‹ Constantinople byzantine et les voyageurs du LevantChapitre 17 sur 34 · CONSTANTINOPLE BYZANT1 NE · texte numérisé non relu

CONSTANTINOPLE BYZANT1 NE

En ce moment les recherches de manuscrits, de médailles et d’objets antiques se poursuivaient avec ferveur. La bibliothèque du roi s’enrichissait chaque année de nouvelles acquisitions. C’est alors que de Monceaux voyageait dans le Levant et rédigeait ses Observations où il a noté à la Porte-Dorée, derrière le Château des Sept Tours, « huit bas-reliefs incomparables, dont les figures, sont comme nature ». « Gé sont, s’il m’én souvient, les travaux d’Hercule et un

Alont Parnasse ; les Muses, les bras retroussés, y pei-

» Ces mêmes bas-reliefs

gnent et étrillent Pégase J .

sont signalés dans les « Instructions pour le Père

Wansleben s’en allant au Levant le 17 mars 1671 » 1 2 .

Le 19 février 1672, le chevalier Laurent d’Arvieux débarquait à Constantinople et était reçu, par le marquis do Nointel qu’il venait seconder. Sa connaissance des langues orientales, qu’il avait acquises au cours d’un long séjour en Orient, avait engagé Louis XIV à lui confier,, en 1668, une mission à Tunis. Il devait, après sa mission diplomatique à Stamboul, poursuivre une brillante carrière consulaire et scientifique dans le Levant. D’Arvieux reste à Constantinople jusqu’au 29 juillet 1672, et s’y plaît.

Il aimait ces collines « en amphithéâtres », plantées

de cyprès, et les petites maisons en bois s’étageant sur leurs pentes. « Vêtu à la turque », il pénètre à

1 Cf. Observations faites par M. de Monceaux dans les voyages qu’il a faits au Levant, dans H, Omont, Missions archéologiques françaises en Orient aux XVI 1 * et X VI 11 * siècles, Paris, 1902, p, 34.

2 Cf* H. Omont, op. cit p. 60; cf* p. 853 s., 863 s., 962 s,, où Ton trouve la liste des manuscrits et des médailles envoyés ou rapportés d’Orient par A. G ail and, le P* Wansleben, de Monceaux et par le P. Àthanase.

Sainte-Sophie, dont il mesure chaque côté en « pas géométriques ». An sujet de Tekfour Séraï, il se refuse à y voir les restes du palais de Constantin. Ce dernier devait se trouver « dans l’endroit où est à présent le Sérail du Grand Seigneur». Il ne s’est trompé que

-WP?

Fit*. 3o, Sainte-Sophie, d'après le dessin de G relot*

Façades sud et ouest.

de quelques centaines de mètres sur l’emplacement véritable du Grand Palais. En ce moment les reliefs de la Colonne d’Arcadius avait été atteints par les incendies des maisons environnantes 1 .

1 (X Mémoires du chevalier d'Arvieux envoyé extraordinaire du AVv à iu Porter édit, par le k. P. J.-lî, La bat, Paris, 1/35* t. I, p, \ II, \ ;t* IV, p. 3oi s., 447, 431 s É , j3y, 4(i(i-4(iy; t. V, p* t s* lTArvieiix

Guillaume-Joseph Grelot se trouvait aussi à Stamboul, où l’avait amené le voyageur célèbre Chardin. Il y réunissait les matériaux de sa Relation nouvelle d’ini voyage à Constantinople , qui annonce un observateur exact et judicieux. Il avait remarqué que les relations anciennes ne donnent ni plan, ni élévation, ni figure ; et il se propose de combler cette lacune. Il n’ignorait pas cependant « les grands périls qu’il y a de dessiner en Turquie » et il en fit lui-même l’expérience. A force d’énergie et de ténacité il remplit néanmoins son programme, tant lui plaisait cette « ville enchantée ».

A Sainte-Sophie il parvient à dessiner dans les galeries et à dresser un plan ; il observe attentivement les murs et les voûtés. Il aperçoit dans la. coupole des « mosaïques avec diverses croix » ; mais le médaillon central, « qui était apparemment autrefois gauni de quelque figure en mosaïque », était recouvert d’une couche de badigeon blanc. Par contre les grands Séraphins des pendentifs n’avaient pas encore la figure cachée par l’enduit turc. Dans la demi-coupole précédant l’abside on voyait encore « une image de la face sacrée du Sauveur sur un voile » ; au-dessous deux grands anges debout ; dans la conque de l’abside « Notre-Dame assise, tenant entre ses bras le Sauveur qui donne la bénédiction ». Cette partie de l’église était « toute encroûtée de mosaïque dorée ». Les , Turcs en avaient caché les figures par plusieurs cou-

ches de chaux. Mais « ils n’ont cependant pu si bien

signale, en outre, la Colonne brûlée, l’Obélisque de Théodose et la Colonne serpentine* Sur d’Arvîeux w D. La Roque, Voyage fait par ordre du ray Louis XIV , Paris, 1717, avertissement.

faire qu’il ne soit resté quantité de ces figures, tant dans les premières galeries que dans l’église ». Audessus dé la grande porte du vestibule intérieur, Grelot a vu aussi « les images de la Sainte Vierge, du

Sauveur et de saint Jean-Baptiste avec un empereur prosterné à leurs pieds ».

| Cette dernière mosaïque est bien connue. Elle

1 représente le Christ assis sur un trône et adoré par * * un empereur à genoux ; de chaque côté deux bustes

que Grelot identifie avec la Vierge et Jean-Baptiste, mais où l’on reconnaît aujourd’hui la Vierge et un archange, ou bien des personnifications de la Lumière et de la Paix 4 . Dans la conque de l’abside, la Vierge assise tenant l’Enfant, a été observée aussi par les voyageurs modernes. On aperçoit du reste la sil- 1 houette de cette mosaïque, comme celle de la précédente, sous le badigeon ottoman s -Les grands anges debout signalés par Grelot décoraient l’arc, qui précède l’abside. A cet endroit on a relevé un archange tenant le sceptre et lé globe 3 . Les têtes des Chérubins aux quatre pendentifs ont été également relevés h . Par contre l’image « non faite de main d’homme », sous la demi-coupole en avant de l’abside, est signalée pour la première fois par Grelot. Il émet aussi une hypothèse fort juste au sujet du médaillon central de la grande coupole, qui devait être occupé par une figure. Jérôme Maurand, au

| 1 V. plus haut p. 146.

| 2 Cf.- Salzenberg, op, rit ., p. 32 ; Antoniadis, op. rit,, t. III,

Athènes, 1909, p. 33 s., 37, fig. 576.

:J Cf. Salzenberg, op, rit., p. 32 , pl. XXI.

.Cf. Salzenberg, op. rit., pl. 3 l, fi g. 9; Antoniadis, op. rit., t. 111, p. 47 s.

CONSTANTINOPLË 1ÎYZANTI NK

xvi c siècle, avait vu à cet endroit un « Dieu le Père >> se détachant sur un fond d’or. Cinquante ans environ avant Grelot, de -Stochove avait remarqué à cette

même place un portrait de « Dieu le Père » dont le visage seul était effacé i 2 . A l’époque de Grelot l’image n’était plus visible. Cette mosaïque à fond d’or n’était pas une image de Dieu, comme l’ont cru les voyageurs du xvi® et du xvn e siècle, mais celle du Christ Pantocrator, qui reste toujours voilée

A l’extérieur de l’église le voyageur eut moins de peine à travailler. Il en prit deux vues, qui présentent un détail architectural intéressant (fig. 3o). Sur la façade occidentale, il a dessiné « une tour, qui était autrefois le clocher, mais à présent, dit-il, elle est inutile ». Ce clocher, on le sait, a disparu. On en rapporte la construction tantôt au ix ,! siècle, tantôt à l’époque turque. Mais l’usage des cloches n’était pas répandu en l’an 1200, au moment où Antoine de Novgorod visite Sainte-Sophie 3 . Cet usage fut introduit par les Croisés, qui, après 1204, érigèrent cette construction et enlevèrent ainsi à la façade de la

Grande Eglise son ancien caractère 4 .

Grelot ne limitait pas à Sainte-Sophie ses investiga-

1 V* plus haut p* 72, 126.

2 Cf. Salzenberg, op* c/V., p. 32 ; Antoniadis, op . cit\ , t. 111, p. 123 s.

3 Cf. Itinéraires russes en Orient , traduits par Mme B. de Khitrowo, Genève, 1SS9, p. 97.

à V. plus haut, p. 114; cf J. Ebersolt, Sainte-Sophie de Constantinople , Paris, 1910, p. 6, 11 . 3 . Des restes de cet ancien clocher subsistaient en 1847; on voyait encore un arc réunissant les deux contreforts sur lesquels s’élevait la tour; cf C. Fossati, op . cif^ pi. 16. D’après E. M. Antoniadis, op* c/ 7 -, t. III, p. 139-140, le clocher aurait été construit au IX e siècle et aurait subsisté jusqu’au règne de Mahmoud I 01 ', qui restaura la façade en 1740. 11 fut détruit en réalité plus tard; il est signalé encore en 1784. (V. plus bas.)

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ii*. 3 ï- Sainte-Sophie, Vue intérieure

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l 56 CONSTANTINOPLE BYZANTINE

tions. Il parcourait la ville et allait jusqu’à la Porte Dorée, où il a vu « deux grands bas-reliefs de marbre blanc, dont l’un représente un homme endormi appuyé sur son bras, et une déesse, qui descend du ciel tenant un flambeau à la main ; ce peut être Endj r mion avec la Lune, qui le vient trouver; et l’autre, si je ne me trompe, représente les neuf Muses avec le cheval Pégase » i .

En 1674, un médecin de Lyon, Jacob Spon, rencontrait un antiquaire du roi, Vaillant, qui passait dans cette ville pour se rendre en Italie. Spon se décide à partir avec lui et avec un naturaliste, Georges Wheler, qui devait rapporter de ce voyage plus de mille plantes rares. Après avoir visité l’Italie le médecin s’embarque à Venise, visite la Dalmatie, les îles de l’Archipel et arrive à Constantinople le 23 septembre 1G74. Il en repart, toujours accompagné par Wheler, le 16 octobre 1675, pour l’Anatolie et la Grèce d’où il revient à Lyon par Venise, après un voyage de vingtdeux mois, au cours duquel le savant médecin avait recueilli « plus de deux mille inscriptions, cinquante manuscrits grecs et plus de six cents médailles antiques ».

Pendant ce séjour d’une année dans la capitale, Spon eut le loisir d’étudier les antiquités et de parcourir la ville turque. Il suivit souvent la grande rue, qui va de la porte d’Andrinople jusqu’au Sérail, la seule rue « passablement belle » 2 . C’est au cours d’une de ces

1 Cf* Grelot, Relation nouvelle d’un voyage de Constantinople , Paris, 1680, p. 68, 79, 80, g 5 s*, io 3 , 104, 109, 127, 128, 134, 143, 147. 148, i 52 , i 55 « Le voyageur a vu aussi la Colonne d’Ârcadius et dit à ce propos que la base en était entièrement cachée par des maisons. - Sur cette rue v. plus haut p. 141.

ET LES VOYAGEURS DU LEVANT 1Ô7

promenades qu’il voit la Colonne de Marcien et en prend un croquis, inexact du reste L Il observe aussi la Colonne d’Arcadius. Les figures de la base et du bas de la Colonne étaient alors fort maltraitées « plutôt par la superstition des Turcs, qui .n’en veulent souffrir que par leur propre vieillesse ». A la Porte Dorée il signale encore cinq ou six reliefs, qui décoraient les propylées. L’un représente la chute de Phaéton ; un autre, Hercule, qui conduit le chien Cerbère; un troisième, un Adonis dormant, Vénus, qiii s’en approche, et Cupidon, qui lui prête son flambeau; « le tout d’une assez bonne manière; le reste

n’est pas considérable. M. le marquis de Nointël, ambassadeur de France à la Porte, qui est extrême^ nient curieux, pourra un jour faire dessiner ces reliefs. » Il est regrettable que ce vœu n’ait pas été comblé, au moment où quelques-unes de ces sculptures étaient encore en place 1 2 . Dans le premier quart du xvii e siècle ces douze reliefs étaient encore au complet. Peu à peu ils disparaissent les uns après les autres 3 .

En ce moment Jean-Baptiste Tavernier entreprenait ses voyages en Turquie, en Perse et aux Indes.

1 Cf. J. Ebersolt, Etude sur la topographie et les monuments de Constantinople (Extrait de- la Revue Archéologique, 1909, II, p. 1-4).

2 V. plus haut p. i 32 , i 5 o, i 56 . J. Strzj'gowski, Das goldene Thor in Konstantinopel (Jahrbuch des Kaiserlich deutschen archaeologischen Instituts, t. VIII, 1893, p. 33 ), suppose que Spon n’a vu que l’un des côtés de la porte. Cependant de Monceaux ne signale déjà que huit bas-reliefs; un peu plus tard Grelot n’en compte plus que deux.

3 Cf. J. Spon et G. Wheler, Voyage d*Italie, de Ealmatie , de Grèce et du Levant , La Haye, 1724,1.1, p. t, 47, i3i-i39, 142,1 56 , i 63 ; t. II, p. t s., 228-229. A l’Hippodrome Spon signale les deux Obélisques et les « trois serpents de bronzé avec leur tête ». À Sainte- Sophie il ne remarque rien d’intéressant.

CON ST A NT! NOPLE B YZ A NTIN E

Lors de son premier voyage en Asie, il est obligé d’attendre à Constantinople, pendant onze mois, une càravanç, qui devait le conduire en Perse ' 1 2 . Il emploie ces loisirs à observer la cour ottomane, voulant, comme il le dit dans une épître adressée à LouisXIV, en donner une peinture fidèle. A l'intérieur du Sérail, au milieu de la grande allée, qui va à la porte de la

mer, il signale « une pyramide élevée sur un piédes-

tal carre » autour duquel on a laissé çroîtrë des brous--

sailles. « Du haut en bas delà pyramide, tout est rempli de figures dont l’on a rompu les têtes, et l’on peut juger par quelques restés qu’il y en avait une belle en haut pour le couronnement de l’ouvrage. Cette pyramide est semblable à la colonne de Trajan, qui est à Rome, et à les voir l’une et l’autre on croirait qu’elles sont d’un même maître » Ce récit de Tavernier doit être accueilli avec réserve. Il existe daiis les jardins du Sérail au milieu de grands arbres, une colonne monolithe, surmontée d’un chapiteau. Mais ce que l’on sait de ce monument ne permet pas de l'identifier avec celui que décrit le voyageur français. D’après lui cette colonne aurait été semblable à celle de Trajan; elle était analogue, par conséquent, à celles de Théodose et d’Arcadius. Il est très probable que Tavernier a vu très rapidement la Colonne du Sérail, et il a cru qu’elle ressemblait à la Colonne d’Arcadius, qu’il pouvait encore voir à cette époque à Avret-bazar

1 Cf* Les six voyages de J -H* Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes , t. I, Paris, 1677, p. 16 s., 22 s.

2 Cf. J,-B* Tavernier, Nouvelle relation de Tintérieur du Serrait

du Grand Seigneur , Paris, 1675, p. 266-267. \

;i V. plus haut, p. 22. Pouqueville, au début du xix (i siècle, à commis même erreur; v, plus loin.

ET LES VOYAGEURS J>U LEVANT

Vers le même temps un Italien» Cornelio Magni, s’embarquait à Livourne et arrivait à Constantinople en mars 1672. Comme Tavernier, il s’intéresse aux choses turques ; comme Grelot, il parcourt la ville, son Pierre Gylli à la main, et compare les monuments,

Photo . Se ha h

Fig, 32* Porte Dorée*

décrits par le savant d’Albi, à ceux qu’il a sous les yeux. Dans les lettres qu’il écrit de Stamboul à ses amis d’Italie, il constate l’état de délabrement et de ruine, où se trouvaient tes monuments les plus célèbres. A l’Hippodrome l’Obélisque de Théodose avait sa base en partie enfouie. Les serpents de la Colonne de bronze avaient leur tête encore intacte. Mais PO-

bélisque de pierre tombait en ruine. La Colonne d’Arcadius avait été atteinte par un incendie ; elle était rompue au milieu et sa chute était menaçante. Sur les reliefs calcinés on ne voyait plus qu’ici et là le contour des figures. Les mosaïques de Sainte-Sophie, « cassées en grand nombre par les Turcs », complètent ce tableau lamentable de désolation L

Deux Anglais visitaient alors Constantinople. Le premier John Covel fit un long séjour en Turquie de 1670 à 1679 et put visiter la citerne sous Sainte-Sophie. Elle était pleine d’eau ; les voûtes étaient soutenues

par des piliers carrés, distants l’un de l’autre de douze pieds. On prétendait que cette citerne s’étendait jusque sous l’Hippodrome et qu’elle était alimentée par un aqueduc, qui, de là, passait sous le Sérail et se déversait dans la mer 1 2 .

Le second voyageur, Th. Smith, faisait. partie du collège de Sainte-Marie Madeleine à Oxford, Il visite la ville, ayant en main la Topographie de Constanti-

nople t « le livre d’or », comme il l’appelle, du « très

érudit » Pierre Gylli. Il s’étonne, en homme du Nord, de la sinuosité des rues, de l’absence complète de

1 Cf. Quanto di piu curioso e vago ha potuto raccorrc Cornclio Magni nel primo biennio da esso consumato in viaggi e dimore per la Turchia, Bologne, i 685 , p. 1, 64 s., 148,182-184, 201 s.

2 Cf. J. Théodore Bent, Extracts from the diares of Dr. John Covel i 6 jo-i 6 jg (Early Voj’ages and Travels in the Levant, The Hakluyt Society, Londres, 1893, p, 144, 170). Il est regrettable que l’éditeur n’ait pas reproduit le texte intégral du manuscrit de Covel. Je n’ai pu consulter la relation très rare de Hans Jacob Amman, qui alla en Terre sainte en passant par Constantinople; H.-J. Amman, Reiss in das gclobte Land von Wien ausz Oesterreich durch Ungariam, Serviam , Bulgariam und Thraciam auf Constantinobel , Zurich, 1678.

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places régulières et bien ordonnées. Il est visiblement dépaysé dans cette ville tout orientale. Cependant l’inégalité des ruelles ne l’empêche pas de parcourir la ville en tous sens, de dresser la liste des portes de Stamboul, d’aller jusqu’à Tekfour-Séraï. Ici il voit plusieurs salles dont une « décorée de colonnes en marbre curieusement ouvragées ». Il s’agit sans doute du rez-de-chaussée de l’édifice, qui était voûté *. A Sainte-Sophie le « scholar » observe les mosaïques défigurées, avec des yeux enlevés, des visages maculés ; mais il reste « stupéfié » par la beauté du monument 2 .

Si Smith put visiter longuement Sainte-Sophie, d’autres voyageurs furent moins heureux. Tel Cornelis de Bruyn qui, parti de la Haye, sa ville natale, arrive à Stamboul le 14 décembre 1678. Son grand désir était de contempler Sainte-Sophie, qui, dit-il, mérite à elle seule le voyage; « son dôme n’a pas son, pareil en tout le monde. »■ Mais il se heurte à la porte et ne peut la voir que depuis le seuil ; « car il n’était pas alors permis aux chrétiens d’y entrer, quoiqu’ils en eussent eu la liberté peu de temps avant mon arrivée. » Il n’aperçoit que les têtes de Chérubins aux pendentifs de la coupole et, au-dessus de la porte du vestibule, une autre mosaïque « représentant le Christ assis sur un trône, un personnage prosterné à

1 V. plus haut, p. 147.

2 Cf. Th. Smith, Epistola de moribus ac institutis Turcariim, cui annectitur brevis Constàntinopoleos notitia, Oxonii, "1674, p. 65 s., 80-88, 101-104, 117-122. A. l’Hippodrome le voyageur a vu l’Obélisque de Théodose, l’Obélisque de pierre endommagé, la Colonne serpentine avec les têtes formant triangle. Il mentionne aussi la Colonne de Constantin et la Colonne d’Arcadius, qui était en mauvais état.

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CONSTANTlNOBL1Î BYZANTINlî

ses pieds ; auprès du trône la Vierge Marie ; de toutes ees figures le visage en est gâté »L

Le voyageur hollandais connaissait Pierre Gylli, « qui a fait une description si exacte de Constantinople », de Montconys, Spon et Wheler. S’il va. à la Colonne d’Arcadius, qui était « rompue en divers endroits », il ne trouve pas l’occasion d’aller à la Colonne de Marcien, ni au monastère de la Périblep-

tps, qui fut là plus belle trouvaille de de Montconys. Il se borne à reproduire sur ce point la relation de ce dernier. Cornelis de Bruyn avait été dangereusement malade pendant son séjour d’un an et demi. Il repart le 1 er juillet 1680, pour continuer son voyage en Palestine, en Syrie et en Égypte. Il avait un réel talent de dessinateur et son Voyage au Levant est

rempli de gravures reproduisant les villes, les sites ou les monuments des régions qu’il parcourait* La partie, qui concerne Constantinople, est malheureusement la moins bien illustrée. La fièvre dont sont atteints parfois les voyageurs de passage sur les rives du Bosphore, en fut sans doute la raison. Ses vues panoramiques ou à vol d’oiseau de Stamboul sont d’une jolie facture, mais n’apportent aucun élément nouveau à la connaissance de la ville. Il apprécie en artiste le panorama « du plus beau port du monde ».

Je ne crois pas, dit-il, que sous le ciel on puisse trouver une plus belle vue »

1 Sur cette mosaïque, v. plus haut, p. i 53 .

2 Cf C. de Bruyn, Voyage au Levant , Délit, 1700, p. is,, 40-41, 47 - 51 , pl. 22. A. B. C., 23 . 11 a vu aussi la Colonne de Constantin, toute noircie ; à l’Hippodrome l’Obélisque de Théodose et la Colonne serpentine. Il dit à propos de cette dernière ! « La partie du dessous de la bouche d’un des serpents est rompue. » D’après les uns Mahomet H l’aurait frappée d’une hache d’annes; d’après les autres

Fig. 33. Porte Dorée; détail des Propyl

Giovanni Battista Donado, sénateur vénitien, qui séjourna de 1680 à 1684 comme baile de la République près la Porte Ottomane, n’a raconté que les événements politiques dont il fut le témoin L Son compatriote Michèle Benvenga a laissé par contre une Description de Constantinople. Certes les bazars, les mosquées et les mœurs turques l’intéressent avant tout ; mais il trouve le temps d’observer autre chose' et de comparer les monuments de la Nouvelle Rome avec ceux de l’Ançienné. La Colonne d’Arcadius est toute semblable par sa forme, sa hauteur, ses sculptures à la Colonne Trajane. Sainte-Sophie lui rappelle, en de plus vastes proportions* le Panthéon d’Agrippa. Il y retrouve Un souvenir de Venise, d’où il venait. A l’est de la Grande Eglise, sur une petite place presque, triangulaire et contiguë au Sérail, il aperçoit l’endroit, où se trouvaient les chevaux de

le sultan Mourad lui aurait donné un coup de javelot. Sur cette tradition, v. plus haut, p. l 3 o, n. l. La mâchoire de serpent, qui est conservée au Musée dé Constantinople, est la mâchoire supérieure et non la mâchoire inférieure. Benvenga rapporte la même tradition que de Bruyn au sujet de cette mâchoire cassée (V. plus bas, p. 166, n. i). Cependant à la fin du xvu c siècle et au commencement du xvm e , de la Motraye dessine la Colonne avec ses trois têtes (v. plus bas p. 168, n. 2), Milady Moiitague, en 1717-1718, a vu les trois serpents avec la gueule béante (v. plus bas). On ne peut donc pas tirer de conclusion précise sur l'époque à laquelle la mâchoire a été enlevée à la Cojonne. Cf. O. Frick, Das plataeische Weihgeschenk zu Konstantinopel , toc. cit ., p. 554 , pf 2 > S. Reinach, Chroniques d’Orient , 2® série, Paris, 1896, p. 244. F. Bourquelot, ha Colonne serpentine à Constantinople , (Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. 28, i 865 , p. 46) prétend qu’une mâchoire fut détruite dans la deuxième moitié du xvii® siècle. Cependant l’on

ignore si la mâchoire conservée provient de la mutilation, qui eut lieu à cette époque, ou de celle qui eut lieu plus tard. (V. plus bas.)

1 Cf. A. Benetti et F. M. Pazzaglia, Viaggi a Costantinopoli di G. B. Donado , Venise, 1688.

l66 CONSTANTINOPLE BYZANTINE

bronze de Saint-Marc, qui semblaient autrefois « saluer de leur hennissement les premiers rayons du soleil» 1 .

L’emplacement dés piliers des fameux chevaux de bronze a varié au cours des siècles. D’après une tradition byzantine, les chevaux se dressaient à l’Hippô-

dromè, où ils étaient bien dans leur cadre 2 . Dans la première moitié du xy e siècle, les piliers sont signalés par Buondehnonti et Bertrandon de la Broquière près de la Colonne de Justinien 3 * . Celle-ci s’élevait, on le sait, près de l’angle sud-ouest de Sainte-Sophie, sur l’ancienne place de’l’Augustéon Les quatre piliers en porphyre, qui servaient de support aux chevaux de bronze, furent donc transportés de

l’Hippodrome sur La place, qui s’étend au sud de Sainte-Sophie (Aya-Sofia-Meïdan). Les Turcs les auraient ensuite transportés sur la place du Sérail (Séraï-Meïdan), à l’est de Sainte^Sophie 5 .

A la fin du xvii c siècle les voyageurs, qui arrivent à

1 Cf. M. Benvenga, Viaggio di Lavante con la descrittione dt Costan tino (joli , Bologne, 1688, p. 27 s,, io 5 , -107, 109-112. A l'Hippodrome le voyageur signale l’Obélisque de Théodose et les serpents de bronze avec la gueulé ouverte; l’un d’eux avait une mâchoire cassée. (V. plus haut, p. 162, n. 2.)

2 V. plus haut, p. 57.

3 V. plus haut, p. 59-60, 47.

/( V. plus haut, p. 78.

f> Cf. C. Fossati, Aya Sofia Constantinople , Londres, i 852 , p. 5 , pré- . tend que les chevaux de bronze se trouvaient autrefois sur les quatre piliers, qui se détachent au ■ milieu de la façade occidentale de Sainte-Sophie. W. Salzenberg, 'Altchristlichc Baudenkmale von Constantinopel , Berlin, 1854, pl. XII, représente, sur la restauration de cette façade, des statues équestres surmontant ces piliers. Mais ces piliers ne semblent pas avoir été construits pour servir de supports à des statues. Ils étaient destinés, avec les contreforts, à consolider la demi-coupole occidentale. C’est sur ces piliers que fut

ET LES VOYAGEURS I>U LEVANT

Constantinople, ont lu auparavant les relations de leurs devanciers. Pierre Gylli reste toujours la principale autorité ; mais d’autres voyageurs sont parvenus à la notoriété. Cornelis de Bruyn avait déjà cité de Montconys, Grelot, Spoh et Wheler. Deux autres voyageurs, Du Mont et Aubry de la Motraye, ont consulté les mêmes auteurs.

Du Mont, qui esta Constantinople en 1690, mentionne un fait nouveau dans la Grande Eglise. Les quatre Chérubins des pendentifs avaient « leur face biffée ». Les Turcs avaient traité de la même façon la

mosaïque, qui décorait la porte principale du vestibule intérieur. Dix ans auparavant, Cornélis de Bruyn avait vu ces mosaïques découvertes i .

Avec Aubry de la Motraye finit le xvn e siècle et lé xvm e siècle commence. Il arrive à Constantinople en juin 1699, et interrompt son séjour par des voyages en Asie Mineure, à Saloniqué, au Mont Athos, en Thrace et dans les îles de l’Archipel. Il était encore à Stamboul en 1710. Pendant ses longues pérégrina-tiens en Orient il recueille'des inscriptions et des

élevé l'ancien clocher (V. plus haut, p. i 54 ; cf. J, Ebersolt, Sainte Sophie de Constantinople , Paris, 1910, p, 6, n. 3 )* Du reste les chevaux de Saint-Marc n'étaient pas placés sur des piliers en maçonnerie, comme ceux de la façade occidentale de Sainte-Sophie‘ mais sur des piliers en porphyre. Près de Sainte-Irène on voit encore un. énorme fragment en porphyre, qui est peut-être un de ces piliers.

1 Cf. Voyage de M. Du Mont en France , en Italie^ en Allemagne , à Malte et en Turquie , t. Il, La Haye, 1699, p. 73, 82, 83 , 86, 88. Le voyageur a vu aussi la Colonne d’Arcadius (Colonne historiale) et la Colonne de Constantin (Colonne brûlée), A l’Hippodrome il signale l’Obélisque de Théodôse, l’Obélisque en pierre « qui commençait à se ruiner », la Colonne serpentine avec « trois têtes sifflantes qui menacent »,

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médailles, observe les événements, étudie les mœurs musulmanes et aussi les édifices dont il donne quelques dessins. Il insère dans sa relation un plan des galeries de Sainte-Sophie, avec des dessins montrant les diverses attitudes des Turcs en prière. A propos de la Colonne d’Arcadius il dit : « Elle a été abattue depuis mon départ, après avoir été souvent endommagée par les incendies, ce qui faisait craindre aux Turcs qu’elle ne tombât un jour d’elle-même et que cette chute ne fut fatale à un grand nombre de maisons et d’habitants. Ils ont donc jugé à propos de la démolir 4 . » Ce vénérable témoin allait disparaître, lui aussi, et de la Motraye fut un des derniers voyageurs, qui eut le privilège de le contempler 2 .

Ainsi, au xvn° siècle, comme au xvi e , les œuvres d’art continuent à disparaître et à s’endommager. La Colonne d’Arcadius se disloque peu à peu. A l’Hippodrome l’Obélisque de pierre se désagrège. ATekfour- Séraï la toiture s’est effondrée. A Sainte-Sophie les dernières mosaïques à figures disparaissent sous le badigeon. Mais Constantinople conservait encore des monuments remarquables dont les voyageurs du siècle ont laissé de précieuses descriptions. De Sto-

t Sur la disparition de cette Colonne, v. plus bas.

2 Cf. Voyages du S’ A. de la Motraye en Europe, Asie et Afrique , t. I, La Haye, 1727, p. 176, 210, 224-225, 266; pi. XV, plan des galeries de Sainte-Sopliie; pl. XVI, dessin de l’Hippodrome avec l’Obélisque de Théodose, l’Obélisque de pierre « à demi ruiné » et la Colonne serpentine, qui a ses trois têtes. Le voyageur a vu aussi la Colonne de Constantin et la Colonne de Marcien,

chove, de Montconys, Tafferner, Grelot et Spon possèdent le flair de l'archéologue et mettent la main sur le document inédit. Il faudra toujours regretter qu'ils n’aient pas fait, comme les orientalistes Galland et d'Arvieux, des études préalables, qui les auraient mis en possession d'une méthode d’investigation plus sûre. Leurs impressions sont trop superficielles, leurs observations restent groupées en un amas confus. Ils n’y mettent aucune critique naturellement. Toutefois dans la seconde moitié du siècle, ils s'inquiètent un peu des travaux de leurs prédécesseurs. S'ils font encore une place trop" grande aux anecdotes, les détails deviennent plus précis 4 . Le voyageur sent

qu'il doit mettre à côté de sa description une reproduction du monument. Les cartes, les gravures se multiplient. Si le dessin n'a pas encore l’exactitude rigoureuse du relevé, du moins l'on constate le désir de donner au moins une idée d’ensemble de l’édifice.

Plusieurs de ces voyageurs sont des chargés de -mission, soutenus et encouragés par Louis XIV et par Colbert, qui, suivant l'exemple de François I er , des cardinaux de Tournon et d’Armagnac, avaient compris l'utilité des recherches en Orient. Les esprits se tournent de plus en plus du côté du Levant. En 1648, paraît le premier volume de la Byzantine du Louvre , et cette grande oeuvre est encouragée par Louis XIY et par Colbert. Du Cange (1610-1688) y participe, et publie, en 1680, son imposante Constantinople chré~ tienne , qui est, comme tous ses ouvrages, un modèle de critique et de méthode rigoureuses 1 2 . Il y réunit

1 Cf. P. Martino, U Orient dans la littérature française au XVII* et au XV 11 b- siècle , Paris, 1906, p. 57-59.

2 Cf. C. Du Fresne Du Cange, Constantinof>olis christiana seu

non seulement les textes des auteurs byzantins, mais les renseignements que lui fournissent les voyageurs ou ceux qu’il trouve dans leur relation. II reproduit en tête de son volume le plan de Constantinople par Christophore Buondehnonti ; il publie des vues et un plan de Sainte-Sophie ; il utilise les. ouvrages de Gylli, de Thèvet, de Dousa, de Spon ] . Il avait une grande estime pour ces témoins du XV e , du xvi e et du xvii c siècle, qui avaient traversé les mers. Ceux-ci . soutenaient et confirmaient sa vaste érudition, en lui faisant connaître mieux cette ville, qui fut l’objet constant de son labeur et de ses recherches.

descriptio urbis Constantinopolitanae qualis extitit sub imparti toribus christianis ex variis scriptoribus contexta et adornata , Paris, 168 o.

1 Cf. Du Cange, op, cif lîb. I, p. 7<); lîb. If, p. to 5 , 106; lib. III, p. 5 .

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