LE CARNAVAL A PÉRA. — UNE SOIRÉE CHEZ UN SARAF
Le carnaval à Colliondji-Coulouk. — Une réclame «le mardt-gra». — Le» baU h Vvr». — Leur l)Ut philaulhropique. — Le granil jrùn«' gnc. — Les coslumcH d'autrefois h propos du carnaval. — Los causes de la réftirme turque. — Les di(rnituires rechignent devant les premières culotles. — Comment fut inau(;uré le fet. — Une soirée k Pi^ra. — L'aide de camp surveillant. — In sarafdn bon vieux temps. — Les havalês du Malié. — I^s lectures de re» demoiselles.
JAi habite longtemps, à Péra, le quartier de Colliondji-Coulouk. Ce quartier — je l'avoue — manquait de tenue, bien que voisinant avec la Grand'Rue et (ju'il possédât une des plus imposantes ambassades. Calliondji-Coulouk est coupée d'une artère centrale ou s'ouvrent des buvettes et dos bakals, rendez-vous permanent d une clientèle d'ivrognes et de Têtards. Les Grecs ont le plaisir en dehors, et ils ne sauraient prendre un rafralchissenu^nt sans casser les verres. Toutes les fêtes du calendrier y avaient leur répercussion et le tapage qu'on y menait dans ces occasions était pro-
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portionné à l'importance du saint qu'il s'agissait de glorifier ; mais en carnaval, le boucan ne connaissait ni répit ni trêve, et on le voyait durer jusqu'au premier jour du carême, inclusivement.
Qu'on se représente un paysage avarié. De la boue à ne savoir où mettre les pieds et des flaques d'eau dans les trous. Des bâches en guenilles sur les portes des boutiques et de minables éventaires dans tous les coins. Je vois encore le chekerdji, coiffé d'un turban vert, accroupi derrière sa boîte vitrée où se dressaient des coqs en caramel rangés au bout d'un bâtonnet. Plus loin, le simidji crasseux se grattant devant le tabla posé sur un trépied de bâtons crottés. Sur une perche pendaient des viscères saignants, devant lesquels s'immobilisaient en longues contemplations des chiens aux fesses plaquées de boue. Des grillades aux portes des hakals et de la fumée partout. Tout à coup, on voyait la cohue qui emplissait la rue, se précipiter derrière les corbeilles. Que s'était-il donc passé? C'est qu'une file de chevaux, attachés l'un à l'autre, venait de fondre sur elle, excités au galop par le Persan qui enfourchait le cheval de tête. Tout en était éclaboussé et de larges taches de boue mouchetaient le vitrage des cafés. De ces étalages variés et avariés, de ces mares piétinées, de ces chiens mouillés montaient des odeurs qu'on ne sentait que là.
Montés sur des pliants, des orgues de barbarie se réunissaient sur un bout de trottoir où ils résonnaient à l'unisson, enchevêtrant un sirto avec un air
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de traviatn. En ce coin de l'éra, tout comme à Galata, la musique indigène seivissait avec un entrain qui allait crescendo jusqu'à la veille du carême. Elle s'y faisait à coups de maillets qui frappaient sur des peaux tondues à des écuelles de hois. Elle y était grattée sur des instruments à corde, pincée sur le sert/our, se lamentait dans les clarinettes anatoliotes, tandis que des gitanes accroupies battaient sur une calebasse des coups frénétiquement répétés, tel un lapin tapotant sur un tambour.
Copondant, c est dans ce cadre bi/arre de Calliondji-Coulouk que l'on pouvait voir des contemporains d'Alcibiadi' trinquer avec des gentilshommes à fraise. Épris d'archaïsme, les Grecs de Péra (jui |)<)rtent généralement les noms d'Agamemnon, de l*atrocle et d'Archimède, s'hal)illaient volontiers en carnaval comme leurs homonymes de l'époque classique. C'est îi ce goût qu'étaient dues les apparitions do guerriers affublés do casques, de cuirasses et <lo boucliors en carton doré qui assiégeaient les comptoirs à raki. Les traits des jeunes héros dis- |)araissaient dans le jioil d'uiu' fausse barbe. La mémo barbe servait à déguiser i\o modernes pallicares non moins altérés et crottés. Comme leurs grands-péres, ils portaient des cnémides brodées, et la légère fustanelle blanche dont les plis ballottent au gré des mouvements.
Mais ce qui pullulait |)lus que do raison, c «tait le pierrot enfariné que l'on voyait accompagné d un autre masque portant une perche avec un balai au
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bout. Personne n'a osé me renseigner sur la signification du balai. Par contre, tout le monde devinait celle, plus clairement symbolique, du navire qu'on promenait à travers les rues inondées de mares d'eau. Le navire des écoliers n'était qu'une épigramme à l'adresse de l'incurie municipale. Kemer Alti mettait à profit cette occasion pour se livrer à une réclame de mardi-gras. On voyait passer à cheval les plus grassouillettes de ses pensionnaires en cape de velours et en maillots. Deux ménétriers gitanes les précédaient à pied pour égayer la marche d'un air de clarinette et le cortège s'allongeait d'une troupe d'enfants. Il va sans dire qu'aucun masque ne s'écartait de Péra. Aucun d'eux n'aurait osé se risquer à traverser le pont pour se montrer aux Turcs de Stamboul. Son apparition y aurait causé scandale et l'aventure aurait mal fini.
Des bals s'organisaient un peu partout. Un bal à Péra, c'était un gros événement qui mettait la société sens dessus dessous. Chaque communauté avait le sien. Tour à tour, se succédaient le bal grec, le bal arménien, le bal Israélite, le bal italien, annoncés par des affiches. Les accessoires des cotillons étaient commandés à l'étranger plusieurs mois à l'avance. Ces fêtes étaient toujours placées sous les auspices d'un ambassadeur pour que l'aftluence y fût plus nombreuse et pour qu'elles eussent plus d'éclat. Elles répondaient à plus d'un besoin. Le bal était un terrain neutre où fusionnaient sous le même, habit noir l'indigène mêlé à l'étranger. Les Pérotes des