en

nombre, de peur des mauvaises rencontres. Ils craignaient pour eux ; ils craignaient pour leurs lemmes. A mots couverts, la presse locale racontait chaque jour les prouesses des soldats turcs et des mohadjirs ou émigrés de Roumélie. Ce n'était donc })as sans appréhension que les particuliers se décidaient à s'éloigner du jardin des Petits-Champs où s'entassait la bonne société. Le seul véhicule possible était alors la chaise à porteurs, introduite sans doute dans le faubourg par un de nos ambassadeurs d'autrefois. C'est en chaise que la Levantine allait au bal, à l'église, à la veillée. Les soirs de représentation aux Variétés pérotes, les chaises se rangeaient le long des maisons par douzaines. Deux harnais arméniens s'attachaient aux bretelles et partaient d'un pied léger sur le pavé gras. Les petites Levantines, poudrées et endiamantées, la tète serrée dans un fichu en dentelle, rappelant la faldetta de la Maltaise, ne manquaient pas de grâce dans ces réduits capitonnés de soie.

Le cheval de louage ou ^cyw/r rendait aussi quoique service dans un ville traversée de rues inaccessibles aux voitures. On pouvait admirer la sûreté de son pas sur un pavé glissant et parsemé de cailloux roulants. Dressé à marcher au pas, les coups de talons qu'on pouvait lui donner le laissaient indifférent. Le béguirdji suivait à pied, selon l'usage, et ce n'est que lorsqu'il sentait la badine lui fouailler la croupe que le bér/uir sémouvait jusqu'à galoper périlleusement sur des pentes vertigineuses. 11

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n'rl.iit plus utilise (JIM' pnr los jTjons «lu ji» iij»lc f*t Ip-> marins en permission, l'oule bonlec débutait par une roiirse à fond de train à travers le» nies d»- Galatn. Sij^no distinctir: un collier de perle» bleues, où jiendail une défense de sanglier, le prolégeait ronlre le mauvais o'il.

Le fiaere. détail curieux, a été introduit dans le^ rues de Constantinopie longtemps avant que la muni ( ipallté eût songé à en améliorer le pav«*. h'ailleur • en Turquie, il en a été ainsi de tout temps. On a pi: voir sur la route de IJroussc à Moudania ttmt un matériel de chemins de fer, locomotive» et wagont*. :itt<>iid:iiit sous la pluie et le soleil pendant plus d vingt ans la pose du premier rail. On a vu fon» tionner à Staml)«iul une université, édiiiee à grand-» frais, bien avant qu'ont eut songé à ouvrir la pre mièrc école primaire. Naturellement, cela se passa t pendant la guerre de Crimée, car il s'agissait alor^ d'eru-ourager la presse française dans son adm ration pour les progrès tie la Turquie. L'L'niversil (r.\i)dul-Medjid se hAta de fernu»r ses portos, I i guerre finie, mais le fiacre a continué à rouler tant I)irn que mal. J'en ai vu qui dégringolaient héroïqurment les escaliers de ^ uksek-Caldirim. (A>ns«"qucn« • imprévue, ra|>parition du liacre à Constantinopl<a été nuisible aux chiens de rue. Jusqu'alors per sonne n'avait song»* à leur disputer le pavé ou ils s'étendaient pour faire la sieste. Les passants le-, enjambaient avec précaution pour ne pas leur marcher «lessus. C'est ce que faisaient également le>.

chevaux et les Anes qui transportaient les matériaux de constructions. S'inspirant des mêmes principes de tolérance, les cochers de fiacre les ménageaient, au début, dans la mesure où cela pouvait se concilier avec les exigences du métier, et ils les avertissaient d'un coup de fouet. Dressés sur leurs pattes, les oreilles effarouchées, ces animaux s'en allaient aussitôt aboyer à l'autre bout de la rue. Ils ne se doutaient pas que c'était pour leur bien. Mais l'habitude ayant endurci le cœur des cochers, ils perdirent celle de les avertir. Le résultat fut que les chiens se laissèrent écraser ; mais cela ne dura pas longtemps car, instruits par le malheur, ils perdirent l'habitude de s'étendre sur le pavé de la chaussée. On les voyait gagner les coins du trottoir où ils se pelotonnaient du mieux qu'ils pouvaient, de façon à ne laisser aucune prise aux étourdis qui auraient pu leur marcher (') sur les pattes.

(') Les chiens de rue ont été transportés en rgio sur le rocher d'Oxia qui émerge au large de la Marmara. Cet îlot a pour voisin Plati. autre îlot, lequel prend son nom, par contraste, de sa forme plate. Ces animaux y furent abandonnés par milliers sans eau et sans nourriture. Durant plusieurs jours les voyageurs, qui passaient devant, purent entendre leurs hurlements de détresse. Bientôt Oxia ne fut plus qu'un horrible charnier, dont la puanteur arrivait par les vents du Sud jusqu'à Cadi-Keuy. Les Jeunes-Turcs préludèrent au massacre des hommes par celui des animaux.

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