‹ Constantinople byzantine et les voyageurs du LevantChapitre 6 sur 34 · MIS · texte numérisé non relu

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l’année. » Sainte-Sophie est à ses yeux d’une valeur inestimable, plus peut-être par son trésor, ses colonnes d’or et d’argent, ses grands chandeliers et ses lampes, que par sa décoration artistique. Benjamin visita aussi le palais des Blachernes ( Bilbernae ), où étaient représentés les exploits guerriers de Manuelet de ses ancêtres. D’après lui ce palais surpassait, par l’opulence et la beauté de sa structure, toutes les demeures princières de la terre 1 . Manuel I er Cômnène (1143-1180) venait justement d’embellir ce palais pour y fixer sa nouvelle résidence. La peinture d’histoire, qui y était largement représentée, rehaussait l’éclat des colonnes, du trône doré, enrichi de pierres précieuses ; et le voyageur espagnol fut, a juste titre, ému en présence de toutes ces beautés 2 .

Constantinople exerçait un attrait toujours plus grand sur les hommes pieux. Vers 1200, Antoine, archevêque de Novgorod, entreprend le long voyage à travers les plaines russes pour « adorer avant tout Sainte-Sophie » et ses reliques; Il est ébloui par l’éclat des cérémonies et le luxe de l’orfèvrerie religieuse. Au Baptistère il a noté un détail intéressant : il y a vu « peinte toute l’histoire du baptême du Christ ». Ce Baptistère, consacré par Justinien à Jean-Baptiste, se trouve à l’angle sud-ouest de la mosquée. Dépouillé

1 Cf. Benjamin de Tudèle, Voyage, La Haye, 1735, col.-ii-i3.

1 CL J. P. Rîchter, Quellen der byzantinischen Kunstgeschichte , Vienne, 1897, p. 372 s. L’auteur (p. 374) n’a pas donné le texte complet de Benjamin de Tudèle ; il a omis dans sa traduction le passage relatif à la peinture d’histoire. 11 est fâcheux que l’auteur n'ait donné que la traduction allemande, parfois assez libre et incomplète, des textes grecs et latins et que les épreuves n’aient pas été corrigées avec plus de soin. On en peut dire autant de l’ouvrage très utile de Unger, qui porte le même titre. •

de toute sa décoration ancienne, il est aujourd’hui transformé en turbé de Sultan Moustapha I er *. Si le

pèlerin russe est surtout intéressé par les tombeaux et les reliques, il donne parfois de précieuses indications. C’est lui qui mentionne encore un portique (s^SoXoç) conduisant ■ à ■'l’Hippodrome, et d’autres constructions semblables : « l’embolos des Noirs », celui de Saint-Georges et « un embolos russe » 1 2 .

Ces portiques, qui bordaient lés rues et les places, étaient innombrables. La disposition des arcades offrait aux marchands des avantages pour l’établissement de leurs comptoirs. Aussi les habitations de la population commerçante étaient-elles souvent adja-

centes ou groupées autour d’ün portique. Chaque corporation, chaque nation avait le sien, et le quartier tout entier était désigné parfois sous le nom d*Ê,w.[lôXo'ç. C’est ainsi qu’il y avait un portique russe, concédé à cette nation par les empereurs. Ceux-ci concédaient dé même, par une ordonnance, un portique à chaque corporation, qui y établissait ses tables et ses locaux 3 .

La quatrième Croisade amena au xm e siècle un flot

1 Cf. J. Ebersolt, Sainte-Sophie de Constantinople - Etude de topographie d’après les Cérémonies , Paris, 1910, p. 2, 33 ; G. Millet, Recherches sur Viconographie de l’Evangile aux xiy°, xv c et xvi (i siècles, Paris, 1916, p. 207.

. 2 Cf, Antoine, archevêque de Novgorod, Le Livre du Pèlerin {Itinéraires russes en Orient traduits par M 1,lc B* de Khitrowo, Genève, 1889, t. I, 1, p. 87 s., 96, 97, loi, io 5 ).

3 Cf. J. Nicole, Le Livre du Préfet, Genève, 1894, p. 49 - 50 ;; W. Heyd, Histoire du commerce du Levant , trad. Furcy-Raynaud, t. I., Leipzig, i 8 S 5 , p. 248 ; J* Compernass, Zur Topographie der Stadt Konsfantinopels (Roemîsche Quartalschrift, t. XXII, 1908, p. 56 ).

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LrOccidentaux, qui s’installèrent à (Constantinople et lui tirent subir de multiples et graves dépréciations. kieoftVoi de Villehardouin, l’historien de cette Croisade. a noté, dans une page pleine de saveur, l’impression que ressentirent les Croisés en découvrant la capitale. « Or, vous pouvez savoir qu’ils regardèrent beaucoup Constantinople ceux qui jamais ne l'avaient

1 ; »;. 7. Assaut de Constantinople par les Croisés. Manuscrit

de l’Arsenal (d’après Mordtmann.)

vue; car ils ne pouvaient penser qu’îl pût être en tout le monde une si riche ville, quand ils virent ce* Itauts murs et ces riches tours dont elle était close tout entour û la ronde, et ces riches palais et ce? hautes églises, dont il y avait tarit que nul ne le pu J T cr °he s’il ne l’eût vu de ses yeux, et la longueur et H | largeur de In ville, qui entre toutes les autres étai

CO NSTANTINOP LE lîVZANTINE

souveraine. Et sachez qu’il n’y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît 1 ».

Villehardouin vit la grosse chaîne, qui fermait l’entrée de la Corne d’or, et, au fond du port, en face du palais des Bîachernes, un pont de pierre, que les Grecs avaient coupé et que les Croisés réparèrent pour attaquer la ville. On sait que Justinien avait construit, au vi° siècle, un pont sur la Corne d’or 2 , sur cet immense port oit aboutissaient ces « grandes rues marchandes », dont va parler Villehardouin. Si toutes ces rues commerçantes n’aboutissaient pas h un pont, elles conduisaient du moins à des escaliers de débarquement, à des échelles 3 , qui établissaient la communication entre les quartiers commerçants et les navires, qui venaient jeter l’ancre au plus près. ;

Le maréchal de Champagne assiste à l’incendie de la ville et voit « ces belles églises et ces riches palais s’effrorider et s’abîmer et ces grandes rues mar-r chandes brûler à feu ardent. Le feu gagna ainsi sur le port en travers jusque parmi le plus épais de la ville et jusqu’à la mer d’autre part, tout près de l’église Sainte-Sophie. Et il dura deux jours et deux nuits sans jamais pouvoir être éteint de main d’homme, et le front du feu, quand il allait brûlant, tenait bien l’espace d’une demi-lieue. Du dommage, ni de l’avoir, ni de la richesse, qui là fut perdue et consumée, nul ne pourrait faire le compte, non plus que des hommes

* Cf* La Conquête de Constantinople par. G coffrai de Vitte-Hardouin avec la Continuation de Henri de Valenciennes , édit. Natal îs de Wailly, Paris, 1872, p. 73.

2 Cf. Unger, op. cit p. *254 \ A. van Millingen» op . cif.> p, 174-175; Th, Preger, Script ores originum Cons t an tinopolitanarum* t. Il, Leipzig, 1907, p. 161.

3 Cf. Unger, op. cit p. 255 - 256 .

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et des femmes et des enfants, dont il y eut beaucoup de brûlés 1 ».

Villehardouin, diplomate au courant de tous les

secrets de la politique, ne révèle pas ceux de la’ville conquise. Bien différent est le « pauvre » chevalier

Robert de Ciari, qui se croise en 1202, et aide à con-

quérir Constantinople en 1203 et en 1204. C’est un simple soldat, qui combat dans le rang, mais il n’est ni rude, ni inculte. Sa description est un des documents les plus curieux parmi les relations du moyen âge; dans le récit simple et naïf du chroniqueur picard se reflète toute'la beauté de la capitale. 11 admire le palais du Boücoléon (Bouke-de-lion) et celui « de Blakerne », non moins riche, avec son trésor contenant les couronnes, les bijoux et les vêtements impériaux. Les « pèlerins » sont aussi émerveillés par les riches « moustiers », en premier lieu par le « moustier Sainte-Souphie » et par la Colonne de Justinien, qui s’élevait près de là. Le pauvre chevalier ajoute foi au récit des Grecs, qui lui affirment, avec leur assurance bien connue, que l’empereur représenté était Héraclius.

Il visite aussi le <c moustier » des Saints-Apôtres et les tombeaux impériaux, la Porte d’Or, où se dressaient les deux éléphants en bronze, l’Hippodrome, où il a vu les trente ou quarante gradins, sur lesquels les Grecs s’asseyaient pour regarder les jeux, la tribune impériale, les statues en bronze d’hommes, de lemmes et d’aniiiiaux divers. Ailleurs, en la cité, il a remarqué deux autres statues de femmes, en bronze, très « bien faites et très belles ». De plus grandes

1 tX La Conquête üe Constantinople , p. 88, 90, 118.

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« merveilles » ; sont deux grandes colonnes, au sommet desquelles on montait par un escalier intérieur; à l’extérieur « estoient pourtraîtes et escrites par prophétie toutes les aventures et toutes les cônquestes, qui sont avenues en Constantinoble ». Ces colonnes, érigées sur le modèle de celle de Trajan à Roine, étaiènt Tune celle d’Arcadius 1 , l’autre celle que Théodose le Grand éleva, en 386 , sur le forum du Tauros 2 . Elles étaient au nombre des monuments les plus imposants de la ville; Robert de Clari en ignore même le nom. Il s’intéresse surtout, en homme du moyen âge, aux reliques et aux tombeaux, ainsi qu’aux richesses dont la ville regorgé •*. Constantinople, qui succomba, on le sait, le jour de Pâques fleuries 1204, fut livrée à l’incendie et au pillage pendant trois jours v . Beaucoup de ces trésors et de ces reliques furent dispersés dans tous les pays d’Occident r> .

1 V, plus liant p. 22.

* Cf. F. W. LJnger, U cher die vier Ko lassai Simien in Cons tantinopel (Repertorium fiir Kunstwissenschaft, t* 11 , 1879, p. 118), J* Strzygowski, Die Saule des Arkadius in Konstantinopel (Jahrbuch des Kaiserlîch deutschen archaeologischen Instituts, t. VIII, i 8 t) 3 , p* 2 12*); A. Geflroy, La Colonne d'Arcadius à Constantinople (Monuments et Mémoires publiés par PAcadémîe des Inscriptions et. Bel les-Lettres, t. H, i 8 y 5 , p. .117); Th. Rein a ch, Commentaire archéologique sur le poème de Constantin le Rhodien (Revue des Etudes grecques, t- IX, 1896, p. 75 , 76).

3 Cf. Ch. Hopf, Chroniques gréco-romanes inédites ou peu connues % llerlin, 1873, p. 65 - 7 »*

Cf. Chronique d*'Ernotil , édit. M. L. de Mas Latrie, Paris, 1871, p. 371 s. ; Chrojiista Novgorodensis (Hopf, op. cit M p. 97) ; Guntheri Alemanni, scholastici, monachi et prions parisiensis, De Expugna tione urhis Constantinopolitanae^ seu H isi or ia Consiantinopoli tana f édit. Riant, Genève, l 8 / 5 , p. 52 s.

•* Riant, Exuviae sacrae Constantinopolitanae, t. I, II, Genève, 1877, 1878, a réuni dans ces deux volumes les documents si divers, relatifs aux dépouilles religieuses transportées en Occident au XIIP siècle.

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Quand Constantinople eut été reprise par Michel VIÏI Paléologue, en 1261, elle redevint bien vite le centre de l’hellénisme. Sans doute la ville avait beaucoup souffert. Au début du xiv° siècle, le géographe arabe Aboulféda, après avoir énuméré rapidement les principaux monuments, ajoute : « Dans

l’intérieur de la ville sont des champs ensemencés, des jardins et beaucoup de maisons en ruine ' 1 ».

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Vers t 35 o, le pèlerin Etienne de Novgorod et ses compagnons russes de là même époque énumèrent, sans se lasser, les reliques et « les images vénérables ». Les Croisés n’avaient donc pas tout emporté. Ces voyageurs slaves, du xiv® et du xv c siècle, partis des grandes plaines du Nord, pour accomplir leur pèlerinage aux Lieux Saints, s’arrêtaient à Tsargrad, d’où ils se rendaient parfois à Salonique et au Mont-Athos, avant de gagner la Palestine. Ce sont, outre Étienne de Novgorod, Ignace de Smolensk et le scribe Alexandre, l’archimandrite Grethenios, le moine Épiphane et le moine pécheur Zosime; enfin, dans la première moitié du xv® siècle, un Anonyme donne une description de Constantinople 2 . Si tous ces pèlerins ne font pas un récit de leur séjour dans la ville impériale, plusieurs ont su néanmoins y voir autre chose que des reliques.

Ils ont admiré le palais de l’empereur Constantin,près de l’Hippodrome, avec ses murs élevés qui le ren-

1 Cl. Géographie d’Aboulféda Ira il. par M . Reinaud, t. II, 1, Paris 1848, p. 3 i 5 - 3 i 6 . Aboulféda voit à tort dans la Colonne de Justinien près de Sainte-Sophie, celle de Constantin le Grand*

* Cf. Itinéraires russes en Orient, trad* par M nil! B, de Kliitrowo C I» 1, Genève, 1889, p. n 5 s,, 129 s,, 161, 167 s-, 195 s., 199 s., 225 s.

datent « semblable à une grande ville 1 », les sculptures qui le décoraient, et sous la muraille, au bord de la mer « des ours et des aurochs en pierre 2 ». Ce que le pèlerin russe décrit si brièvement et si naïvement, c’était le port du Boucoléon, le port du Grand Palais pourvu de jetées s’avançant dans la mer, d’un escalier descendant au débarcadère, d’un quai pavé de marbre et orné de statues parmi lesquelles figurait un lion terrassant un bœuf 3 .

Etienne de Novgorod a vu un autre port, fermé par une grande porte en fer, et pouvant contenir jusqu’à trois cents galères. C’était un des ports, qui sur le rivage de la Marmara offrait aux navires un abri sûr contre les vents violents soufflant du Sud 4 . L’Anonyme signale au Cirque trente grandes colonnes, réunies à leur sommet par une architrave.en pierre 5 . Cette observation, qui fut faite avant la prise de Constantinople par les Turcs en 1453 , prouve que l’Hippo-

1 Cf* Pèlerinage d’Etienne de Novgorod, vers i 35 o {Ibid*, p. 120),

2 Cf. Description de Constantinople, 1424-1453 {Ibid p* 235 ).

3 Cf. A. van Millirigen, op . cit p. 269 s. ; J. Ebersolt, Le Grand Palais de Constantinople, p. 147 s. ; Unger, Que lien der byzantmischen Kunstgeschichte , p. 259-260 ; A, Zanotti, Autour des murs de Constantinople f Paris, 1911, p. 38 s., i 85 s.

4 Étienne de Novgorod l’appelle Cantoscopie (Ibid* f p. 120-121) ; c’était le port de Contoscalion, réparé par Michel VIII Paléologiie,

• qui le protégea par un môle ; cf. Unger, op , c/ 7 *, p* 263 s. ; A. van MHlingen, op . c/7,, p. 293-294 ; Zanottî, op* c/ 7 ., p. 3 i s*

5 Cf, Description de Constantinople, 1424-1453 (Jbid* f p. 237 ),

L’anonyme mentionne aussi à l’Hippodrome une « énorme colonne en pierre reposant sur quatre supports de cuivre », qui n’est autre que l’Obélisque de Théodose, et des trois serpents en bronze, La Colonne serpentine est signalée aussi par deux autres pèlerins (cf. Voyage à Constantinople du scribe Alexandre, l 3 g 3 ( [Ibid p. 164); Vie et pèlerinage du moine pécheur Zosime, 1419^4^ ( Jbid

lïT LES VOYAGEURS 1>U LEVANT 43

clrome conservait le portique, qui entourait, on le verra, une partie de Farèn.e.

Les pèlerins ont aussi admiré les Colonnes honorifiques de Justinien, d’Arcadius et de Constantin le Grand. Au sommet de cette dernière ils ont vu une croix; la statue, qui la surmontait primitivement, avait été renversée, en no5, par un vent violent soufflant du Sud. Dans la ville ils signalent d’autres colonnes, qui supportaient des statues 1 . Avec ses grands marchés -, oit les voyageurs slaves firent aussi de longues stations, Constantinople leur donne l’impression d’une ville immense et l’un deux, qui se souvient des forêts profondes de son pays, s’exprime ainsi : « A Constantinople on est comme dans un grand bois et on ne peut marcher sans un bon guide 3 . »

Au xiv° siècle, un Arabe, né à Tanger, Ibn Batoutâh, Ht un séjour à Constantinople.au cours de ses longs voyages en Orient et en Extrême-Orient. Quand il

entra dans la ville, dit-il, les habitants faisaient reten-

tir les cloches, de sorte que les cieux furent ébranlés par le bruit mélangé de leurs sons. Les gens lui dirent : « Les Sarrasins, les Sarrasins ! mot qui désigne chez eux les Musulmans. » Sur la Corne d’Or il n’a pas vu de pont en pierre ; « maintenant, dit-il, on passe l’eau dans des barques ». Ainsi le pont, qui avait été coupé par les Grecs au xm G siècle, lors de l’attaque de la ville par les Croisés, et qui avait été

’ Cf. Etienne de Novgorod {Ibid., p. ii 5 , 118-119) 5 Zostme {Ibid., p. 202 - 203 ) ; Description de Constantinople {Ibid., p. 228, 238 ) ; cf. Unger, of). cit., p, -j 54 ; Th. Reinach {Revue des Etudes grecques, t. IX, 1896, p. 71).

* Cf. Description de Constantinople {Ibid., p. 233 ),

4 Cf. Étienne de Novgorod Ibid., (p. 125 ).

CONSTANTINOPLlï BYZANTINE

réparé par ceux-ci *, ne reliait plus les deux rives du grand port. Ici le voyageur a vu « environ cent navires, tels que galères et autres gros bâtiments. Quant aux petits, ils ne peuvent être comptés à cause de leur multitude. » .

Les marchés et les rues sont larges et pavés de dalles de pierre. « Les gens de chaque profession y occupent une place distincte qu’ils ne partagent avec ceux d’aucun autre métier. Chaque marché est pourvu de portes que l’on ferme pendant la nuit. » Le « marché des écrivains » situé près de Sainte-Sophie, est formé d’un « berceau très haut sur lequel s’étendent des ceps de vigne et, dans le bas, des jasmins et des plantes odoriférantes ». On y voit des estrades et des boutiques, la plupart en bois, où siègent les juges et les écrivains des bureaux de la trésorerie. Au milieu de ces boutiques s’élève une coupole en bois, où se . trouve un grand siège recouvert de drap sur lequel

s’assied le juge. C’était un vieillard avec une belle

figure et une chevelure superbe, portant l’habit des moines, en gros drap noir. 11 avait devant lui environ dix écrivains occupés à écrire. Lorsqu’il aperçut le voyageur arabe, il se leva ainsi que ses employés et lui dit : « Tu es l’hôte du roi èt il convient que nous te traitions avec honneur ». 11 lui posa des questions sur Jérusalem, la Syrie et l’Egypte. Pendant la conversation une foule considérable s’était amassée autour d’eux. A la fin le juge lui dit : « Il faut absolument que tu viennes dans ma maison et je t’y traiterai. » Et Ibn Batoutah ajoute un peu malicieusement : « Je le quit-

tai et ne le revis plus. »

1 V, plus haut p. 38 .

et les voyageurs du levant

Près de cette coupole s’étendait un autre marché, elui des « droguistes ». Le voyageur ne vit pas 1 in-

conservé à Venise.

teneur de Sainte-Sophie, mais il en déci it les abords, qui devaient être très pittoresques. A la porte de l’église, sur des bancs sont assis les gardiens, qui ont

la charge de balayer le sol, d’allumer les lampes et de fermer les portes. Ils ne permettent à personne d’y entrer, avant de s’être agenouillé devant la croix, placée au-dessus de la porte. Le musulman ne voulut pas se conformer à ce rite, car il ajoute plus loin : « Quiconque entre dans une église doit absolument se prosterner devant la principale croix; c’est là une chose prescrite par les anciens et qu’on ne peut transgresser. » II a pénétré cependant dans deux monastères, situés près de Sainte-Sophie, ét entourés de cellules. Nombreux sont les édifices de cette espèce, ajoute-t-il. Aussi une grande partie de la population est-elle composée de « moines, religieux et prêtres ». Les églises étaient, en effet, innombrables

Dans, les dernières années du xiv° siècle ou dans les premières du xv°, un Muniçhois, Johann Schiltberger, eut l’occasion de visiter la capitale byzantine dans les mêmes circonstances, qui avaient amené à Constantinople, au ix e siècle, l’Arabe Ibn ben Iahja 1 2 . Il avait été fait prisonnier par les Turcs à la bataille de Nicopolis, en 1396, et fut retenu en captivité jusqu’en 1427. Dans son livre de voyage il raconte ce qu’il a vu « peut-être pas d’une manière complète, dit-il, car j’étais captif». II ne dit rien du palais des Blachernes, mais il s’extasie devant celui qui s’étend près de l’Hippodrome. Près de l’entrée de ce grand Palais se dressait toujours, majestueuse, la Colonne de Justinien ; mais la statue équestre était un peu endommagée : la pomme en or que l’empereur tenait dans la

1 Cf. Voyages d’ibn B a tout ah texte et traduction par C. Defrémery et B. R. Sani>uinetti, t. II, Paris, 185 /j, p, 425, 43-1-438; . 14 °,

2 V. plus'haut, p, 28,

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main, était tombée. A Sainte-Sophie il a remarqué la couverture en plomb, la clarté et la propreté de Tinté-

rieur, avec ces murs recouverts de marbre « où Ton peut se voir comme dans un miroir ». On ne peut trouver, ajoute-t-il, un monument qui la surpasse en beauté, même dans TInde, que Schiltberger avait aussi parcourue d .

Au début du xv c siècle arrivent plusieurs personnages de marque. C’est d’abord l’ambassadeur castillan Ruy Gonzalez de Clavijo, qui se rendait de Cadix à Samarcande. Il quitte l’Espagne le 21 mai 1403 et, après un séjour en Sicile, à Rhodes et dans d’autres îles de l’Archipel, il arrive à Constantinople dans les

derniers jours de la même année. L’ambassade est reçue par Manuel II Paléologue* le dimanche 28 octobre. Les envoyés partirent de Péra, où ils avaient leur logement, traversèrent en barque la Corne d’Or. Au

débarcadère ils montèrent à cheval pour se rendre au . palais des Blachèrnes. L’empereur, entouré de l’impératrice et de ses enfants, leur ménagea un excellent accueil. Après une conversation assez longue, il. les congédia et leur envoya en présent un grand cerf, qu’on venait de lui apporter.

i Cl. Ifeisen des Johannes Schiltberger aus München in Europa , Asm und Afrika von l 3 ÿ 4 bis 142J> édit. K. F. Neumann, Fallmerayer et Hammer-Purgstall, Munich, 1859, p. 5 i, 136-1 3 7 ; cf. Ph. Bru un, Gùographische Eemerkungen zu Schiltberger*s Peisen (Sitzungsberickte der Iionig. bayer. Akademié der Wissenschaften, 1869, t. Il, p. 271 s.). J. Buchan Telfer et P. Bruun ont publié, en '‘879, dans J 1 a collection de l’Hakluyt Society, t. 58 , une traduction anglaise des voyages de Schiltberger. Ce livre fut accueilli avec le plus vif intérêt, et eut plusieurs éditions; cf. Ch. Scliefer, Petit Tratcté de l'origine des Turcqz par Théodore Spandouyn Canta -

casin, Paris, 1896, p r XYI-?Cyil,

Le mardi suivant, 3 o octobre 1403, les envoyés

firent demander l’autorisation de visiter la ville. Le

basileus donna l’ordre qu’on leur montrât gracieusement tout ce qu’ils désiraient et les fit même accompagner. La ville leur apparaît immense, mais peu peuplée. « Elle contient, dit Clavijo, beaucoup de collines et de vallons, où l’on voit des terrains labourés et des jardins. Geux-ci renferment des maisons pareilles à des habitations de faubourg ; et tout cela

se trouve au centre de la ville, » Les quartiers les plus populeux sont ceux qui avoisinent la mer. Les portes, qui s’ouvrent sur le littoral, surtout celles qui sont vis-à-vis de Péra, sont pleines de mouvement; c’est là que l’on décharge les navires et que se font

les transactions commerciales. Entre le mur d’en-

ceinte et la mer se trouvent beaucoup de maisons où

l’on vend les marchandises, et des magasins où sont déposées les denrées destinées à l’exportation. Une rue était occupée par les bureaux des changeurs.

Ainsi, dans lés premières années du xv^ siècle, des maisons occupaient la bande de terrain plus ou moins large, qui s’étendait entre les murailles et là mer. Toute l’étendue du rivage de la Gorne d’Or était habitée et formait, à cette époque, le quartier commerçant, le quartier vivant de la capitale. Si ces quartiers maritimes sont débordants de vie, d’autres sont presque morts. Beaucoup de maisons, d’églises et de monastères sont en ruine. Et l’ambassadeur castillan dit à ce propos : « Il est évident qu’autrefois, lorsque cette ville florissait, elle a dû être l’une des plus importantes du inonde. »

"Dans les églises Clavijo énumère les reliques et leis tombeaux, comme un pèlerin du moyen âge, mais il

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essaie de donner une idée de la disposition générale de l’édifice et de sa décoration. A Sainte-Sophie, il mentionne parmi les mosaïques des voûtes « l’image

très révérée de Dieu le Père », sur le sol des nefs les grandes dalles en marbre multicolore, dans les galeries des mosaïques et des colonnes « en jaspe vert ». Autour de l’église beaucoup d’édifices étaient en ruine, et plusieurs des portes étaient même tombées.

Un autre jour on montre aux Espagnols l’Hippodrome, « où avaient lieu quelquefois des joutes et des tournois ». Cette « plaine » était entourée de gradins

très élevés et réservés au bas peuple ; « puis venaient

de grandes maisons avec des portes donnant sur la place, dans lesquelles les chevaliers se couvraient de leurs armes et où ils les déposaient après s’en être servis dans les joutes et les tournois. » Le Cirque

était clos, du côté de la mer, par trente-sept colonnes de marbre blanc, reliées par des arcs et formant une colonnade circulaire, dont la partie supérieure était garnie de balustrades. En face de cette colonnade était une rangée de colonnes, et « à trente ou’ vingt pas de là une plate-forme sur quatre piliers en marbre », sur laquelle étaient disposés un trône en marbre blanc et des sièges destinés à l’empereur et à sa suite.

Entre ces deux séries de colonnes, situées vis-à-

vis l’une de l’autre, Clavijo signale une « pierre fuse-

lée ëhcpre plus aiguë dans sa partie supérieure » et reposant sur quatre dés en bronze. « Aussi c’est merveilleux de voir comment une si grande pièce de pierre, si haute et si mince, avait pu être hissée et placée là, et par quelle force et intelligence humaines cela avait pu être fait, puisque de la mer on la voit

fuselée, sur

vivant la ville, » Cette p Clavijo a vu une inscription, qu’il n'a pu lire, était l’Obélisque de Théodose (lijr. 9). Un peu plus loin se dressaient d’autres colonnes, « couvertes de sujets sculptés et peints, représentant les exploits des chevaliers et des gentilshommes de ce temps », et celle formée de trois serpents «entortillés avec trois têtes distinctes ayant la gueule ouverte 1 ».

Sur la s pin a du Cirque se dressaient donc, outre les Obélisques et la Colonne serpentine, d’autres colonnes historiées. Parmi celles-ci une seule a été conservée; elle se trouve actuellement dans la cour de Sainte-Irène, où l’on peut voir encore, sculptés sur les quatre laces d

une

Clavijo a vit aussi près lie ivec un plumet énorme sur i ». Ce récit de l’ainbassa- ■ Cléments R. Mnrkham, et

tkluvt Societv. t. 2(J.

de marbre blanc, les exploits du cocher Porphyrios 1 2 (fig. 10, il).

. A l’extrémité de l’Hippodrome, du côté de la mer, subsistait, en 1403, le portique, signalé au même moment par l’Anonyme russe*. Cette, colonnade, qui comptait encore trente-sept colonnes, s’élevait donc sur le grand mur de soutènement circulaire, qui termine aujourd’hui l’Hippodrome. Du côté opposé, c’est-à-dire en tête du Cirque, se dressait une autre rangée de colonnes, devant laquelle se trouvait remplacement où l’empereur assistait aux jeux.

A la même époque, au début du xv° siècle, un Florentin, Christophore Buondelmonti, quittait sa ville

natale pour se rendre à Rhodes, où il séjourna plu-

sieurs années 3 . Après avoir parcouru les îles de l’Archipel, il arrive à Constantinople. Sa description marque un progrès sensible, dans la connaissance de la capitale, au même titre que celle de Clavijo. Sur les rives de la Marmara il a vu des choses fort intéressantes : « en dehors du mur maritime, une petite plaine où se trouvait autrefois un port appelé Vlanga. »

C’était l’ancien port d’Eleuthère et de Théodose^ qui est occupé aujourd’hui par des jardins potagers (Vlanga Bostan). II était défendu par un mur, qui

1 Cf. J. Ebersolt, A propos du relief de Porphyrios (Extrait de la Revue archéologique, 1911, 11, p. 2 s.). 11 existait certainement d’autres Yjvioye-jTtxat (jTTi/.ai crùv Taie | 3 cccr£'Tiv aùïtîiv xaïç svi'iropotc ; cl. Th. Preger, Scriptores origimnn Constantinopoliianarum, t. Il, Leipzig, 1907, p. 191.

2 V. plus haut, p. 42 *

3 L'ouvrage de Buondelmonti fut envoyé, en 1420, au cardinal Giordano Orsini* Le voyageur était encore en juin 1419 à Àndros; cf. E. Legrand, jDescription des îles de VArchipel par Chr. Buondelmonti, Paris, 1897, p, XXI s., XXVL

et les voyageurs du levant

entourait le bassin, et par deux tours 1 . Non loin dè là un autre port avec un chantier maritime, que Buondehnonti appelle Condoscali, était l’ancien port de Contoscalion 2 * 4 . Dans le voisinage de la « Maison de Justinien », sur unejéminence près de la mer, une vigie d’une hauteur colossale s’était écroulée de vétusté dans la mer. C’était un phare, qui indiquait aux navires venant de la Marmara l’entrée du grand port 8 . Tout près un petit port, réservé à l’empereur, était le port du Boucoléon, le port du Grand

Palais 1 .

En ce temps le port de Vlanga était ensablé; le Phare s’était écroulé ; les rives de la Marmara avaient l’aspect des choses qui passent. Ce quartier maritime, qui autrefois avec ses ports et ses môles devait être très vivant, était déjà mort au début du xv° siècle. La vie commerciale, avec son mouvement de navires et de gens affairés, avait émigré sur les bords de la Corne d’Or. Cependant les jetées, qui protégeaient ces ports, existaient encore. Elles sont visibles sur le plan que Buondehnonti a inséré dans son ouvrage et qui est

connu par plusieurs exemplaires 5 * * (fig. 8).

1 Cf. Unger, of). cit., p. 265-266 ; A. van Millingen, of). cit., p. 296, ^98; Mordtmann,t>/>. cit,, p. 58 - 59 ; Zanotti, of). cit., p. 24.

- V. plus haut, p. 42 n. 4.

1 Cf. Unger, of). cit., p. 266.

4 V. plus haut, p. 42.

Cf. Mord!mann, of). cit,, p. 44, y 3 . Ces anciens plans, qui sont plutôt des vues à vol d’oiseau, indiquent plus ou moins exactement 1 emplacement des principaux édifices, mais en altérant presque toujours leur physionomie monumentale. Ce spnt de curieux amalgames de fantaisie et de vérité. O11 doit les utiliser avec beaucoup de circonspection, car on ne peut discerner dans ces reproductions la part

de l’observation originale, de l'érudition livresque et de l’imagination

pure. Ainsi un de ces plans reproduit un certain nombre des monu¬

ments byzantins, mais omet plusieurs de ceux figurant sur celui de

A l’intérieur de la ville Buondelmonti a remarqué une rue à colonnades, conduisant à Sainte-Sophie et, près de cette église et de la statue équestre de Justinien, une rangée de six grandes colonnes, au delà desquelles, vers le sud, s’étend l’Hippodrome. Ces colonnes devaient être les derniers restes de la place, qui s’étendait sur. le côté méridional de la Grande Église et devant le Grand Palais. Cette place de l’Augustéon avec les colonnades, qui la bordaient, les édifices, qui l’entouraient, formait autrefois un des plus beaux ensembles de la capitale 1 .

Le voyageur florentin ajoute : « En tête de l’Hippodrome se dressènt vingt-quatre colonnes, sur lesquelles prenaient autrefois place l’empereur et les grands dignitaires. Sur les deux côtés étaient des gradins de marbre destinés au peuple. » Le Cirque est divisé dans le sens de sa longueur par un mur peu élevé (la spinci) sur lequel s’élèvent l’Obélisque de

Buondelmonti, bien qu'ils existassent encore (cf. Caedicius, Ancien plan de Constantinople, imprimé entre 1566 et 1674, Constantinople, s* d-, p, 1-2)* On trouve une liste assez complète de ces plans anciens dans E. Oberhummer, Konstantinopel unter Suleiman dem Grossen aufqenommen im Jahre 1 55 g dur ch Melchior Lorichs ans Flensburg , Munich, 1902, p. 18. On peut y ajouter un plan ressemblant à celui de Buondelmonti publié par A. du Pinet, Plantz, pourtraitz et descriptions de plusieurs villes et forteresses, Lyon, 1664, p. 246- 247 ; et une vue, en couleurs, assez fantaisiste, insérée dans la Notifia ut raque cum Orient is tum Occidentis, Bâle, i 552 , fol. 3 v°. Ces plans, qui sont en réalité des vues perspectives, ne doivent pas être confondus avec les plans levés suivant les méthodes modernes. Sur ces plans v. E. Oberhummer, Art. Gonstantînopolîs dans Pauly- Wissowa, Real-Encyclopcidie , p. 1012-101 3 . On ajoutera à cette liste le plan de Constantinople au moyen âge composé d’après S. Vyzantios, Paspatis, Mordtmann, van Millingen, Gedeon et les recherches personnelles de E. M. Antoniadis, dans la récente publication de ce dernier, 'Mîx-ppaatç "Aytaç Sosuaç, t, I, Athènes, 1907? pi- 11.

1 Cf. J. Ebersolt, Le Grand Palais de Constantinople , p. 14 s.

Théoclose, l’Obélisque de pierre et « les trois serpents de bronze entrelacés; de leurs gueules ouvertes sortaient, dit-on, de l'eau, du vin et du lait destinés aux

combattants, mais seulement les jours où les joutes avaient lieu ». L’extrémité de la spin a était encore occupée par quatre colonnes basses.

L’intéressante observation sur la Colonne serpentine ne doit pas être prise à la lettre. Mais elle a été confirmée en partie par la fouille, qui fut faite au xix' 1 siècle au pied du monument. On mit à découvert une conduite d’eau, qui aboutissait à la Colonne. Celle-ci de- Fir.. 11.' Relief de Porphyrios

.. * . ... : (côté ouest).

vait etre utilisée

comme fontaine à l’époque byzantine 1 . Les quatre colonnes basses signalées à l’extrémité de la spin a ,

1 Cl'. O. Frick, Pas tioftel (Jahdriïcher tiïr 1^57-1860, p, 55 ü).

piatueische fVeihgeschenk zit Konstanti* classisclie Philologie, Ml Supplément ha ntl-

sont sans doute Tédicule formé d’une plate-forme soutenue par quatre colonnettes, qui apparaît sur le

bas-relief du socle de l’Obélisque de Théodose. On

remarque aussi, aux deux extrémités de la carrière, les deux bornes ( metae ), qui sont un triple cône sur un soubassement circulairè i (fig. 9).

La description de Buondelmonti confirme et complète celle dé Clavijo. En tête du Cirque, à l’endroit où l’empereur assistait aux jeux, se dressaient vingt-

quatre colonnes, la « rangée de colonnes » signalée

par l’ambassadeur castillan 2 . C’est donc du côté des Carceres , que s’élevaient la tribune impériale et le Cathisma 3 .

Buondelmonti est encore surpris par la quantité de colonnes qui décorent la ville. Outre celles de Justinien, d’Arcadius et de Théodose (sur ces deux der-

1 Cf. Ch. Texier, Phialè ou fontaine de l’Hippodrome (Revue Archéologique, 1845, t. II, i, p. 145, pl. 28, 29). Sur ces reliefs on voit aussi les deux bornes formées d’un soubassement circulaire surmonté de trois cônes.

2 V. plus haut, p. 5 o. La plate-forme signalée par Clavijo près de cette colonnade était l’endroit où l’empereur assistait aux jeux. Elle ■ ne doit pas être confondue avec celle qui est représentée sur le bas relief de l’Obélisque. Celle-ci apparaît, en effet, sur le mur ‘de la .y pina, qui est figurée dans toute son étendue.

3 Cf. J. Ebersolt, op. cit ., p. i 3 - 14 , 157 n. 2. La ligne des Carceres est bien déterminée sur une gravure ancienne reproduite par Onuffio Panvinio (Sur cette gravure v. plus bas p. 63 ). D’après Texier Joc. cit., p. 143) on voyait encore au milieu du siècle dernier les ruines des Carceres à la surface du. sol du côté de la rue Divan. La loge impériale 11e se trouvait donc pas comme à Rome sur une des longues lignes des gradins (cf. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités , Art. Circus, t. I, p. 1187 s.). Elle était située du côté des Carceres, c’est-à-dire du côté peipendi cul aire à l’épine. La tribune impériale se trouvait peut-être non au centre, mais sur le côté du Cathisma (cf. J. Malalas, Chronicon,W\, éd. Bonn, p. 35 i ,352 : L. de Beylié, IJ Habitation byzantine, Paris, 1902, p. 111.)

nières étaient représentés les « hauts faits des empereurs »), il mentionne « une Colonne de la Croix, près de laquelle se dressent quatre colonnes de porphyre, qui portaient autant de chevaux dorés que les Vénitiens prirent, et transportèrent jadis dans leur patrie et qu’ils placèrent dans l’église de Saint-Marc ». Près de l’église des Saints-Apôtres se dressait une autre colonne « dont le sommet porte un ange de bronze et l’empereur Constantin à genoux ». De ces œuvres d’art, une seule est restée intacte, ce sont les quatre chevaux de Saint-Marc, qui, d’après une tradition, avaient été rapportés de Chio par Théodose II (408-450) et qui furent placés à l’Hippodrome *.

Quant aux églises, le voyageur florentin en signale quelques-unes brièvement. Il les a beaucoup admirées ; mais il y en a tellement, dit-il, qu’il est difficile de les dénombrer. Il a vu spécialement l’église des Saints-Apôtres, qui, « déjà ruinée par le temps, renferme les somptueux tombeaux des empereurs taillés .

dans du marbre pourpre, notamment le vaste sarcophage de Constantin ». Les vastes citernes étaient aussi « réduites en ruine par le temps ; dans chacune d’elles on avait planté des vignes 2 ».

1 Cf. Th. Preger, Scrip tores originum Constantinopolitanarum , t. II, Leipzig, 1907, p. 190 ; O. M. Dalton, Byzantine Art and Archaeology, Oxford, 1911, p. 125 . Sur remplacement des piliers des chevaux de bronze v. plus bas..

- Cf. E. Legrand, op. cit p. 85-89, Cette version grecque, publiée d’après un manuscrit du Sérail, améliore le texte du Liber insularum Archipclagi publié par L. de Sinner, Berne, Leipzig, Berlin, 1824. Les seize phototypies placées à la fin de l’édition Legrand, dontl’une est une vue cavalière de Constantinople, sont empruntées à un manuscrit latin de la Bibliothèque nationale, contenant le texte du Liber insularum . La description de Constantinople par Buondelmonti se trouve aussi dans l’édit, de Bonn, à la suite de J. Cinname et de Nicéphore Bryennios, p. 179 s.

CONSTANT!NOPLE BYZANTINE

Ainsi des motifs de piété ne conduisent plus seuls en Orient les voyageurs. Les uns y sont attirés parle désir de voir et de s’instruire. D’autres y viennent aussi pour des raisons politiques. C’est ainsi que Messire Ghillebert de Lannoy, seigneur de Santés, de Villerval, deTronchiennes, de Beaumont et de Wahégnies, fit, de 1403 à 1408, un voyage de pèlerin et de gentilhomme en Orient, dans la suite du sénéchal de Hainaut. En 1421, il y retourne, chargé d’une mission politique par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, par le roi d’Angleterre, Henri V, et par Charles VI,

roi de France. Au cours de son premier voyage il était allé déjà « en Constantirioble, devers l’empereur ». Pendant son second séjour il voit encore Manuel II Paléologue, qui lui montre, outre les « dignes reliques », « les merveilles et anciennetés de la ville et des églises ». Il est regrettable qu’il n’ait pas insisté davantage sur ces dernières dans ses mémoires, les Voyages et Ambassades , où il fait preuve de qualités d’observation et de netteté 1 .

Quelques années plus tard Bertrandon de la Broquière, premier écuyer tranchant et conseiller de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, reçoit une mission diplomatique. A son retour, il est invité par son maître à rédiger la relation de son voyage, dont il lui fait hommage en 1467. Bertrandon s’embarque à Venise, en 1432, et débarque à Jaffa avec plusieurs pèlerins. Il se rend à Jérusalem et au mont Sinaï. Puis, traversant la Syrie et l’Asie Mineure, il arrive à Cons-

1 Cf. CH. Pot vin, QJuvres de Ghillebert de Lannoy , voyageur > diplomate et moraliste, Louvain, 187S, p. XI s., ii, 65 ;cf. Ch. Schefer, Le Voyage de la sainte cité de Jérusalem , Paris, 1882, p, II s.

ET les voyageurs du levant

tantinople. Il quitte la capitale le 23 janvier 1433 et revient en Bourgogne par la route de terre : Andrinople, Philippbpoli, Belgrade, Bude,. Vienne et la Bavière.

A Constantinople, l’envoyé de Philippe le Bon est

reçu par Jean VIÎI Paléologue, qui le fit questionner sur « la Pucelle », sur Jeanne d’Arc, dont la renommée était parvenue jusqu’en Orient. Bertrandon décrit ainsi l’aspect général de la ville : « Et est çeste cité cy faicte par villaiges et y a beaucop plus de. vuyde que de plain. » La ville était donc formée à cette époque d’agglomérations, séparées par de grands espaces cultivés. Le voyageur a. vu sur les bords de la Marmara « ung petit havre pour mettre 111 ou IIÏI galées du costé du midi, assés près d’une porte ». Ï1 s’agit du port du Boucoléon, signalé déjà par d’autres pèlerins 1 . Près de Saint-Sophie, la « maistresse eglise » dont il admire « les portes d’airain haultes et larges, les pilliers gros et de plusieurs couleurs », il a vu la Colonne de Justinien, qu’il iden tifie à tort avec celle de Constantin, sur « ung moult hault pillier de pierres quarrées où il y a des lettres escriptes ». Ainsi la statue équestre portait sur sa base quadrangulaire une inscription, qui avait échappé aux autres voyageurs 2 .

Près de cette Colonne se dressaient d’autres piliers, qui supportaient autrefois les chevaux de bronze. « lesquelz sont maintenant à Venize ». Les piliers des chevaux de Saint-Marc, qui se trouvaient au

1 V. plus haut, p. 42, 53 .

1 V. plus haut, p. 3 o.

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