CHAPITRE VIII
Constantinople au Moyen Age et les découvertes des voyageurs.
Ce qui reste à f aire : Ies~ fouilles, entretien des monuments ; les questions topographiques. —^Utilisation des situations naturelles; les sites pittoresques. — Les aspects de la ville ancienne : les cimetières; lès remparts; les ports de la Marmara et de la Corne d’Or; les quartiers maritimes et commerçants; les grandes artères; les portiques; la disposition extérieure des édifices et des maisons. — Le décor de l’ancienne capitale : les œuvres d’art, colonnes, statues? fontaines, sculptures. — La disposition monumentale : le forum de Constantin ; la place de l’Augustéon ; le quartier impérial.
Dans cette ville immense les recherches se sont poursuivies sans interruption depuis le [moyen âge jusqu’à nos jours. r Certes les investigations et les publications des voyageurs contemporains ont contribué beaucoup à faire connaître les monuments les plus importants, qui ont échappé à l’action destructive et systématique du temps et des hommes . 1 La*
1 Sur ces monuments et ces publications, v. plus haut, p. 9 s.
science moderne emploie des moyens et des méthodes , qui n’étaient pas en la possession des voyageurs d’autrefois. Les recherches de ceux-ci ont été cependant loin d’être vaines. Elles ont permis d’abord de retracer l’histoire de beaucoup de monuments, de connaître leur aspect ancien, et d’indiquer les lieux où s’élevaient plusieurs dë ceux qui ont disparu. Elles ont ensuite montré que si beaucoup d’œuvres d’art ont péri avant la conquête turque, beaucoup d ? autres subsistaient après la date de 14:53. Les indi-
cations données par les voyageurs permettront aussi d’en retrouver les restes qui demeurent enfouis dans le sol de la cité. Dans les profondeurs de ce sol il est des sculptures, des colonnes, des inscriptions, qu’il importe d’interroger. Depuis tant de siècles sont enfermées sous les Konaks tant de voix magnitî-
ques, qui feraient retentir à nos oreilles des vérités nouvelles !
En attendant ces fouilles systématiques, qui pourraient être poursuivies avec autant de succès dans la Nouvelle Rome que dans l’Ancienne, il serait possible, sans bouleverser en rien les habitudes et la vie d’une population susceptible. et méfiante, de pratiquer des fouilles locales, qui compléteraient notre connaissance restée jusqu’ici imparfaite.
Au Château des Sept Tours de Montconys a signalé sur une porte une grande Victoire tenant une palme 1 .
A la Porte Dorée Edmondo de Amicis a vu des frag-
ments de bas-reliefs et des chapiteaux 2 . D’après les reriseignèments donnés par James Dallaway, les
1 V. plus haut, p. i 33 .
2 V. plus haut, p. 226.
ET LES VOYAGEURS DU LEVANT 23l
reliefs qui ornaient les propylées, auraient été détruits ou mutilés sur place L En fouillant le long des murs, on retrouverait très probablement des fragments importants provenant de l’ancienne décoration de cette grande porte, qui constituait un des ensembles les plus imposants de l’ancienne capitale.
11 serait facile de dégager la base de la Colonne de Constantin, d’enlever la maçonnerie informe, qui la dépare, et de lui rendre son aspect primitif. On
retrouverait aussi l’ancien soubassement de la
Colonne de Marcien que Pococke avait aussi vu à la fin du xvm e siècle À la Colonne d’Arcadius ce travail s’impose d’autant plus qu’il est difficile de savoi’ si le fragment d’un tambour de colonne, conservé au
Musée, provient de ce monument ou de la Colonne de Théodose 3 . A en juger par les fragments, qui gisent au pied de la Colonne de Marcien 4 , on se rend
compte qu’un fût'aussi considérable que celui de la Colonne d’Arcadius n’a pas dû disparaître sans laisser de traces. Les voyageurs ont indiqué, siècle après siècle, le travail de désagrégation des reliefs en spirale. Elle commença par se rompre en divers
* V. plus haut, p. 201,
2 V. plus haut, p, i 85 .
3 Çf. J. Strzygowski, Vie Saule des Arkadîus in Konstantinopel (Jahrbuch des Kaiserlich deutschen archaeologischen Instituts, t. VIII, i 8 g 3 , ,p. 249, fig, îo); G. Mendel, Catalogue des sculptures grecques, romaines et byzantines, Constantinople, 1914, t. II, p. 442 s., il 0 660. Deux autres fragments, sur lesquels sont représentés des soldats morts ou tombés, sont aussi attribués à la Colonne d’Arcadius (Ibid., t. III, p. 523 , n° l 3 l 5 ; p. 524, n<> i 3 i 6 ).
/l Cf. J. Ebersolt, Étude sur la topographie et les monuments de Constantinople (Extrait de la Revue Archéologique, 1909, II, p. 1, n. 4). ''' ■ .
endroits, comme on disait au' xvn° siècle i . Des fragments importants décès sculptures durent tomber peu à peu et s’enfoncer en terre, avant que les Turcs se fussent décidés à l’abattre. ,
A l’Hippodrome les trois monuments sont aujourd’hui dégagés et entourés de murs et de grilles. En 1895 , lorsque l’Obélisque de pierre, dont les.voyageurs oixt signalé le mauvais état au xvn e siècle et au
début du xix e 2 , fut définitivement menacé, le Musée impérial ottoman en entreprit la restauration. Les pierres, qui manquaient, furent remplacées par des matériaux provenant des murs d’enceinte 3 . Depuis le milieu du. siècle dernier, où les fouilles entreprises par Newton donnèrent de si brillants résultats 4 , et depuis la restauration intelligente du Colosse, le pic ne s’est plus enfoncé dans le sol de l’ancienne arène pour rechercher les trésors d’art antique et byzantin, qui y sont sans doute conservés. La partie supérieure du mur de la spin a sur lequel se dressaient les deux Obélisques et la Colonne serpentine se trouve à trois mètres du sol actuel. 11 faudra descendre plus bas pour retrouver le sol antique r \
Sur la place de l’Augustéon, dont l’emplacement a été respecté dans ses lignes générales et qui forme aujourd’hui l’Aya-Sofia-Meïdan, des sondages permettraient de retrouver le sol antique et l’emplacement
.* V. plus haut, p. i 32 , iSy.
2 V. plus haut, p. iSg, 2-16.
3 CF. S. Reinach, Chroniques d r Orient , 2 U série, Paris, -1896, p. 454.
4 V. plus haut, p. 222.
s Cf. A. Thiers, L'Hippodrome de Constantinople (Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1913, p. 38 ).
LliS VOYAGEURS DU LEVANT
des portiques dont les voyageurs du xv c et du xvi' 1 siècle avaient vu les restes 1 . On retrouverait aussi remplacement de la Colonne de Justinien dont Gylli vit encore la base 2 . Un exemple montrera le succès de ces fouilles éventuelles. Lorsque, en 1847, on creusa les fondations du Tribunal de commerce (Tidjaret), on retrouva à une profondeur de trois mètres l’ancien pavé de place et la base la Colonne, qui portait la statue de 1 ’i mpératrice Eudoxie. Ce piédestal, recouvert d’une inscription bilingue, a été transporté près de l’ancienne église de Sainte-Irène
(fig- 49 )-
Si le Grand Palais des empereurs byzantins a disparu, si l’on 11e peut en connaître la superstructure et la décoration que par les textes anciens, il subsiste des ruines et des substructions, qui s’étendent de la
la
de
Fig, 49. Base de la Colonne d’Eudoxie.
1 V. plus haut, p. 54, 79, 104.
2 Vp plus haut, p* 78*
n Cf. Mordt ni a 11 u, Esquisse topograph ique de Constantinople, Lille, 1892, p. 64; A. Dumont (Revue Archéologique, t« 18, i8(î8 t p, 261); J* Gottwald (Echos d’Orient, t. X, 1907, p* 275 s.).
place de l’At-Meïdan jusqu’à la mer, au bord de laquelle se dresse, dans sa splendeur déchue, « la
Maison de Justinien 1 » (fig. 35-38). Il serait nécessaire pour identifier cet édifice, sur lequel il plane bien des incertitudes, de relever méthodiquement les parties existantes, les souterrains avoisinants et de pratiquer des. fouilles. Dans la partie inférieure de la façade sont encastrés des chapiteaux; sur le sol, qui s’étend entre le mur et la mer, apparaissent des fragments sculptés.
De l’autre demeure des empereurs byzantins, du palais des Blachernes, on ignore même l’emplacement. Le quartier d’Eïvan Serai abonde cependant en substructions, en voûtes à fleur de terre, restes de grands édifices. Près d’Eïvan-Séraï-Kapou s’élevait il y a quelques années une longue construction à trois nefs, éclairée dans sa partie supérieure par une rangée de fenêtres, èt dont les murs étaient formés de lits de brique alternant avec des rangs de moellon. A cette place on ne voit plus que deux fûts de colonne en marbre blanc et des monceaux de débris,- qui marquent remplacement de l’édifice, appelé communément portique de Carien 2 . A Tekfour-Séraï, on pourrait du moins dégager la cour, qui précède l’édifice, ainsi que l’intérieur, rempli de décombres. On y trouverait les restes des propylées et les sculptures zoomorphiques, qui étaient en place au xvm" siècle 3 .
1 V. plus haut, p. 17 s *
2 Cf. A. van Millingen, Bÿzantine Constantinople, Londres, 1899, p. -196, n. 4; J. Ebersolt, Rapport sommaire sur une mission à Constantinople (Extrait des Missions scientifiques, nouvelle série, fasc. 3 , Paris, 1911, p. 16-17).
3 V; plus haut, p. i 85 , 186. Les citernes sont mieux connues; cependant il en existe encore, que l’on n’a pas relevées; v. plus
Dans les églises transformées en mosquées les voyageurs ont signalé des mosaïques et des peintures, qui de leur temps avaient déjà beaucoup souffert. Mais ils parlent surtout de visages mutilés ou effacés. Et en songeant à Kahrjé-Djaini, où l’on a retrouvé un
Fig. 3». Sarcophage en porphyre près de Sainte-Irène.
cycle incomparable, on se demande toujours, en l’absence de preuve, si les mosaïques de l’ancienne église du Christ Pantocrator qu’avaient vues de Montconys et Pococke 1 » ne dorment pas toujours sous le
haut, p. 160, 192. Forchheimer et Strzygowski, Die byzantinischen Wasserbehïdter von Konstantinopel, Vienne, p. 111 s.,
citent une vingtaine de citernes qu’ils n’ont pu étudier.
' V. plus haut, p. 1 33 , 184.
CON ST ANT1 NO PL iï BYZA NTIN lî
badigeon blanc, qui les enveloppe comme un linceul. A Sainte-Sophie les mosaïques furent découvertes un instant au milieu du xix e siècle et Ton a retrouvé des ensembles fort importants 4 . Elles n’étaient donc pas toutes détruites et défigurées. Que penser des mosaïques du grand Baptistère qu’un voyageur a contemplées à la fin du xvi° siècle? 2 II suffirait d’un sondage superficiel dans toutes ces mosquées pour s’assurer si, sous l’épaisseur légère de la chaux, ne se cachent pas des mosaïques ou des fresques. Jusqu’ici, malgré les relevés faits à Sainte-Sophie, les mosaïques à figures de là Grande Église restent très! imparfaitement connues 3 .
Les murs d’enceinte, qui ont subi des dommages considérables, sur lesquels les voyageurs ont insisté 4 , ont fait l’objet de plusieurs études 5 . Mais le vieux mûr de Constantin a disparu et l’on ne peut guère en
fixer le tracé approximatif que par les textes. Cepen-
dant il est très vraisemblable que les fondations de l’ancienne enceinte sont cachées sous les maisons et sous les rues. Les travaux de voirie et de construction, qiii sont exécutés constamment dans une grande ville, permettraient à qui voudrait observer, d’en retrouver les fondations °. Paspatis avait remarqué
1 V. plus haut, ,p. 2 2 u.
2 V. plus haut, p. 107.
3 Cf. Ch. Diehl, Manuel d’art byzantin , Paris, 1910, p. i 5 l-l 5 a, 472-473; O. Al. Dalton, Byzantine art and archaeology> Oxford, 1911, p. 391-392.
/j V. plus haut, p. 124, 208, n. 3 , 216.
5 V. plus haut, p. i 3 s.
. c Cf. Th. Preger, Studien zur Topographie Konstantinopels. Die Konstantinsmauer (Byzantinische Zeitschrift, t. XIX, 1910, p. 450).
et les voyageurs ou levant
des choses intéressantes, lors de la construction de la ligne des Chemins de fer orientaux, qui longe les murs de la Marmara 1 .
Au sujet de la grande muraille il reste encore bien des incertitude*s. On est souvent en présence de dîfti-
Fig. 5j. Sarcophage près delà Sublime-Forte.
cultes que l'on ne pourra résoudre qu’en effectuant des fouilles. Dans le grand fossé, qui précède les remparts, on découvrirait peut-être les conduites souterraines, qui l’alimentaient en eau. Au pied des murs on retrouverait des fragments de sculptures, qui les
1 Ct, A, G. Paspatis, lBu^avuvaï gteXeiai, Constantinople, 1877, p. 93 s.