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CHAPITRE II

Les Voyageurs du Levant pendant la Renaissance (du milieu du XV e siècle au milieu du XVI Ü siècle)

Mohammed II et les artistes italiens : Matteo de’ Pasti ; Gentile Bellini, son activité à Constantinople. Les attardés du moyen âge : le pèlerin Arnold von Harff, l’Anonyme vénitien. Une pléiade d’explorateurs ; les-premières investigations : Jérôme Maurand, Pierre Gylli, André Thevet, Guillaume Postel, Pierre Belon. L’ambassadeur Gabriel d’Aramon ; ses secrétaires et attachés : Jehan Chesnau, Jaques Gassot, Nicolas de Nicolay. L’artiste Pieter Koeck van Aalst. — L’Hippodrome avant i 55 o ; la statue d’Hercule ; le grand portique circulaire. Autres oeuvres d’art subsistant à cettç époque et disparues depuis,

Lorsque, le 3o mai 1453, Mohammed II eut pénétré

dans la ville par la brèche ouverte dans la vieille muraille byzantine *, son premier acte fut de se rendre à Sainte-Sophie pour en prendre possession. La Grande Eglise était, en effet, comme l'emblème de l’empire

1 L’histoire de la prise de Constantinople par les Ottomans a fait l’objet de plusieurs travaux. Le plus récent est celui de M. G. Schlumherger, Le siège , la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453 , Paris, 1914.

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d’Orient, le sanctuaire qui attirait à lui les hommes de toutes les parties du monde, qu'ils fussent chrétiens ou musulmans. Qu’allait devenir la ville sous le joug turc? Les vainqueurs, dans leur rage de destruction, allaient-ils anéantir d’un seul coup l’œuvre de tant de générations ? Les hommes ne peuvent rayer des annales de l’histoire un pays, qui a derrière lui des siècles de culture. Les monuments, qui échappent à la destruction, sont toujours là comme des témoins muets, évoquarit malgré tout un passé qu’on ne peut

effacer. Si Sainte-Sophie est convertie en mosquée, elle n’en reste pas moins l’église de Justinien. Si Constantinople a passé en d’autres mains, elle restera toujours pour l’homme averti la capitale des Césars byzantins ; et les voyageurs viendront jusqu’à la fin des siècles y chercher les vestiges d’un passé, qiii rie fut ni sans gloire, ni sans grandeur.

Malgré les difficultés d’un long voyage, qui jusqu’aux temps modernes présentait toujours des dan-

gers par suite de l'insécurité des routes maritimes et terrestres, malgré les difficultés qu’on éprouvait de la part des autorités, qui veillaient avec un soin trop

jaloux sur les monuments, ceux qui voyagent par

désir de savoir sont de plus en plus nombreux. Le grand souffle de la Renaissance passe sur l’Europe. Les hommes du xvi° siècle sont animés du désir de connaître ce jeune empire ottoman, ces mœurs musulniaries, si différentes des leurs. Mais ils recherchent aussi les souvenirs de l’âge précédent. Un fait nouveau apparaît. Constantinople devient un centre d’attraction pour les artistes. Et la liste est longue des peintres, qui sont venus chercher l’inspiration sur les rives du Bosphore. Si leurs dessins évoquent

surtout les souvenirs de l'ancienne Turquie, ils ont

parfois mis à profit leur séjour pour dessiner les monuments anciens, épars dans la ville turque.

Un des premiers artistes qui vint à Constantinople est Matteo deVPasti de Vérone, qui travailla sous le règne de Mohammed II; mais ses œuvres ne sont point connues 1 . Plus favorisé que le peintre et médailleur de Vérone, Gentile Bellini quitte Venise le 3 septembre 1479 , débarque à Constantinople vers la (in du mois et y reste jusqu’aux derniers jours de L'année 1480 . Il fit le portrait et la médaille du sultan, dont l’authenticité est certaine 2 . Le peintre vénitien avait sous les yeux de remarquables spécimens de l’art byzantin. Et, comme il était honoré de l’amitié du sultan, qui devait lui faciliter le travail et les études en plein air, on lui a attribué, sans raison bien certaine, des dessins plus ou moins fidèles d’une Colonne impériale, qui serait la Colonne de Théodose d’après les uns, la Colonne d’Arcadius d’après les autres 3 .

1 Cf. L. Thuasne, Gentile Bellini et Sultan Mohammed 11, Paris, «888, p. îo-12 ; Th. Wiegand, lier Hippodrom von Konstantinopel zur Zeit Suleimans d* Gr. (Jalirbuch des Kaiserlich. deutschen arehaeologischen Instituts, t. XXIII, 1908, p. 4).

- Cf. L. Thiiasne, op . c/ 7 ., p. i 3 s., 46. Les dessins du Musée britannique reproduits dans cet ouvrage, ne paraissent pas avoir été exécutés par Bellini. A. Yenturi les attribue à Pinturicchio ; cf. L. Dorez, Itinéraire de Jérôme Maurand d’Antibes à Constantinople , Paris, 1901, p. LV1I. O11 attribue aussi à Gentile Bellini une miniature représentant un Turc assis et écrivant ; cf. F. Sarre (Jalirbuch der Kôniglich preussischen Kunstsainnilungen, t. XXVII, iqo6, n. 3 o 2 : t. XXVIII, 1907, p. 5 i s.).

’ 1 V. plus haut, p. 22, 40. O11 sait que le Musée du Louvre possédé les dessins d’une colonne, dont une copie est conservée à la Bibliotneque de l’iicole des Béaux-Arls. Ces dessins passent pour reproduire un original exécuté, suivant une tradition, par Gentile Bellini.

Parmi les voyageurs de la Renaissance, il y a encore des attardés du moyen âge. Tel le chevalier Arnold von Harff de Cologne, qui, de 1496 à 1499 ,

Il subsiste bien des incertitudes au sujet de cette attribution, qui repose sur une hypothèse émise par le P. Menestrier. Celui-ci publia ces dessins au xvm c siècle, mais personne avant lui n’avait prononcé le nom de l’artiste vénitien. Les dessins que C. F. Menestrier avait publiés sous le titre Columna Theodosiana quant vulffo historiatam vacant, ab Arcadio imperatore Constat!tinopoli erecta in honorent imperatoris Theodosii junions a Gentile Bellino delineata, nunc prirnum acre sculpta et in XVIII tabulas distributa, Paris, 1702, ont été reproduits par Banduri, Imperium orientale , t. II, Paris, 1711, p. 5 o 7 , 5 o 8 . Ce dernier a reproduit aussi (ibid ., p. 583 ) sous le nom de Columna historiatà, une vue d’ensemble d’une colonne, qui avait été d’abord publiée par du Cange, Constantinopolis christîana , Paris, 1680, p. 78-79. Le dessin original en avait été communiqué à Du Cange par Claude Molinet, chanoine de Sainte-Geneviève à Paris. Dans cette gravure, dont la valeur documentaire est nulle, les uns reconnaissent la Colonne de Théodose, les autres celle d’Arcadius. De toutes manières ce dessin est suspect et paraissait déjà tel à Banduri, qui ne put en retrouver l’original. Quant aux dessins attribués à Gentile Bellini, s’ils paraissent avoir une certaine valeur, les identifications d’édifices anciens proposées par le P. Menestrier sont tout à fait fantaisistes. L’architecture en est de plus toute romaine. Elle prend au contraire un aspect médiéval sur le dessin d’un artiste anonyme provenant de la collection Roger de Gaignières et conservé à la Bibliothèque nationale. Si ce dessin, publié par Geffroy, représente réellement la Colonne d’Arcadius, la question concernant les autres dessins ne pourra être élucidée que lorsque les originaux auront été retrouvés. Cf. E. Müntz, La Colonne Théodosienne à Constantinople (Revue des Etudes grecques, t. I, 1888, p. 3 l 8 s.); F. W. Unger, Ucber die vier Kolossal-Sâulen in Constantinopel (Repertorium fur Kunstwissenschaft, t. Il, 1879, p. 121, •123 s.) ; Quellen der byzantinischen Kunstgeschichte , Vienne, 1878, p. 171, i 83 s. ; Th. Reinacli, Commentaire archéologique sur le poème de Constantin le Rhodien (Revue des Etudes grecques, t. IX, 1896, p. 75 s.) ; L. Thuasne, op. cil., p. 41 s. ; J. Strzygowski, Die Saule des Arkadius in Konstantinopel (Jahrbuch des Kaiserlich deutschen archaeologischen Instituts, t. VII, 1892, p. 243, 247) ; A. Geffroy, La Colonne d'A rcadius à Constantinople (Monuments et Mémoires publiés par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. Il, 1895 p. yio s., 114 s., 121 s.).

accomplit un pèlerinage en Orient. Constantinople lui apparaît comme une « grande et puissante ville », entourée de murs solides. A Sainte-Sophie, il est frappé par le nombre considérable des portes en métal, par la couverture^en plomb des toitures, par l'absence de tout autel, et par les images de saints détruites L Cette première constatation de destruction systématique fut faite sous le règne de Bayezid II (1481 -i 5 l2), le successeur de Mohammed II.

Vers l 543 , un Vénitien longeait les côtes de l’Adriatique et débarquait à Raguse, d’où il gagnait à cheval Sofia et Philippopoli pour atteindre la capitale de Suleïman II le Magnifique (1 520 - 1566 ).

Très intéressé par les choses turques, surtout par la cour

Ecuelu

et le gouvernement du cèle-

bre sultan, il donne néan- Wg. 12. Colonne en por- . , . . phyre de Constantin.

moins quelques renseignements sur la ville et ses

monuments anciens. La cité est pleine de maisons, la plupart en argile èt en bois ; quelques-unes sont en pierre. Elle est remplie de bosquets et d’endroits inhabités où croissent des cyprès et d’autres arbres. Le Vénitien visité le palais de l’empereur Constantin,

1 Cf. E. von Groote, Die Pilgerfahrt des Pif fers Arnold von Harff von Coin, Cologne, -1860, p. 20.3, 204, 208.

C O NST A IN Ti NO P Ui H Y Z A NT1N1 •

qui est en partie ruiné. Ce palais, qui sera signalé plus tard par de nombreux voyageurs et sera attribué par eux sans raison à Constantin, est la ruine connue sous le nom de Tekfour-Séraï k Elle n’était pas alors dans l’état de délabrement où elle se trouve aujourd’hui. Et les voyageurs donneront, on le verra, des indications précieuses sur la structure ancienne de

cet édifice. A l’Hippodrome, l’anonyme italien signale un monument nouveau, un Hercule de bronze provenant de Hongrie 2 . T

En ce moment (1544) arrive une pléiade de voyageurs, Plusieurs sont des savants, qui explorent avec une certaine méthode; tous sont animés du désir de connaître et de faire connaître en Occident cette ville encore si mj^stérieuse.

Un prêtre d’Anti.bes, Jérôme Maurand, se laisse entraîner dans une expédition aventureuse par son

ardent désir de contempler Sainte-Sophie. Il s’embarque comme aumônier à bord de la galère « Réale », le 23 mai 1544, et arrive à Stamboul le 10 août, après avoir visité les îles grecques. Il séjourne un mois dans la capitale, s’embarque à nouveau le 9 septembre 1Ô44 et arrive à Marseille le 5 octobre. Ce court séjour fut mis à profit par l’aumônier, qui maniait non seulement la plume, mais le crayon. 11 a dessiné une vue d’ensemble, très sommaire, il est vrai, de Constan-

tinople, où l’on voit Sainte-Sophie, les murs mari"

TUf0

1 V. plus haut, p. 18.

- Cf. Viaggi fatti da Vinetia alla Tan a, in Per sia, in India el in Costantinopoli, Venise, fol. 121 s., i 3 i-i 32 , i 33 , v« s. A l’Hip¬

podrome le Vénitien a vu aussi la Colonne serpentine et les deux Obélisques. Sur l'Hercule de bronze v. plus bas, p. 88.

lïT LIiS VOYAC.lilJRS '1)U LEVANT

times et les minarets émergeant de la cité d . Un siècle à peine après la prise de la ville par les Turcs, la ville avait pris cet aspect de ville musulmane quelle a conservé depuis. Jérôme Maurand eut des difficultés à copier^l’es inscriptions et à dessiner les monuments antiques;^ du moins il put prendre des notes. II signale, à l’Hippodrome des « colonnes dé marbre de dix-huit palmes de hauteur, d’ordre composite; sur les chapiteaux il y a tout autour des architraves, chose très belle ». 11 voulut copier l’inscription latine de l’Obélisque de Théodose, mais un Turc Tempêche d’achever sa transcription.

A Sainte-Sophie, il est arrêté à l’entrée par un imam, qui l’injurie; mais il réussit à le calmer en lui donnant (( trente aspres ». Moyennant cette somme, il peut visiter l’ancienne église, but et espoir de son voyage. Il donne ici libre cours à son enthousiasme; et l’on sent dans son récit le désir d’exciter dans I*esprit du lecteur l’admiration intense qu’il a éprouvée devant cette « si grande, riche et très belle merveille, une des sept du monde ». C’est d’abord le pavement « avec ses grands ronds et fleurs de marbre », brillant comme un miroir; puis, les « colonnes de marbre oriental vermiculé de noir », formant au rez-de-

chaussée un « déambulatoire » ; au-dessous, un autre « déambulatoire » avec un autre rang de colonnes, et « de très belles corniches de. marbre avec de très belles sculptures ». Sur les murs est « peint en mosaïque tout l’Ancien Testament et le Nouveau

1 Cf. L. Dorez, Itinéraire de Jérôme Maurand d'Antibes ù Constantinople, Paris, 1901, pl. XV, fig. 2. Un autre dessin (pl. XVII) représente la Colonne serpentine et les Obélisques de l'Hippodrome.

CONSTANTIN OP U£ BYZA NTIN lî

Testament de main d’excellent maître ». Au sommet de la voûte, « au centre de la cavité, il y a un Dieu le Père au centre d’un soleil de bronze doré » 1 .

En cette même année, 1644, François I er chargeait d’une mission scientifique dans le Levant, un naturaliste, celui qu’on a surnommé le père de la zoologie française, Pierre Gylli, d’Albi 2 . On connaît la vie bien remplie du protégé . de l’évêque de Rodez, Georges d’Armagnac 3 . Elle peut se résumer par les lignes qui

1 Cf. L. Dorez, <?/?. ci/., p. I s., 17-19, 3 ÿ, i 83 , 229, 233 , 241-245, 263 s. A l’Hippodrome Jérôme Mau ranci a vu les deux Obélisques et la Colonne des trois serpents « avec leurs têtes ouvertes en triangle. » A Sainte-Sophie il signale encore les monogrammes de Justinien, et une table d’or, large cPune palme et longue de deux, encastrée dans le mur, et où sont sculptées ces paroles en lettres anciennes :

« Christus nas ci fur ex Virgine, in eum credo ,tèmpore Çdnstantini ci 1 rênes imfieraior ibus (sic), o sol ifier uni (sic) me viciebis » (ci, ibid p. 247), : — Cette inscription date du règne de Constantin VI et de sa mère Pimpératrice Irène (7S0-790), qui sont représentés sur les monnaies (cf. J. Sabatier, Description générale des monnaies byzantines, t. II, Paris, 1862, p. 68-69, pl* XLI). Ô41 sait que les inscriptions latines se perpétuèrent longtemps sur les monnaies. On en trouve encore dans la seconde moitié du xi ,f siècle, (ef. K. Krumbâcher, Geschichte der byzantinischen Litteratur, Munich, 1897» p. 4). Les fautes, imperaforibtïs, pour impera forum , et ifterum, pour i fer u ni, peuvent être attribuées à Pauteur de l’inscription, le latin n’étant plus d’un usage courant dans la seconde moitié du vui^ siècle. Cette inscription, ciselée dans une lame d’or et encastrée dans le mur, était une profession de foi. Le chrétien affirme sa croyance au Christ, né de la Vierge, et sa foi en une vie à venir. Quand le Christ est né, Pu ni vers a été illuminé; dans l’autre vie la lumière brillera de nouveau sur les justes; cf, Forcellini Lexicon, s. v.^sol; P. Guéranger ç L’année liturgique, t. I, Paris, 1895, p* 257 s.

- Son vrai nom est Gylli, en latin Gyllius ; v* les vers à la fin de la dédicace du De Bosporo Thracio, Lyon, i 56 i ; cf. L. Dorez, op. cît *, p. LIII. J. Strzygowski (Jahrbuch des Kaiserlich deutsclien archaeologischen Instituts, t. VIII, 1893, p. 19) a eu bien tort, vraiment, de l’appeler un « savant hollandais ».

:î Cf. E. T. Hamy, Le père de la zoologie française, Pierre Gilles^ d’Albi (Nouvelles Archives du Muséum d’histoire naturelle, IV r: série, t. Il, 1900, p, 1 s.)

HT LES VOYAGEURS OU LEVANT

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74 CONSTANTINOPIÆ 1ÏYZANTINK

terminent ‘l’un de ses principaux ouvrages : « C’est ma ténacité, c’est l’honnêteté de 111a tâche qui m’ont toujours poussé et soutenu, confirmant ce jugement des Platoniciens, qui enseignent qu’il n’y a de limite à la recherche du vrai que sa découverte, et qu’il est honteux de se plaindre quand ce que l’on cherche est si beau. »

Arrivé à Constantinople, il comprend . aussitôt quelle doit être sa tâche, Chaque jour, dit-il, des monuments anciens sont détruits;'un vieillard ne se rappelle même plus ce qu’il a vu étant enfant. Le nom des lieux où s’élevaient ces édifices est même oublié. Ce n’est pas sans peine qu’il explore la ville. Non seulement les Turcs mais les Grecs eux-mêmes font obstacle à ses recherches 1 . Mais il surmonte ces difficultés, car tout l’intéresse : des monuments an-

ciens à décrire, des mœurs curieuses à observer et une mer d’une richesse surabondante.

De l544 à l547, il se livre à ses recherches avec assiduité; mais, à bout de ressources, il est obligé de s’enrôler comme soldat dans les troupes de. Suleïman II, qui était alors en guerre avec la Perse. L’armée turque s’étant mise en campagne en mars 1548, Gylli vient prendre ses quartiers d’hiver à Alep ; là, il écrit à ses amis, qui lui envoient de l’argent pour acheter son congé. M. d’Aramon, l’ambassadeur du roi, qui avait aussi accompagné l’expédition du sultan en Perse prend avec lui Gylli, enfin libéré, et l’em-

1 Cf/ Petrî Gyllii De topographia Constantinopoleos et de il lin s antîquitatibus libri quatuor, Lyon, i56l, p. 242 s.

2 Cf. Elephanti nova descriptio mis sa. ad reverendissimum car dinalem Armaignacum ex urbe Berrhoea Syriaca authorè Poire Gillio* Cette lettre est insérée à la suite de l’ouvrage de P. Gillius, Aeliani de Historia animaiium libri XV11, Lyon, i565, p. 499.

IÏT LES VOYAGEURS DU LEVANT

mène en Palestine et en Égypte, d’où il regagne, par Jérusalem, la Syrie et l’Asie Mineure, Constantinople où il arrive en janvier i55o J . Pierre Gylli revient en France la même année. À peine arrivé, il se rend à Rome, chez,son protecteur, le cardinal d’Armagnac. 11 était occupé à mettre en ordre ses notes de voyage, lorsqu’une fièvre violente l’enleva, eni555, à l’âge de de soixante-cinq ans. L’infatigable explorateur de la Nouvelle Rome trouva son repos dans l’Ancienne Rome, où son bienfaisant « patron et Mécène » lui fit élever, un tombeau Son neveu Antoine Gylli édita, en i56l, les deux ouvrages de son oncle, le Bosphore de Thrace 1 2 3 et la Topographie de Constantinople , et les dédia à Georges d’Armagnac.

Pierre Gylli met d’abord en relief avec une netteté singulière la situation générale de la ville. Il n’y a rien de comparable au « Bosphore, qui s’écoule couronné de collines s’élevant insensiblement sur des vallées de la plus douce pente, partout ombragées de bosquets, partout chargées de vergers, enrichies d’arbrisseaux, de fleurs, de fruits et de jardins fer-

tilès ». Quant à Byzance, « le premier et le plus rare de ses avantages est d’être entourée de trois mers riches en ports excellents : la Propontide au Midi, le détroit du Bosphore à l’Orient, au. septentrion son propre port, golfe très sûr ». — « Toutes les villes du

1 Cf. J. Cliesnau, Voyage de M. d’Aramon en Perse, en 154S, dans J. Chesnau, Le Voyage de M. d’Aramon, ambassadeur pour le Boy. en Levant, édit, par Ch. Schefer, Paris, 1887 , p. 55 s., i5o.

2 Cf. P. Gylliî De Topographia Constantinopoleos et de illius antiquitatibus libri quatuor, Lyon, l56i, préface.

:i Cf. P. Gvîlii De Bosporo Tbracio libri très, Lyon, i56i.

monde périront, mais tant qu’il y aura des hommes, celle-ci sera immortelle » 4 .

Pour la première fois, Constantinople est l’objet d’une étude systématique. Ce n’est plus une simple relation de voyage, mais un livre ordonné. Après avoir retracé l’histoire de la fondation de Byzance, l’auteur décrit les monuments, colline après colline, région après région, et s’efforce de faire une monographie de chaque édifice existant ou disparu. Il cite une quantité d’auteurs anciens et fait preuve d’une érudition considérable pour son époque, bien qu’il n’ait pas pris le soin de donner les références exactes des sources. Là où son ouvrage présente, peut-être le plus d’intérêt pour nous, c’est quand il décrit ce qu’il a vu. Car son regard a une singulière acuité, lorsqu’il n’a pas été gêné dans ses observations. Sijson érudition a été dépassée, il n’en demeure pas moins un des auteurs qui fut le plus consulté ail xvi° siècle et aux siècles suivants, et qui reste une autorité incontestable pour tous ceux qui s’intéressent aux choses de Byzance.

De Sainte-Sophie, il fait une description exacte au point de vue architectural et mentionne à plusieurs reprises les mosaïques d’or, mais sans les décrire. Il donne pour la première fois des renseignements précis sur les monuments de l’Hippodrome : ce sont d’abord l’Obélisque de Théodose et l’Obélisque de pierre, dont il a copié les inscriptions -. Sur la même

1 Cf. Description du Bosphore et de la ville de Constantinople traduite de Pierre Gilles par le comte d’Hauterive dans Huchon, Collection des Chroniques nationales françaises, t. IlI, Paris, 1828 , p. 307 , 3i3, 321.

2 Çf. P. Gyllii De topographia Constantînopoleos, Lyon, i56i, p. 64 s., 83 s., 87 - 89 .

ET LES VOYAGEURS DU LEVA NI

ligne que ces obélisques, dans l’axe longitudinal du Cirque, il indique sept colonnes. L’une en marbre sur laquelle Ibrahim pacha avait placé une statue d’Hercule en bronze, provenant de Hongrie et qui lut renversée par les Turcs après la mort du pacha. Une

autre colonne de bronze est celle aux trois serpents, bien connue. Il existait donc dans la première moitié dji xvi e siècle sur là spina de l’Hippodrome six colonnes, qui ont disparu 1 . Mais il y a plus. Quand Pierre Gyllî arriva à Constantinople, l’Hippodrome n’avàit pas l’aspect dénudé de l'actuelle place de l’At- Meïdari. Du côté de la mer de Marmara, au-dessus des substrüctioiis du Cirque (fïg. 13), subsistait toujours un portique de dix-sept colonnes en marbre blanc, avec leur base, leur chapiteau corinthien, soutenant uné architrave (fig. l5). Ces colonnes furent renversées pendant le séjour de l’explorateur pour édifier un hospice de sultan Suleïman. « Et maintenant, dit-il, le Cirque de Constantinople est dépouillé de tous ces ornements » 2 .

Non loin de là un autre monument avait également disparu, la Colonne de Justinien, qui avait excité l’admiration de tous les voyageurs de l’âge précédent.

Gylli n’en vit" plus que la base, près de l’angle sud-

ouest de Sainte-Sophie* 1 . Près de cette église, sur

1 Cf. Ibid., p. 89-91.

2 Cf. Ibid., p. 91-92, 94.

3 Cf. Ibid., p. lo 3 . Sur une vue à vol d'oiseau publiée par Hartmann Schedel dans sa Weltchronik, Nuremberg, 1493, on aperçoit la Colonne de Justinien, et 011 lit sur la gravure que, le 12 juillet 1490, une violenté tempête s’étant abattue sur Constantinople y avait causé de grands dégâts ; une partie de la Colonne de l’empereur Constantin serait tombée à cette date. Comme la Colonne en porphyre de Constantin existe encore, il s’agirait de la Colonne dé Justinien.

.ni;

UT LES VOYAGEURS l)U LEVANT

'ancienne place de l’Augustéon, il signale encore .ept colonnes corinthiennes; sur le fût de Tune d’elles était inscrit le nom de Constantin le Grand, iivec son étendard et l’inscription : sv toûtco v'xa. Et Y auteur y voit fort justement les restes du portique, qui entourait autrefois cette place célèbre 1 . La

l r ig. 1 5 ,’L’Hippodronie’daprès le dessin de, Pieter KoeckTvan Aalst.

Colonne en porphyre sur l’emplacement de l’ancien lorum de Constantin n’avait pas alors sa base en tou-

(■ette dernière serait donc tombée une cinquantaine d’années avant I arrivée de Pierre Gylli. Cf. von Loga» Die Stâdteansichfen in Dnrtmnn Schede/s Wcltehronik (Jahrbuch der Kdnîglich preussisrhen Kunstsammkmgen, t* IX* 1S88, p* 194). Une autre vue de la même Chronique a été publiée par Th, Reinnch (Revue des Etudes grecques» t. IX, p, tua).

Cf, Gyllii, cii> % p, '(>n sait que [Constantin avait

rée d’un grossier revêtement de maçonnerie (fig. 12 ). Son soubassement dégagé reposait sur quatre degrés en marbre 1 .

Gylli a assisté à la disparition d’autres œuvres d’art. Sur la première colline il a vu, près de la manufacture de verrerie du sultan, un obélisque en pierre thébaïque, qui fut renversé bientôt après et acheté par un noble Vénitien 2 . Sur la cinquième colline se dressait une colonne de marbre, surmontée d’un

chapiteau corinthien. Notre voyageur la vit trans-

porter pour servir à l’érection de la mosquée de Sultan Suleïman a . Sur la quatrième coltine il signale une colonne toute semblable à la précédente, et ayant sa. base décorée d’un cercle de laurier, semblable à celui delà Colonne d’Arcadius 4 .

Cette dernière, le savant d’Albi put l’étudier à loisir. Il en mesure les pierres les unes après les autres ; il compte les marches de rescalier intérieur,

qui donnait accès au sommet. Mais ce travail minu-

tieux, il ne peut l’accomplir qu’à l’intérieur de la

érigé sur la place de l’Augustéon la statue de sa mère l’Augusta Hélène; et, J, Ebersolt, Le Grand Palais de Constantinople , p. 14, O11 pourrait voir dans la colonne, signalée par Gylli, la base de cette statue; les six autres colonnes seraient les mêmes que I 3 uondelmonti avait déjà vues. (V. plus haut, p, 54).

1 Gf. P. Gyllii, op . cif*, p. 140-144.

2 Cf. Ibid p, 34.

Cf. Ibid p. 86, i 83 . A cet endroit s’ une colonne, qui avait .donné au quartier le nom d’Exokkmiôn ou d’Exakionion. Il n’est pas certain que. celle, qui a été vue par Gylli fût celle-là. Plusieurs autres sont signalées à côté; cf, Th. Preger Scriptores originum Constantinopoliianarum, t. II, p. 180-181 ; A. van Millingen, Byzantine Constantinople , p. 18-20 ; Mordtmann* Esquisse topographique de Constantinople > p. 72,

A Cf. P, (ïyHii, op % cit. y p. 196,

élevait à l’époque byzantine

Colonne, et non pas à l’extérieur, craignant d’être empêché par les Turcs. Sa description très détaillée serait plus intéressante s’il avait donné des indications sur les sculptures qui ornaient le fût. Il se contente à ce propos de mentionner les « combats variés ». et de noter sa ressemblance avec la Colonne TrajaneL. Quant à la Colonne de Théodose, qui était imitée aussi de cette dernière, elle n’existait plus. Le désastre avait eu lieu avant l’arrivée du naturaliste 1 2 .

Sur les autres monuments il réunit surtout les ren^seignements puisés chez les historiens, et sa description est souvent très sommaire 3 4 . Sans doute il n’a

pas eu ses entrées libres dans tous les sanctuaires. Près de l’endroit où s’élevait l’église des Saints- Apôtres, il a vu un sarcophage en porphyre, vide et

sans couvercle, que les Grecs et les Turcs disaient

être celui de Constantin le Grand L Aux Blachernes, il a remarqué encore des vestiges de la célèbre église de la Vierge 5 , où les pèlerins du moyen âge étaient tous allés baiser avec ferveur « la châsse contenant la tunique et la ceinture de la très sainte Vierge » 6 . De l’église des Saints-Apôtres, il ne restait aucune trace sur le sol. Mohammed II l’avait complètement rasée pour construire sa grande mosquée.

Si Pierre Gylli ne fait qu’indiquer l’existence de

1 Cf. Ibid., 'p. 207-211.

3 Cf. Ibid., p. 160.

:t Cf. Ibid., p. q 5 s., iq 5 , 217.

4 Cf. Ibid., p. i 83 .

4 Cf. Ibid., p. 204.

b Cf. Itinéraires russes en Orient, traduits par M" ,e B. de Khitrowo p. 124, i 36 , i 63 , 204; Chr. Loparev (Vizantijskij Vremennik, t. 11 ^95, p. 58 l s.); N. P. Kondâkov, Vizantijskija Tserkvi i Pamjat iitki Konstantinopolja, p. 17 s.

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