LEVANT
À Tekfour-Séraï, il a vu « deux colonnes, qui soutenaient un balcon au-dessus de la porte, qui conduisait d’une cour au corps du palais ». Elles étaient sans doute les restes des propylées, que Tafferner avait vu intacts au xvn° ■ siècle 4 . Enïin, d’après Pococke, la
Colonne de Constantin avait encore son piédestal de marbre, mais fort endommagé ; la Colonne de Marcien avait son soubassement entouré de marches : toutes choses qui sont aujourd’hui enfouies sous terre ou sous la maçonnerie turque. A la Colonne d’Arcadius, le reste du fût avait été enlevé. Lord Sandwich en avait encore vu, en 1738-1739, une partie entourée de cercles de fer 1 2 .
Un abbé italien, Dominique Sestini, qui séjournait à Constantinople en 1778, adressait à ses amis de Toscane des lettres où il les renseignait sur l’histoire naturelle, l’industrie et le commerce en Turquie. Il avait aussi la curiosité d’un archéologue et possédait une certaine érudition. II connaissait l’ouvrage que Banduri avait fait paraître au début du siècle sur l’empire oriental et les antiquités de la ville 3 , ainsi
que les voyageurs de Montconys, Grelot et Tournefort.
Il s’intéresse aux murs d’enceinte et veut y copier dés inscriptions, mais il ne peut travailler à son aise, et est chassé par les bostandgis au cri de « Haïdé,
1 V. plus haut, p. 146.
- V. plus haut, p. 178-180. A la lin du xviu“ siècle, on ne signale plus que. la première assise du fût (V. plus loin, p. 196); cf. Voyages de Richard Pococke , t. V, Pans, 1772, p. 317 s., 325 , 336 - 339 , 349 - 355 .
3 Gf. A. Banduri, Imperium Orientale sive Antiquitates Cons'tanfinopolilanae , 2 vol., Paris, 1711.
H aidé ! » . Sur les murs de la Marmara dans la partie, qui était englobée dans l’ancien palais des empereurs byzantins, il voit « deux lions de marbre encastrés dans la muraille, où ils servaient d’ornement à une fenêtre 1 », A la Porte Dorée certains bas-reliefs en marbre étaient encore en place, mais il n’a pu les examiner à loisir 2 . Par contre il pénètre dans la cour voisine du Château des Sept Tours (Yédi-Koulé) et remarque « différents chapiteaux de marbre, qui sont d’ordre corinthien et d’autres restes de colonnes ». A l’autre extrémité des murailles terrestres, à Tekfour- Séraï, il signale « des têtes de béliers j de griffons, de taureaux, qui soutiennent de petites consoles, et d’autres ornements. On remarque encore autour des fenêtres, qui sont cintrées, un ornement fait avec de petites fioles de verre ajustées avec goût et avec symétrie ».
Ainsi 'l’ornement zoomorphique était largement représenté dans cet édifice. L’ornement céramoplastique n’était pas moins remarquable. Si le premier a disparu, le second est conservé en partie sur les deux façades principales. Les lignes de la construction soulignées par des consoles de marbre, les trois lits de brique alternant avec trois rangs de pierre constituent un de ces parements où les architectes de Constantinople ont déployé tant d’ingéniosité 3 . Mais ici ils se sont surpassés. Ils ont garni le pourtour des arcs, les écoinçons, les frises entre les étages d’ornements dessinant des dents de scie, des croix, des
1 Sur ces sculptures, v. plus loin.
2 Sur ces reliefs, v. plus haut, p. 82, l5o, 157.
3 Cf. G. Millet, L’école grecque dans l* architecture byzantine, jarîs, 1916, p, 261, 286-287.
CONSTAN'nNOiUJï lîVZANTÎNH
carrés, des triangles, des losanges, des hexagones en damier. Au-dessus des fenêtres dont les chambranles étaient en marbré blanc, les tympans sont ornés de roues de brique. Des flacons de poterie émaillés, signalés par Sestini, complétaient la décoration de ces façades, qui avec leurs incrustations et leurs dessins polychromes devaient ressembler autrefois à un véritable tapis (fig. 39 , 40).
. Enfin dans le quartier de Psamatia le voyageur italien visite une église, « qui appartenait aùtrefois
aux prêtres grecs et qui était alors en la possession
des Arméniens ». C’était l’ancien monastère de la Péribleptos, qu’ont signalé Clavijo au début du xv e siècle et de Montconys au xvn" D’après Sestini il existait, en 1778, trois églises dont deux communiquaient l’une avec l’autre. Dans ' une de ces trois églises « on aperçoit les restes d’une mosaïque, qui représente la Cène de Notre-Seigneur. On voit dans cette peinture les murs de la ville de Jérusalem. Comme ceux-ci sont très maltraités dans cette mosaï-
que, et dans le plus mauvais état, on en perdra bientôt la mémoire. Il y a peu de particularités à voir dans ces églises, à l’exception des peintures et de quelques tableaux, qui représentent saint.Georges et différents évêques arméniens et un tableau du Jugement dernier ». Il y avait aussi un ayasma dont « l’eau était bonne pour guérir la fièvre » 2 .
1 V. plus haut, p. i 33 s.
- Cf, Lettres de M. T abbé Dominique Sestini écrites à ses amis de Toscane pendant le cours de ses voyages en Italie , en Sicile et en Turquie t trad. par M. Pingeron, t, III' Paris, 1789, p. 32 , 48, 69-70, 76-77, 81, 83 , 86-90, 102-106, 116-124, Le voyageur a vu aussi la Colonne de Constantin, l’Hippodrome et ses trois monuments. Au sommet de l’Obélisque de pierre croissait un figuier. sauvage. A
HT LES VOYAGIïURS DU LEVANT
L’un de ces édifices est certainement le réfectoire de l’ancien monastère, où Sestini, .après de Montconys, prétend qu’il se tint autrefois un concile. Dans l’abside était une mosaïque représentant la Cène. Elle
est signalée parle voyageur du xvn° siècle et par le
voyageur du xvmVCe dernier a cru aussi reconnaître les murs de Jérusalem, mais la mosaïque avait beaucoup souffert. L’autre édifice doit être la petite église, qui, d’après de Montconys, avait autrefois six colonnes ; c’est peut-être là qu’était représenté le Jugement dernier signalé par le voyageur italien. Quant au troisième c’était peut-être l’église arménienne elle-même, où Sestini a vu des portraits d’évêques arméniens, et une image de saint Georges. On sait que les Arméniens ont construit sur l’emplacement du monastère de la Péribleptos une église placée sous la protection de saint Georges J .
Ainsi, en 1778, le réfectoire de l’ancien monastère existait encore, de même qu’un autre édifice, que l’on ne peut identifier avec la grande église de la Péribleptos, décrite par Clavijo au début du xv° siècle. Celle-ci 11e devait plus exister déjà au xvir ! siècle 2 . Sestini fut
Sainte-Sophie il ne signale que les mosaïques « représentant des Chérubins ».
i Cf. À. van Millingen, Byzantine Constantino k file, Londres, 1899, p. 20. D’après Paspatis, B'jÇavTivai jj.sXs.TOct t Constantinople, 1877, p. 400^ce qui restait du monastère de la Péribleptos fut incendié en 1782. Un autre incendie aurait atteint Soulou-Monastir un peu avant 1877. C’est alors que les Arméniens auraient construit leur église actuelle. Mais il est fort probable que les Arméniens, qui possédaient le monastère depuis i 543 , ont édifié une église plus ancienne que l’église actuelle. Cette église ancienne, qui a disparu pour faire place à l’église moderne, est celle que Sestini aurait vue en 1778.
“ V. plus haut, p. 139.
igo
un des derniers voyageurs qui ait contemplé les restes du fameux monastère, qui, au début du xv ü siècle, était encore très vivant. Clavijo y avait vu, outre la grande église et le réfectoire, « beaucoup de maisons et beaucoup de moines i . » De tous ces édifices il ne reste rien debout. La modeste église arménienne de Soulou Monastir se dresse seule aujourd’hui dans ce pauvre quartier.
Six ans plus tard, en .1784, un Espagnol, Joseph Moreno, faisait le voyage de Constantinople, avec une escadre de Carthagëne. Il étudie les antiquités de la capitale en compagnie de plusieurs artistes, A. f Aguado J. Velâzquez, A. Fernandez, J. Enguidanos, qui prenaient des vues de la ville, dessinaient les costumes, dressaient un plan général, sans indiquer d’ailleurs -aucun détail à l’intérieur des murs. Aguado dessine à Sainte-Sophie, tandis que Moreno en fait une description exacte et minutieuse. A cette époque le clocher, dessiné, par Grelot au xvn° siècle 2 3 , existait .encore au milieu de la façade occidentale. Sur le côté sud de cette tour et touchant cette dernière, un escalier de trente marches conduisait à une citerne. Au milieu de la cour précédant l’église se trouvait un « lavoir » sur remplacement de l’ancienne phiale de l’atrium s . D’après Moreno les eaux de cette citerne et de l’ancienne fontaine provenaient des voûtes souter-
1 Cf. Pli. Braun, Constantinople, ses sanctuaires et ses reliques, Odessa, i 883 , p. 8 .
2 V. plus haut, p. 154.
3 Cf. J. Moreno, Viagc à Constantinopla . en el anno de 1784, escrito de orden superior, Madrid, 1790, p. -a s., 45 s., 64 s., 168, 169 s., 171 s., 184, 186, 187, 216, 23 o. Le voyageur, qui connaît Du Cange, Grelot et Banduri, 11e dit rien de plus que ces auteurs sur les autres monuments byzantins.
àlv <v.
raines de l’église. On sait d’ailleurs que Covel avait visité au xvn° siècle la citerne, qui s’étend sous Sainte- Sophie 1 .
Pendant que Moreno et ses collaborateurs travaillaient à Stamboul, l’historien polonais Jean Potocki parcourait les rues de la ville turque, en 1784, « sans, dessein et sans plan, sans autre but que de sè rassasier du plaisir d’y être », observant les scènes de la rue, recueillant les « apologues des Orièntaux », s’intérèssant aux « amusements des Turcs, parce qu’un peuple s’y peignait mieux que dans toutes les autres circonstances de sa vie privée » 2 .
Lecoïnte de Ferrières-Sauvebœuf, qui s’y trouvait à la même époque, eut du moins la curiosité de voir les monuments de la place de l’At-Meïdan et Sainte- Sophie que « les temps et les Turcs ont également dégradée 3 ». ' , .
L’année 1784 marqué une date. C’est celle où le comte de Choiseul-Gouffier s’installe à Constantinople en qualité d’ambassadeur de Louis XVI. Il s’entoure d’une élite de savants et d’artistes, d’adorateurs
désintéressés du passé. Continuant les traditions de
M. d’Aramon au xvi c siècle et du marquis de Nointel
au xvn°, il donne une vive impulsion aux recherches
dans tout l’Orient qu’il connaissait déjà. En 1776, en
effet, il s’était embarqué pour le Levant avec plusieurs
IA
fi
1 V. plus haut, p. 16p.
- Cf. J. Potocki, Voyage en Turquie et en Egyf>te fait en l’année 1784, Varsovie, 1788, p. 1 s., 18 s., 44 » 77" 7^.
3 Cf. Mémoires historiques, politiques et géographiques des voyages du comte de. Ferrières-Sauvebœuf faits en Turquie, en Perse et en Arabie depuis 1782 jusqu’en 178g, t. I, Paris, 1790^ p. 1, 3 , i 5 .
artistes, et avait réuni les notes et les dessins, qu’il publia, en 1782, dans le premier volume de son Voyage pittoresque de la Grèce 1 . Revenu en Orient comme ambassadeur, il continue l’œuvre si bien commencée et protège les travailleurs répandus en Grèce, en Asie et dans les îles. A Constantinople il fait lever un plan par l’ingénieur des ponts et chaussées dé Lorraine, François Kauffer, qui l’avait accompagné lors de son premier voyage. L’ingénieur, assisté de Lechevalier, y travaille près de six mois, en 1785 et 1786, parcourant tous les quartiers, bravant la peste et l’hostilité des habitants. Ce plan levé géométriquement, où la. position des principaux monuments anciens est fixée, fut publié plus tard par les soins de Choiseul-Gouffier. L’ambassadeur faisait dessiner en
même temps que les types et lès costumes turcs, des
sites de la ville, une vue de la place de l’At-Meïdan
avec ses trois monuments anciens et la mosquée
d’Ahmed, les ruines de l’église de Saint-Jean-Baptiste de Stoudios 2 , enfin la façade d’un édifice, qui se dres^ sait sur les murs de l’enceinte maritime et faisait partie du Grand Palais des empereurs byzantins 3 . Sur ce dessin on aperçoit à l’arrière-plan les six minarets delà mosquée d’Ahmed, et une rangée de trois fenêtres avec aux extrémités deux lions, que Sestin
1 Cf. L. Pingaud, Choiseul-Gouffier. La France en Orient sous Louis XVI, Paris, 1S87, p. 37, 42, i 38 .
2 Cf. J. Ebersolt et A. Thiers, Les Eglises de Constantinople, Paris, 1913, p. 6, n. 2, p. 7.
3 Cf. Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque dans l’Empire ottoman, en Grèce, dans la Troade, les îles de VArchipel et sur les côtes de' l’Asie Mineure, t. IV, Paris, 1842, p. -140, pl. 68-70, 76 bis, 77, 81, 88-91, 96.
avait vus auparavant 1 , Cette façade disparue s'élevait autrefois près de Telia tlady-Kapôu ; les deux lions ont été transportés au Musée de Constantinople 2 (fig. 41).
L'ambassadeur de France par son crédit, par son influence, par son zèle constant pour l'avancement des sciences aplanissait les difficultés qui, à chaque instant, contrariaient les travailleurs dans une ville où l’on ne pouvait faire un pas. sans la sauvegarde d’un janissaire. Le collaborateur de Kauffer était un chercheur infatigable, qui a rendu hommage au zèle désintéressé de Choiseül-Gouffier. Jean-Baptiste Lechevalier put ainsi ajouter une page nouvelle aux annales archéologiques de Constantinople. Pendant plus d’une année, cet ancien professeur au collège d’Harcourt, armé des ouvrages de Gylli, de Grelot et de Du Cange, explore méthodiquement toute la ville. Il ne se borne pas à visiter les monuments signalés par ses devanciers, il en trouve de nouveaux. Il allonge la liste des citernes et découvre Kahrjé- Djami. Il écrit à ce propos : « P. Gilles dit que l’église Christos-i-Choras se trouvait près delà porte d’Andrinople, dans l’enceinte de la quatorzième région. Mais comme les Turcs, en la changeant en mosquée, ont changé aussi son nom, ce n'a été qu’après beaucoup de recherches que je suis venu à bout de la
* V. plus haut, p. 186*
- Choiseul-Gouffier appelle cette façade monument de Marcel!us Léo. Ce dessin est reproduit dans A. Zanotti, Autour des murs de Constantinople , Paris, 1911? P* 112. De nos jours Canon Curtis en a dessiné un autre, qui concorde avec celui de Chôiseul-Gouffier; cf. A. van Millingen, Byzantine Constantinople , Londres, 1899, p. 272, 273, 274. D’après cet auteur, qui reproduit aussi les lions du Musée, la façade n’aurait disparu qu’en 1871.
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Kig. 41 - Monument près de Tchatlady-Kapou, d’après Choiseul-Goufiler.
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découvrir. Elle est connue aujourd’hui sous le nom de Kahrjé-Djami. » A cette époque, la célèbre inosaïque, qui décore le tympan de la porte du premier narthex, était déjà visible. Elle représente, on le sait, le ministre de l’empereur AndronicII Paléologue, Théodore Métochites, qui restaura l’église au début du xiv c siècle, offrant le modèle de l’église au Christ assis sur un trône 1 .
■ Leçhevalier possédait du flair et de la ténacité. Il
ft-
est aussi un excellent observateur, et fait d’utiles constatations sur les autres monuments. La Colonne
en porphyre de Constantin avait reçu cette grossière enveloppe de maçonnerie, qui en cache toute la partie inférieure 2 3 . Du fût de la Colonne d’Arcadius il ne restait plus que la première assise s . Sur Tekfour- Séraï il émet enfin une hypothèse intéressante. « Pierre Gilles a cru que Tekir Séraï était le reste du palais de Constantin ; d’autres disent du palais de
1 V. plus haut, p. 24, n. 3 .
2 Cette restauration informe fut faite après le départ de Pococke, qui vit encore le piédestal de la Colonne (V. plus haut, p. i 85 ); D'après Ungèr, Quellen der byzantinischen Kunstgeschichtey Vienne, 1878, p. i 55 , la restauration eut lieu après l’incendie
• de 1779; ce qui serait conforme aux observations des voyageurs. Barth, Constantinople, Paris, 1903, p. 104, et Djelal-Essad, Constantinople, Paris, 1909, p. l 38 , prétendent à tort que cette restauration eut- lieu en 1701,
3 V. plus haut, p. 1 85 , n. 2. Le dessin du peintre Cassas, attaché à la personne de Choiseul-Gouffier, est reproduit par d’Agincourt, Histoire de l’Art par les monuments, t. IV, 1823, Sculptures, pl. XI, par J. Strzygowski, Die Saule des Arkadius in Konstantinopel (Jahrbuch des Kaiserlich deutsclien archaeologisclien Instituts, t. VIII, .1893, p. 235 , fîg. 5 ) et par A. Geffroy, La Colonne d’Arcadius à Constantinople (Monuments et Mémoires publiés par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. II, 189$, p. 114-115, fîg. 3 , 4).
Bélisaire. Ce qui prouverait que cet édifice n’est pas d’une antiquité si reculée, c’est que l’çm y remarque encore quatre étages bien distincts et que les fenêtres ont conservé leurs embrasures de marbre L »
Ainsi Lechevalier, après Du Loir et d’Arvieux 1 2 , se
refuse à voir dans Tekfour-Séraï le palais de Constantin le Grand. Tournefort avait supposé qu’on était en présence d’un monument du x c siècle, qui serait le palais de Constantin VII Porphyrogénète 3 . Lés opinions des voyageurs ont varié et, de nos jours, les hypothèses les plus diverses ont été émises. On l’a attribué successivement au iv°, v°, ix e , x®, xin® siècle 4 . Il est certain que le palais se continuait au nord le long du rempart et était précédé d’une cour. Aussi at-on vu dans cet édifice une annexe du palais des Bïachernes, dont on ignore, du reste, l’emplacement exact. Le monument en lui-même, avec ses étages et sa toiture, n’a pas l’apparence d’un édifice très ancien. Les façades avec leur ornementation très compliquée n’ont pas leur analogue dans les églises de Constantinople du xi® et du xn® siècle, qui se distinguent par la sobriété. A la fin du xin® siècle et au début du xiv®
1 Cf. J.-B. Lechevalier, Voyage de la Propontide et du Pont- Euxin, t. I, Paris, an VIII, p. VIII, 99, io 5 , i 3 y, i 53 , l 56 , 457 , -f59; t. II, p. 169 s., 171-1 72, 264-265, 307. Le voyageur a vu aussi la Colonne de Marcien.
- V. plus haut, p. 129, i 5 i .
3 V. plus haut, p. 172.
4 Cf. Mordtmann, Esquisse topographique de Constantinople, Lille, 1892, p. 33 ; N. Kondakov, Vizantijskija Tserkvi i Pamjatniki Konstantinopolja (Trudy VI archeologiceskago sjezda v. Odessjé, Odessa, 1887, p. 202); A. van Millingen, Byzantine Constantinople, Londres, 1899, p. 112; C. Gurlitt, Die Baukunst Konstantinopels , Berlin, 1907, p. 7; L. de Beylié, Uhabitation byzantine, Paris, 1902, p. i 36 s.
l'ornement se complique, la décoration extérieure s’enrichit *. Les façades de Tekfour-Séraï ne peuvent être antérieures à cette époque, où les architectes de Constantinople ont déployé tant d’ingéniosité à décorer leurs monuments.
Les années .1785 et 1786 avaient été particulièrement fécondes pour les recherches à Constantinople. Le palais de France était alors comparable à un musée. C’est au milieu des marbres antiques et des dessins que Choiseul-Goufïïer recevait ses hôtes. II y accueille une voyageuse anglaise, milady Craven. Elle passe des heures en compagnie de l’ambassadeur « à examiner de grands porte-feuilles remplis de superbes dessins ». « M. de Choiseul, écrit-elle dans une lettre datée du 25 avril 1786, a auprès de lui quelques artistes dont il a employé les talents à prendre tous les plus beaux dessins des plus belles ruines, qui existent soit en Europe, soit en Asie. » Les monuments ne la laissent pas indifférente ét elle pousse ce cri d’alarme : « Les Turcs brûlent journellement, font de la chaux de ruines, qui orneraient les cabinets des curieux, et ils emploient à faire une muraille ou une fontaine des matériaux que le génie s’était complu à convertir en chefs-d’œuvre de l’art 9 . »
Au même moment un artiste de talent, Willey Reve-
ley, réunissait pour sir Richard Worsleyles matériaux d’une publication, qui contient, outre une quantité de
1 Cf. J. Ebersolt et A. Thiers, Les Eglises de Constantinople , Paris, 1913, p. 264-266.
2 Cf. Milady Craven, Voyage en Crimée et à Constantinople en JyS6, trad. par Guedon de Berchère, Paris, 1789, p. 269, 275-278, 299, 3 o 5 .
ET LES VOYAGEURS I)U LEVANT
monuments antiques, quelques vues de Stamboul.
En 1786, il dessine la Colonne en porphyre de Cons- . tantin, dont la base était cachée, comme l’avait remarqué Lechevalier J , par un grossier revêtement de maçonnerie. Elle était entourée à cette époque de maisons turques en bois et de boutiques, sans doute afin qu’elle méritât mieux encore à l’avenir son surnom de Colonne brûlée. A Sainte-Sophie l’artiste dessine une vue intérieure, où l’on voit aux pendentifs les têtes de Chérubins avec leur face voilée comme aujourd’hui. Il prend aussi d’un des minarets de la mosquée voisine de sultan Ahmed une vue extérieure de l’ancienne église 2 .
L’exemple du comte de Choiseul-Goufïier fut suivi sans doute par l’ambassadeur d’Angleterre, sir Robert Ainslie, qui fit travailler un artiste Luigi Mayer. Celui-ci dessiné des vues de Stamboul, en particulier la place de l’At-Meïdan, ou l’on remarque la Colonne serpentine découronnée èt les deux Obélisques 3 .
En 1790 et 1791, Salabery s’arrête à Constantinople après avoir traversé l’Allemagne et la Hongrie, pour dénombrer « les antiquités qui ont échappé aux Turcs et au temps ». Il ne retrouve plus « le fameux Hippodrome au milieu de l’At-Meïdàn, environné de maisons turques grotesquement peintes, sans régula- I.
1 V- plus haut, p. 196*
- Cf* Muséum Worsteyanam or a collection of antique basso relie vos, b us t os, statues ami gems toit h v ictus of places in the Levant ta ken on the spot in the y car s 1J S5, 17S6 and tjSj^ t* II, Londres, 1794» p. loS, 107.
■ J Cf. View s in the Ottoman Dominions in Europe, in A sia and sonie of the Mediterranean Jslands front the original drawings ta ken for sir Robert Ainslie by Luigi Mayer, Londres, 1810, sans pagination.
rité comme sans noblesse », ni les beaux édifices qui l'environnaient. A Sainte-Sophie il pose le problème de la construction du dôme, « ce dont personne n’a encore parlé et ce qu’on n’a pas vérifié ». A Nouri- Osmanié-Djami, il voit un superbe bloc de porphyre, qui passait pour le tombeau de Constantin
Cependant la Convention, qui venait de proclamer la République, envoyait en Orient un médecin, Oliviér, qui parcourut pendant six ans la Turquie,
l’Egypte et la Perse.. A Stamboul il s’intéresse surtout aux mœurs, à la population, à l’organisation administrative et aux choses de son métier 1 2 .
Un drogman de la légation du royaume des Deux- Siciles, Cosimo Comidas de Carbognano, travaillait alors à une Description de Constantinople , où il énumérait sommairement les principaux monuments anciens, et qu’il ornait de dessins médiocres d’ail" leurs. Son dessin de la Porte Dorée montre qu’à cette époque les bas-reliefs, qui la décoraient, n’étaient plus en place. Sestini les avait encore signalés en 1778 3 .
En 179b, James Dallàway, chapelain de l’ambassade d’Angleterre, fait la même constatation et donne
1 Cf. Salabery, Voyage à Constantinople , en Italie et aux îles de VArchipel par VAllemagne et la Hongrie, Paris, an VII, p. 1 s., 168-170, 174, 180, 181, 226. Une autre édition du même ouvrage ne porte ni date ni nom d’auteur. Le sarcophage signalé par ce voyageur est peut-être le même qui fut aperçu par Nicolay et Breünig, (V. plus haut, p. 87, lo 5 .)
2 Cf. G. A. Olivier, Voyage dans l’empire ottoman, l’Egypte et la Perse fait par ordre du gouvernement pendant les six premières années de la République, t. I, Paris, an IX, p. 1, 24 s.
s Cf. C. Comidas de Carbognano, Descrizione topografica dello siato présenté di Costantinopoli , Bassano, 1794, p. 1 s., l 3 , 26 s., 3 i s., 34, pl. XII ; v. plus haut, p. 186.
quelques détails sur leur disparition. Le bas-relief représentant les travaux d’Hercule avait été détruit par un tremblement de terre, le second figurant le châtiment de Prométbée avait été mutilé par les Turcs lorsqu'ils murèrent la porte. Outre ces observations sur lè mur terrestre, réunies dans une lettre
adressée à Samuel Lysons, directeur de la revue Archaeologia *, Dallaway composait pendant son séjour un ouvrage consacré surtout à la Turquie 2 .
L'artiste Antoine-Louis Castellan séjourne quelques mois à Constantinople, du 28 mars au.6 juin 1797, et fait des dessins d'une jolie facture. Il publie plus tard les Lettres de ce voyage, qui fut pour lui « un rêve agréable ». Il voyageait avec un ingénieur, Léveillé, et un dessinateur géographe, Barabé, qui leva un plan de Constantinople et du Bosphore 3 .
Les dessins de Castellan présentent des aspects circonscrits et non des vues générales, comme celle de Melling, « le peintre incomparable du Bosphore ». Les vues de ce dernier semblent véritablement « calquées sur la nature » et donhent la sensation de l’étendue et de l'espace. Architecte de Sélim III, dessinateur de la sultane Hadidgé, Melling put, pendant
1 Cf. J. Dallaway, An account of the -watts of Constantinople (Archaeologia, t. XIV, i 8 o 3 , p. 23 o s., 241, 242, pl. XLII-XLIV) 1 .
2 Cf. J. Dallaway, Constantinople ancienne et moderne et description des côtes et îles de l*Archipel et de la Troade, trad. par A. Morellet, t. I, Paris, an VII, p. 27. Dallaway vit encore en place la grande inscription de la Porte Dorée. J, Strzygowski Va restituée d’après les trous où étaient fixées les lettres en métal; cf. J. Strzygowski, Das goldene Thor in Konstantinopel (Jahrbucli des Kaiserlich deutschen arcliaeologischèn Instituts, t. VIII, i 8 g 3 , p. 9).
3 Cf. A. L. Castellan, Lettres sur la Grèce, VHellespont et Constantinople, Paris, 1811, 1™ partie, p. 2 - 5 ; 2 e partie, p. 1 s., pl. 42 ,
p. 38 , 48, pl. 47; p. 5 o- 53 , 232.
CONSTANTINOPLIï BYZANTINIï
son long séjour, se pénétrer des moindres détails du paysage et dessiner à loisir sa vue générale de la place de l’At-Meïdan L
Au xviii 6 siècle arrivent à Constantinople de véritables artistes, qui savent interpréter les ensembles. Cependant les premiers relevés précis apparaissent avec la mission Choiseul-Gouffier. Kauffer et Lechevalier, qui ressentent l’attrait du nouveau, introduisent m précision dans la recherche dont ils savent le prix et l’utilité. Plusieurs autres, voyageurs ont su profiter de l’expérience de leurs prédécesseurs et ont préparé leur voyage. Quelques-uns ont lu avant leur départ les deux volumes de dom Anselme Banduri. Le premier contient un nombre considérable de textes byzantins relatifs aux antiquités de Constantinople, un recueil d’inscriptions et une réimpression des ouvrages de Pierre Gylli. Le second renferme un commentaire avec des reproductions de gravures anciennes 1 2 .
1 Cf. Melling, Voyage pittoresque de Constantinople et du Bosphore, Paris, 1819, Album, pl. i 5 . La planche 49 reproduit le plan de Kauffer complété par le géographe J. D. Barbié du Bocage. Le volume de texte, qui accompagne l’album, a été publié par Treuttel et Wiirtz; cf. A. Boppe, Les peintres du Bosphore au dix-huitième siècle, Paris, 1911, p. 166 s., 221.
2 Cf. A. Banduri, Imperium Orientale sine Antiquitates Constantinopolitanae, t. I, II, Paris, 1711. Le tome second contient le plan de Buondelmonti, les dessins de la Colonne attribués à Gentile Bellini, la vue ancienne de l’Hippodrome reproduite par Onufrio Panvinio, des dessins, très médiocres, reproduisant les trois monuments de l’Hippodrome, la Colonne de Marcien, la Colonne de Constantin. Pour Sainte-Sophie il publie à nouveau les dessins de Grelot. (Cf. Ibid., t. II, p. 448, pl. I, II, V, VI; p. 5 o 7 s., pl. I s.; p. 664, 667, 745, 752, 756, 758, 762.)
UT LUS VOYAGEURS DU LEVANT
Les voyageurs trouvaient là une base solide pour commencer leurs investigations. Ils ne surent pas exploiter cette mine de renseignements par manque d’esprit critique et aussi, sans doute, parce que Ton se désintéressait au xviii 0 siècle de ces études byzantines dont la France avait été l’initiatrice au xvu e siècle K Le dédain que Voltaire et Montesquieu témoignaient à l’égard de Byzance, ne devait pas encourager beaucoup les voyageurs; et la compilation de Lebeau sur le Bas Empire (1757-1784) n’était pas faite pour relever le niveau des études 2 . Cependant, en 1770, le géographe d’Anville publiait son Mémoire sur Vétendue de Constantinople , qui attirait l’attention du monde savant sur l’ancienne capitale de l’empire grec 3 . Dans les dernières années du siècle, Heyne publiait ses Commentaires sur les œuvres d’art antique et byzantin, et étudiait les causes de la disparition de ces monuments. II utilise, outre Du Cange et Banduri, les relations de Gylli, Spon et Pococke L
Ainsi les Voyageurs continuaient à faire autorité et à projeter ici et là des clartés nouvelles sur cette Byzance, qui avait recueilli ces œuvres antiques dans un cadre digne d’elles et destiné, lui-même, à disparaître à son tour.
1 V. plus haut, p. 169-170.
- Cf. Ch. Diehl, Etudes byzantines, Paris, 1905, p. 22.
Cf. Mémoires de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres, l. XXXV, 1770, p. 747 s. D’Anville relève les inexactitudes des plans anciens et publie un plan, qui n’est guère meilleur.
/l Cf. Ch. G. Heyne, Commentationes societatis regiae scientiarum Gottingensis, t. XI, 1790-1791, p. 3 s., 3 g s.; t. XII, 1793-1794, p. 273 s., 292 s.; t. XIII, 1795-1796, p. 3 s.
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