‹ Constantinople byzantine et les voyageurs du LevantChapitre 28 sur 34 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La cité ancienne et la ville moderne. Les contrastes. Les influences occidentales, romaines, orientales, hellénistiques. La physionomie de la ville du moyen âge.

Constantinople était au moyen âge ce que sont encore aujourd’hui plusieurs villes d’Orient, ce qu’est Stamboul même dâns certaines dé ses parties. Tout

y est irrégulier; on n’y trouve aucune trace de plan concerté. Les rues s’élargissent et se rétrécissent, se courbent et se redressent; les maisons empiètent sur la chaussée, sans aucun respect de l’alignement. C’est du reste un des charmes de ce vieil Orient, qui ne change pas, et Stamboul reste une ville orientale, enveloppée dans le linceul de son passé.

Dans cette ville subsiste l’esprit du vieux monde oriental, avec sa vie primitive, sa vie simple, sans ambitions inquiètes, sans activité fiévreuse. Ces cimetières avec leurs sombres cyprès, ces tombes, qui se penchent, évoquent l’idée de la mort douce, de l’éternel repos. Ces pauvres, qui prient dans l’ombre des sanctuaires, font les mêmes gestes millénaires de l’Oriental, pour lequel .les préoccupations de üavenir

n’ont jamais été des curiosités inutiles. A l’observation pénible et brutale de la réalité l’Oriental préfère le rêve; et. dans ses interminables discussions 011 saisit sur le vif son aptitude navrante à la divagation.

. Le passé lointain revit aussi dans certains traits de moeurs, dans certains gestes, vieux comme le inonde: l’attitude du subordonné se présentant devant son supérieur les mains jointes, la prosternation, les cris

de joie de ces femmes, qui viennent remercier un haut fonctionnaire d’un service rendu, la résignation de ces mendiants dont la pauvreté ne choque pas sous le clair soleil d’Orient V Ces habitudes, et bien d’autres encore, se sont perpétuées dans le Stamboul d’aujourd’hui, qui offre au voyageur un champ d’observations infini.

Sans doute un pèlerin du moyen âge aurait pu observer bien des choses identiques. Il aurait pu nous révéler cette psychologie du Byzantin, instruit, intelligent, fin politique, mais sans vues très hautes,

ambitieux à l’excès, mais capable de renoncer au monde pour entrer au cloître, trop souvent dénué de morale, mais avec un fonds de sentiments mystiques, aimant les longues discussions subtiles sous les portiques et dans les bains publics, mais capable de brusques résolutions viriles sur le forum ou le champ de bataille. L’âme des habitants était pleine de contrastes comme la cité elle-même.

Au moyen âge la ville présentait déjà dans certains quartiers l’aspect d’un village. La chaumière se dres-

1 Sur ces gestes et ces attitudes à l’époque byzantine, v* -J. Ebersoit, Mélanges d’histoire et d’archéologie byzantines , Paris, 1917, p. 34-40.

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sait à côté du palais, comme aujourd’hui la petite maison de bois à côté du Konak du bey ou du pacha.

Les voyageurs du moyen âge. avaient rémarqué les contrastes de cette cité, pleine de richesses et d’ordures, de splendeurs et d’immondices, de palais et de maisons sordides, avec des voies larges et propres et des ruelles obscures et mal aérées. Comme l’a dit l’un d’eux, « en tout cette ville dépasse la mesure 4 ».

Constantinople présentait d’autres contrastes, non moins étranges. Les influences de l’Occident s’y firent sentir au xm° siècle, à la suite des Croisades, qui établirent des relations plus étroites entre les deux mondes. Les clochers élevèrent alors vers le ciel leur toit aigu comme dans une ville d’Occident 2 .

La physionomie de la capitale rappelait à certains égards celle de rancienne Rome. Dans certains monu- \ ments se reflétait l’iniage du vieil empire. On retrou- î vait à Constantinople un arc de triomphe, la Porte ' v Dorée, un Prétoire, un Capitole, un Sénat, un Cirque, un Forum, et des places décorées de monuments honorifiques, de statues, de colonnes en spirale. Les thermes occupaient, comme chez les Romains, une place importante. L’aqueduc de Valens, avec ses étages d’arcades, était établi suivant le mode romain 3 . Ces places et ces monuments publics formaient l’ossature de la nouvelle capitale, qui réunit les deux traditions de l’Occident et de l’Orient.

Avec ses marchés dans le dédale desquels affluaient j les commerçants de tous les pays, avec ses « rues j

J V. plus haut, p. 33 , 34 , 62.

2 Y, plus haut, p. 104, 114, 154, 190.

:t Cf. A. Choisv, Histoire de l*architecture, t. I, Paris, p. 570 s.

couvertes » dont les bazars orientaux peuvent aujourd’hui évoquer l’image 1 , avec ses nombreux édifices d’où émergeaient de multiples coupoles, Constantinople avait aussi l’aspect d’une ville orientale. Certaines parties du Palais impérial, comme le palais de Constantin, celui de Théophile et le Mouchroutas, reproduisaient l’ordonnance de palais orientaux Comme dans les cités syriennes, de grandes avenues à portiques traversaient la ville, et c’est sous ces galeries que vivait, comme dans tout l’Orient, la majeure partie de la population ^

Constantinople se montre aussi l’héritière des grandes cités hellénistiques. Si pour l’adduction des eaux elle emprunte le système romain, pour leur aménagement, elle prend à la Syrie et à la Palestine le réservoir à ciel ouvert, à Alexandrie la citerne

souterraine, à colonnes 4 . Elle décore les façades de ses murs d’enceinté suivant le goût hellénistique, en les incrustant de reliefs en marbre 5 . Cette tradition, qui remonte à des origines très lointaines, se perpétué à Constantinople, où les reliefs de la Porte Dorée montraient l’application du système décoratif alexandrin à un arc de triomphe romain, de proportions

1 V. plus haut, p. 44, Go, 63 . ,

2 Cf. J. Ebersolt, Le Grand Palais de Constanlinople , Paris 1910, p. 110 s., 149-150, 167, 171.

** V. notamment la carte mosaïque de Mâdaba; cf. R. P. Lagrange (Revue biblique, t. VI, 1897, p. 1.65 s., 45 o s.); J. Ebersolt, Les Actes de saint Jacques et les Actes d’Aquilas, Paris, 19 02 , P* 74 s *î k* tle Beylié, L’habitation byzantine, Paris, 1902, P* 4 2 * *

7| Cf. Forchheimer et Strzygowslci, Die byzantinischcn Wasserbehaltér von Konsfantinopel, Vienne, 1893, p. ig 5 s., 200 s., 204 s.

■’ V. plus haut, p. 245's.

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colossales. Les sarcophages étaient copiés, aux symboles près, sur les tombes des nécropoles antiques. Enfin, comme si cette cité voulait maintenir le lien qui runissait à l’antiquité païenne, elle recueille les statues antiques et les dresse dans un cadre digne d’elles.

Ainsi, Constantinople avait une physionomie tout à fait originale. Dans ses aspects divers, on retrouve les mêmes traits, qui caractérisent la vie, telle qu’on la menait autrefois sur les rives du Bosphore et de la Marmara 1 . Gardienne des traditions de l’antiquité grecque et romaine, mais ouverte en même temps aux influences venues de l’Orient et de l’Occident, cette ville, qui fut vraiment un des carrefours du monde, apparaissait déjà aux pèlerins du moyen âge

1 Cf. J. lïbersolt, Mélanges d*histoire et d’archéologie byzantines ,, Paris, 1917, p. ioi-i<) 5 .

TABLE ALPHABETIQUE

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