CHAPITRE IV
Les voyageurs du Levant au XVII e siècle (Prèmière moitié du siècle)
François Arnaud. Henry de Beau vau : premières dégradations à la Colonne d’Arcadius. George Sandys : croquis d’ensemble de la Colonne. Nicolaus Schmidt : liste des portes de la ville. Otavio Sapiencia ; Pietro délia Valle : les mosaïques à figures de Sainte- Sophie. Tomniasso Alberti. Adam Wenner ; Louis .Deshaÿes : le badigeon blanc sur les mosaïques de la Grande Eglise. De Stochove et ses compagnons de voyage. : état de la grande muraille ; une inscription à Sainte-Sophie ; deux églises disparues. Henry Blount. Evliya efendi : là Colonne de Marcien. Du Loir : son travail à Sainte-Sophie ; son opinion sur Tekfour Séraï. De Montconys : état des monuments ; l’église du Christ Pantocrator ; le monastère de la Péribleptos. Jona Malenki — Extension du champ des découvertes.
Sous le règne de Henri IV deux Français firent, au cours d’un voyage au Levant, un séjour de .plusieurs mois à Constantinople.
Le premier était un capitaine marseillais, François Arnaud, qui commandait le « gallion » de François Savary, comté de Brèves, ambassadeur du roi près la Porte ottomane. Il reste cinq mois à Constantinpple,
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pendant lesquels il visite le Sérail du Grand Seigneur, où il assiste à une audience, et parcourt la ville, prenant plaisir à visiter les mosquées, Sainte- Sophie, la Colonne d’Arcadius, le « palais de l’empereur Constantin et les belles murailles 4 ».
Un gentilhomme lorrain, Henry de Beauvau, baron dudit lieu et de Manonville, seigneur de Fleuville, s’embarquait dans l’Adriatique le 1 er novembre 1604, avec le baron de Salignac, le nouvel ambassadeur, qui allait remplacer. le comte de Brèves, arrivé à la fin de son ambassade. Après avoir longé les côtes d’Istrie, de Dalmatiè et de Morée, et traversé les îles de l’Archipel, il arrive à Constantinople le 10 janvier i 6 o 5 . Il y demeure quatre mois et s’embarque ensuite pour continuer son voyage en Syrie, en Palestine et en Égypte. En accomplissant ce voyage en Orient, Henry de Beauvau était animé d’un noble sentiment :
« Le désir de servir à ma patrie, dit-il, m’a porté au delà des mers. » A Stamboul il s’intéresse plus à la cour du « roi ottoman », au divan et aux grandes mosquées qu’aux antiquités byzantines. Cependant il ajoute un fait nouveau aux observations de ses prédécesseurs. La Colonne d’Arcadius avait son escalier intérieur « tout rompu » et était consolidée par des liens en fer 2 .
1 Cf. H. Ornont, Voyages à Athènes, Constantinople et Jérusalem de François Arnaud (1602-l 6 o 5 ) (Florileginin Meldiior de Yogüé, Paris, 1909, p. 467, 468, 472, 473 ).
2 Cf* H. de Beauvau, Relation journalière du voyage du Levant 9 Toul, 1608, préface, p* i s., 26 s*, 45 - 5 i, io 5 s* A Sainte-Sophie le voyageur admire les colonnes, les marbres, les mosaïques anciennes, mais il ne les décrit pas* A rHippodrome il voit les trois monuments de la spina , Il signale enfin la Colonne en porphyre de Constantin avec ses cercles de fer et le palais de Constantin (Tekfour Séraï), « qui n’est pas autrement beau mais assis en bel air »*
Cinq ans après le départ du gentilhomme lorrain, le voyageur anglais George Sandys dessinait, en 1610, cette Colonne» qui, d’après lui, surpassait celles de Trajan et d’Anton 111, qu’il avait vues à Rome 1 . Vers la même époque un autre voyageur arrivait par la mer Noire et le Bosphore. Nicolaus Schmidt s’était
Photo. Sebah
Fig. 2.î. Mur île In Marmara,
embarqué à Varna, après avoir traversé la Bulgarie. Dans sa description de Constantinople, il se borne à
1 Cf, G. Sandys, Travels, Londres, i 65 H, p. 27. Ce croquis d’ensemble est reproduit par .1. Strxygowski, Die Saule des Arkadius in /Constantinofrel (Jalirlnich des Ivaiserlich deulschen archaeologischen Instituts, t. VIII, l 8 i) 3 , p. 2.Î2, tig. 1), par A. Geffroy, La Colonne d'Arcadius à Canstantinojde (Monuments et Mémoires publiés par l'Académie îles Inscriptions et Belles-Lettres, t. II, 1895, p. it) 3 , lig. 1, et par Th. Reinach, Revue des Etudes grecques , t. IX,
CO N ST ANTINOPLK lï YZ A N Tl N IL
énumérer les.mosquées, les bains turcs et les'portes de la ville i .
Un prêtre espagnol, Otavio Sapiencia, qui vécut en Turquie douze ans dont cinq en captivité (il fut libéré en 1604), rédigea un traité sur la Turquie et Constantinople, qu’il’ dédia au roi d’Espagne Philippe. IV. Il eut les loisirs de visiter la ville en détail, d’observer les différentes nations et leurs mœurs, de parcourir les bazars et les rues innombrables. A ce propos il remarque que « les Turcs ne construisent pas aussi somptueusement que les chrétiens ». Les monuments anciens retiennent aussi son attention. Il dit à propos des mosaïques de Sainte-Sophie : « Celles que les Turcs ont pu atteindre depuis le sol sont défigurées; à l’une il manque les yeux, à l’autre les bras, à une troisième d’autres membres... Mais celles qu’ils n’ont pu atteindre demeurent intactes et sont très belles. Parmi celles qui ne sont pas endommagées se trouvent les images du Christ, de Notre- Dame et des saints* qui sont très nombreux. Elles sont toutes en mosaïqué et occupent l’étage inférieur
et l'étage supérieur de l'église 2 >>• II est regrettable
,J Cf, N. Schmidt, Secr aanmerkelyke rcys-heschryr>inge na Cons tantinopolen en Egyjrten gedaan in hei Jaar l 6 o 5 en vcrvolgens (De aanmerkens-waardige Voyagien na.Oost en West Indien, Leyde, s. d M p. 2, 5 , 23 s.)
2 Cf, O, Sapiencia, Nuevo iraiacîo de Turquie cou una descrij}* cion del siiio y cindad de Consiantinojdti , Madrid, 1622, p, 1 s., 8, 9 s., 47 s. Le prêtre espagnol a vu, en outre, le'palais de Constantin (Tekfour Séraï), la Colonne d’Arcadius (Colonne historiale), la Colonne de Constantin, qu’il appelle la colonne ferrée, à cause des cercles en fer, qui la consolidaient, sur la place de PAt-Meïdan l’Obélisque de Théodose, l’Obélisque de pierre et la Colonne serpentine avec ses trois têtes.
que ce prêtre, qui connaissait son histoire religieuse, n’ait pas poussé sa description plus avant.
Ces renseignements sur les mosaïques de Sainte- Sophie sont confirmés par le « gentilhomme romain
Fig, 2 |. Tour tle marbre près tle Yédi-Koulé.
et illustre voyageur » Pietro délia Valle. Il adressait à Schipano, son plus intime ami, des lettres datées de 1614 et de 161 5 , où il racontait son voyage par mer depuis Venise, et lui communiquait ses impressions sur la ville turque et ses édifices, sur les mœurs et la religion musulmanes. 11 est intéressant de constater l’autorité dont jouissaient les voyageurs français du xvi 1 siècle, Belon et Gylli. Ce dernier surtout est pour
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le voyageur italien une autorité incontestable. « II se rapporte, à lui en tout et partout. »
« A la voûte du dôme de Sainte-Sophie, ajoute-t-il, en dedans et aux autres voûtes aussi, Ton voit encore quelques restes d’ouvrages à la mosaïque et de figures, qui les ornaient, gâtées et effacées en partie par les Turcs, particulièrement les visages. » Il a eu la curiosité de monter sur la coupole et a pu se rendre compte de l’aspect de certains quartiers. Il a remarqué une rue fort longue, large et droite, qui allait du palais du grand Turc jusqu’à la porte d’Andrinople. Les autres rues étaient malpropres et incommodes, et lés maisons bâties en vils matériaux. Il note à ce propos que « l’intérieur de la ville ne répond pas au bel aspect extérieur 4 ».
Si Pietro délia Valle s’intéresse à tous les monuments, son compatriote Tommasso Alberti, qui fit plusieurs séjours de 1609 à 1621, n’est attiré que par les splendeurs du Sérail, dont il donne une description détaillée 2 .
En l’année 1616, l’empereur Mathias envoyait auprès du sultan Ahmed I er une ambassade, qui eut son historiographe dans la personne de Adam Wenner. Pendant son séjour, qui se prolongea jusqu’en
1 Cf. Pietro délia Vallé, Les fameux voyages, Paris, 1661, p. l s., 24-30, 37, 4-1,182. A l’Hippodrome le voyageur signale les deux Obélisques et 'la Colonne serpentine avec ses trois têtes. Il a vu la Colonne en porphyre de Constantin « toute environnée de bandes de fer ». Au sujet de la « Colonne historiée » il fait erreur, en disant qu’elle a été abattue par un tremblement de terre. La Colonne dArcadius existait encore à cette époque. Les voyages de Pietro délia Valle dans l’Inde ont été édités par Ë. Grey dans la collection de l’Hakluyt Society de Londres, 1892, t. 84-86.
2 Cf. A. Bacchi délia Lega, Viaggio a Costanthiopoli di Tommasso Alberti (l6o$-l621), Bologne, 1889, p. 3 s., 60 s.
1618, Wenner ne se contente pas d'assister aux audiences du sultan; il regarde autour de lui et est frappé par l'aspect minable et délabré des maisons. 11 admire les Colonnes honorifiques et, à Sainte- Sophie, les « belles images de Dieu » en mosaïques de couleurs; mais, dit-il, les Turcs ont effacé ces dernières avec du blanc L
En 1621, Louis XIII « dépêchait » le sieur Louis Deshayes, qui, pour arriver au but de son voyage, mettait deux mois et vingt-trois jours, en suivant la route terrestre par l’Allemagne, l’Autriche, Belgrade, Sofia, Philippopoli, Andrinople. .Comme beaucoup de voyageurs, il crut bon de retracer l’histoire de Constantinople. La description sommaire qu’il en a faite est plus utile. A Sainte-Sophie, il note fort justement le contraste entre l'extérieur du monument, qui est massif et austère, et l’intérieur, dégagé par une coupole hardie et svelte, et richement décoré. « La voûte, dit-il, est toute garnie de mosaïques que les Turcs ont blanchies en quelques endroits pour y écrire le nom de Dieu en grands caractères arabes. » Après avoir accompli sa mission diplomatique, Deshayes se rendit en Terre sainte 1 2 .
Neuf ans plus tard, en i 63 o, plusieurs voyageurs visitaient ensemble l'Italie et delà se rendaient par mer.
1 Cf. A. Wenner, Kin ganz neu Reysebuch von Prag auss biss gen Cons fan tinopel, Nuremberg, 1622, p. 1 s., 87-89, 91, 99, 123 . Le voyageur a vu aussi la Colonne‘de Constantin, la Colonne d’Arcadius à Avret-Bazar, à l’Hippodrome les deux Obélisques et la « Colonne aux serpents, qui tendent leur cou et leur tête de trois côtés ».
2 Cf. Deshayes, Voyage de Levant fait par le commandement du roy en Vannée 1621, Paris, 1624, p. 1 s., 8g, 96, 102 - 103 , 107-108,112, 341 s. Le voyageur a inséré dans sa relation un plan de Constantin
à Constantinople. C’étaient Fermanel, conseiller au parlement de Normandie, Fauvel, maître des comptes de cette province et sieur d’Oudeauville, Baudouin de Launay, et de Stochove, sieur de Sainte-Catherine, gentilhomme flamand. Ce dernier eut soin de rédiger, jour après jour, des notes de voyage, qu’il publia après son retour dans les Flandres. Quand de '-la'mer ils découvrent Stamboul, cette « vue si agréable » leur fait oublier aussitôt les peines et les fatigues de leur long voyage. Il leur semble que « cette ville a été bâtie pour commander à tout le inonde, tant son assiette est . belle et avantageuse ». Aussitôt débarqués, ils vont rendre visite à M. de Césy, l'ambassadeur du roi, qui leur avait préparé un logis à Péra. Ils demeurent jusqu’au i3 avril l63l dans la capitale, qu’ils quittent « pour voir tous les lieux les plus remarquables du Levant », la Terre Sainte et l’Égypte.
S’ils sont charmés par la vue extérieure de la ville, ils le sont moins, quand ils voient les rues si étroites que les « carrosses » n’y peuvent passer, si montueuses qü’on est obligé d’aller à cheval, et des « maisons mal bâties, dont la plupart n’ont qu’un étage». Ils font le tour de la grande muraille, qui était en piteux état. « Les niurailles sont en plusieurs endroits tombées de sorte quelles ont presque rempli les fossés, parce que les Turcs sont peu soigneux d’entretenir
nople, sommaire et sans échelle, sur lequel sont indiqués les principaux monuments. A l’Hippodrome jl a vu les deux Obélisques et les « trois serpents de bronze », dans la ville, la Colonne d’Arcadius (Colonne historiale), la Colonne en porphyre de Constantin, et à l’angle nord-ouest, le long de la muraille, du côté de la terre, l'ancien palais de Constantin en ruine (Tekfour Serai).