CHAPITRE V
Les Voyageurs du Levant au xvn e siècle Suite (Deuxième moitié du siècle.)
François Le Gouz de la Boullaye. Jean de Thévenot' : deux colonnes derrière Sainte-Sophie. Poullet et Quiclet. Nicholas Rolamb. François Blondel. Henry Howard. L’ambassade du comte de Leslie; Paul Tafferner : une mosaïque à Sainte-Sophie; .Tekfour Séraï; un relief, colossal de l’Annonciation. L’ambassade ' du marquis de ; Nointel ; Antoine Galland, de Monceaux, Laurent d’Arvieux. Grelot : ses dessins et ses observations à Sainte-Sophie. Jacob Spon et George Wlieler : les Colonnes de Marcien et d’Arcadîus ; les reliefs de la Porte Dorée. Jean-Baptiste Tavernier : la Colonne du Vieux- Sérail. Cornelio Magnî : état des monuments byzantins. John Covel. Th. Smith. Cofnelis de Bruyn : la beauté de Constantinople. Giovanni Battista Donado. Michèle Benvenga : les divers - emplacements des piliers en porphyre des chevaux de Saint-Marc. Du Mont. Aubry de la Motraye. — Les relations de voyage au. xvnc siècle.
Parmi les voyageurs de la seconde moitié du xvri e siècle, plusieurs viennent à Constantinople de leur propre initiative, sans aucune mission officielle, et éprouvent du plaisir à rédiger, à leur retour, le récit de leurs lointaines pérégrinations. Ils le font simplement, sans forfanterie, et contribuent ainsi à
resserrer les liens d’amitié entre les hommes et les monuments, témoins immobiles et sans voix.
C’est d’abord un gentilhomme angevin, François le Gouz, sieur de la Boullaye, qui, de Venise, arrive par mer à Constantinople. II admire la situation de la ville « à la pointe de l’Europe », sur le canal relié à deux mers, avant de s’enfoncer en Perse et jusque dans l’Inde L
Le 2 juin l 655 , Jean de Thévenot s’embarque a Civita-Vecchia et arrive en décembre à Constantinople, qu’il quitte le 3 o août 1 656 pour l’Anatolie, la Syrie et l’Égypte. A Sainte-Sophie il voit encore quelques mosaïques, des croix, des images que les Turcs n’avaient qu’à demi effacées. Derrière l’église, dans une petite rue, il remarque « deux grandes et grosses colonnes » que l’on attribuait à Constantin. C’étaient peut-être les restes de l’ancien portique, qui longeait la basilique, derrière l’abside Comme ses prédécesseurs, le voyageur note le contraste entre la beauté de la ville vue de l’extérieur et la laideur des rues étroites et sales :i .
Deux autres Français arrivent ensemble en l 658 . Poullet et Quiclet s’étaient embarqués à Venise le 23 décembre 1667 ; à Raguse, ils partent en caravane le 8 mars i 658 . Arrivés à Stamboul par la voie de terre, ils visitent eux aussi les monuments byzantins 4 .
1 Cf. Les Voyages ci Observations tiu sieur de la Boullaye — Le Gouz, Paris, i 653 , p. 1 s., 26 s.
2 Cf. J. Ebersolt, Sainte-Sophie de Constantinople, Paris, 1910, p» 3 o.
3 Cf. Al. de Thévenot, Relation d’un voyage fait au Levant , Paris, i 665 , p. 1 s., 34 s., 38 - 3 g, 41-42, 167. Sur la place de l’At-Meïdan le voyageur a vu les deux Obélisques et la Colonne serpentine avec ses têtes. Il signale, en outre, la Colonne d’Arcadius (Colonne bistoriale) et la Colonne de Constantin (Colonne brûlée).
4 Cf. M. Poullet, Nouvelles relations du Levant, t. I, Paris, 1667, p. 6, 21 s., 244 s. ; Les Voyages de M . Quiclet à Constantinople,
Au même moment plusieurs personnages, chargés de missions diplomatiques, se rendent dans la capitale turque. En 1657 , Nicholas Rolainb est envoyé par le roi de Suède Charles-Gustave 1 . En i 658 , François Blondel, sieur des Croisettes et de Gallardon, suit la voie de terre, comme l'envoyé suédois, pour s’occuper
à Constantinople d’une négociation importante 2 . Quelques années plus tard Henry Howard commence en 1664, un itinéraire semblable. De Vienne à Constantinople il voyage en compagnie du comte de Leslie, envoyé comme ambassadeur par l’empereur Léopold I er auprès de sultan Mohammed IVLe comte de Leslie était aussi accompagné par un père Jésuite, Paul Tafferner, qui était chapelain de l’ambassade, et qui en fut aussi l’historiographe.
Tafferner a remarqué à Sainte-Sophie, au milieu d’une voûte ou d’un arc (in inedio fornicis) une pein-
Paris, 1664, p. 1 s., 5 o s., 162 s., 16S s., 177 s., 181-182. Ouiclet dit à propos de Sainte-Sophie : « La voûte est toute garnie de mosaïque que les Turcs ont blanchie en quelques endroits pour y écrire le nom de Dieu ». Il voit aussi la Colonne d’Arcadius (Colonne historiale) et la Colonne en porphyre’de Constantin. A l’Hippodrome il mentionne l'Obélisque de Théodose et les trois serpents de bronze avec leur tête.
1 Cf. N. Rolamb, A relation of a.journey to Constantinople (trad. du suédois dans A collection of Voyages and Travels, t. V, Londres, 1732, p. 669 s., 671, 681, 696). Le voyageur ne mentionne que l’Hippodrome avec ses trois monuments.
2 Cf, Ch. Lucas, Relation d’un voyage de Berlin à .Constantinople par François Blondel (Extrait du Bulletin de géographie historique et descriptive, 1 , Paris, 1900, p. 5 , 9 s.).
:t Cf. A relation of a journey of. the right honoiirable tu y lord Henry Howard front London to Vienna and thence to Constantinople, written by John Burbury, Londres, 1671, p. 1 s., 191 s., 194, 197. Le voyageur mentionne Sainte-Sophie, l’Hippodrome avec les deux Obélisques et la Colonne serpentine avec ses têtes, les ruines de l’ancien palais de Constantin (Tekfour Séraï).
CONSTANTINOP1A- BYZANTIN!:
lure représentant le Jugement dernier, avec la Vierge à genoux. Comme il vient de parler de la partie occidentale de l’église avec ses cinq portes conduisant de l’exonarthex dans l’ésonarthex, on peut penser qu’il s’agit de la mosaïque, qui n’est plus visible aujourd’hui, mais qui a été relevée par des voyageurs modernes. Elle décore la grande porte du second vestibule et le personnage agenouillé ne serait pas la Vierge, mais un empereur L Tafferner a pu eepen-
dant confondre la scène du Jugement dernier avec le thème de l’Hétimasie, qui était représenté sur le grand arc oriental, avec le trône du Jugement entre la Vierge et Jean-Baptiste 2 . Le personnage agenouillé Serait peut-être Adam ou Eve, qui, suivant les pres^criptions de Ticonographie traditionnelle, figurent prosternés devant le trône a , ou peut-être l’empereur Jean Paléologue, dont le portrait apparaissait au-dessous de la Vierge. La peinture, d’après le chapelain, avait beaucoup souffert et les erreurs étaient permises dans l’état de délabrement où elle se trouvait alors.
Au palais de Constantin (Tekfour-Séraï) le toit était ouvert au vent et à la pluie, mais les chambranles; en marbre des fenêtres étaient tous en place. L’édifice était précédé de propylées avec dix magnifiques colonnes. Dans un coin était un puits abandonné. Le bal-
* Cf. W. Salzenberg, A Itchristliche ldaudenkmale von Constcintinopel, Berlin, 1854, p, 3o, pl. XXVII ; E. M. Antoniadîs, 3> Exçf>a<7t; -r\i WyioLz ïoçtocç, t. I, Athènes, 1907, p* 167 s., pl. 37 ; C. Kossati, Aya Sofia Constantinople , Londres, iS 52, p. 2.
2 Cf. Salzenberg, 6 p. cit. f p. 3l ; Antoniadîs, op. HI, Athènes,
a Cf. J. Ebersolt, Fresques byzantines de A 1 crédit si (Extrait des Monuments et Mémoires publiés par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XIII, 1906, p. 18, pl. V).
ET LES VOYAGEUKS DU LEVANT
con qui s’étendait, sur toute la façade orientale et dont il ne reste aujourd’hui que les consoles, était encore intact. Tafferner signale aussi sur la façade méridionale un petit oratoire, qui existe encore bien qu’endommagé. La partie supérieure détruite laisse apercevoir la structure intérieure. Cet oratoire est surmonté d’une coupole aveugle et se termine à l’est par-une abside. Il est accolé à lu façade, sur laquelle il fait saillie, et repose sur deux arceaux. Les propylées, par contre, ont complètement disparu ; iis devaient se trouver du côté de la façade septentrionale. C’est par là que l’on pénètre par des arcades ouvertes dans l’édifice dont la toiture et les étages sont complètement
effondrés. Le rez-de-chaussée était recouvert de voû-
tes dont on voit encore les amorces sur le mur Nord.
Les étages supérieurs étaient séparés par un plancher en bois; les trous dans lesquels étaient fixées les poutres sont encore visibles dans les murailles. Une toiture à charpente en bois recouvrait le tout. Devant le palais s’étendait une cour, ombragée par un portique et rafraîchie par les eaux d’une fontaine : ce sont les propylées et le puits abandonné qu’avait vus Tafferner (fig. 39 , 40).
Du côté de la Corne d’Or ce dernier a vu une grande porte murée. Sur le côté droit de celle-ci était fixée une plaque de marbre blanc, sur laquelle était sculpté un Ange à l’allure virile. Sur le côté gauche apparaissait la Vierge saluée par l’Ange. L’un de ces reliefs est conservé au Musée de Constantinople. Il a été extrait d’une porte murée de l’ancien rempart près d’Eïvan-Séraï Kapou L L’Ange de l’Annonciation,
1 Cf. A, van Millingen, Byzantine Constantinople, Londres, 1899, [1198; .]. StrzygOAvskî, Orient oâer Boni, Leipzig, 1901, p. 29.
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vêtu à l’antique, s’avance d’une allure rapide tenant une longue palme. De proportions colossales, il a encore l’aspect antique des œuvres de l’art chrétien des premiers siècles L .
En cette fin du xvn 13 siècle l’activité scientifique en Orient est tout à fait remarquable. Louis XIV envoie à Constantinople pour le représenter Charles-François Olier, marquis de Nointel, qui fut un digne émule de M. d’Aramon, son actif et intelligent collègue du xvi e siècle. M. de Nointel part pour Constantinople en 1670 9 . Il emmène avec lui un jeune orientaliste, Antoine Galland, qui devait raccompagner aussi dans son voyage aux échelles du Levant et en Terre- Sainte. Galland avait alors vingt-quatre ans ; il venait d’achever ses études à Paris et possédait les langues
D’après Mordtmann, Esquisse topographique île Constantinople , Lille, 1S92, p. 3 t), le pendant avec la Vierge existait encore il y a une cinquantaine d’années. G. Mendel, Catalogue des Sculptures grecquesromaines et byzantines , t. 11, Constantinople, 1914, p. 449 s. (n° 667), voit à tort dans le relief de l’Ange une Victoire. On sait que l’art chrétien primitif a transformé les motifs païens et mythologiques en symboles chrétiens. On connaît depuis longtemps les rapports qui existent entre le Bon Pasteur et l’Hermès criophore. Les anges furent aussi figurés dans les attitudes réservées aux Victoires ; Cf. L. Bréhier, U Art chrétien et son développement iconographique ,
Paris, 1918, p. 52, 54, 91.
1 Cf. R. P* Pauliis Taflerner, Caesarea legatio quant mandante aùgustissimo rom. imperatore Leopoldo 1 ad Portant Ottomanicam suscepit pcrfecitque Walterus S. P. J. contes de Leslie, Vienne, 1672, p. 89-91, 93-94. Le voyageur a vu aussi la Colonne de porphyre et à l’Hippodrome les deux Obélisques et la Colonne serpentine avec ses trois têtes.
2 Cf. Ch. Schefer, Mémoire historique sur TAmbassade de France à Constantinople par le marquis de /Sonnac, Paris, 1894, p. 24 s.; comte de Saint-Prîest, Mémoires sur VAmbassade de France en Turquie cl sur le commerce des Français dans le Levant, Paris, 1877, p. 227.
UT U-S VOVAGHDKS DIT LUVANT
orientales, qui devaient lui permettre tle traduire en français les contes des Mille et une nuits . et de poursuivre en ( >rient des recherches très fructueuses. Dans son Journal il a laissé un tableau vivant et coloré du séjour qu'il fit à Constantinople en 167 2 et
Photo . Se bah
Kijç. 29. Sainte-Sophie. Parûtes sud et ouest.
.1 (>7^> de ses recherches bibliographiques et de ses acquisitions de manuscrits orientaux et de médailles. II revint en France en 1675, et partit de nouveau en Orient pour recueillir des médailles. Il devait y retourner pour la troisième fois en i(>79 1 .
1 Cl, Ch, Schefor, Journal d'Antoine (iallantl pendant son séjour à Cousinnlinotte ( flijj-t(ijJ), t, I. Paris, iNNi, p. VI. XV, t s.