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II. — Les palais impériaux

Depuis que, vers le milieu du XIXe siècle, le sultan Abdul-Medjid a quitté le Vieux Sérail qui pendant près de quatre cents ans avait été la résidence des souverains ottomans, c'est en dehors de Stamboul qu’il faut aller chercher les palais impériaux d’aujourd’hui. Dolma-bagtché, le plus ancien d’entre eux — il fut construit en 1853 — développe le long du Bosphore, sur un quai de marbre de plus de 600 mètres, ses pompeuses façades à l’italienne, où des portiques couronnés de frontons triangulaires alternent symétriquement avec les lignes horizontales des terrasses. Toute la construction, très blanche, est enguirlandée et parée d’une ornementation trop compliquée, trop riche, qui lui donne, je ne sais pourquoi, l’air d’une pièce de pâtisserie admirablement réussie. Trois arcs de triomphe non moins magnifiques s’élèvent devant l’entrée principale et sur les côtés du palais. L’intérieur est d’un luxe non moins éclatant, trop chargé, trop doré, trop banal, où l’on sent que, pour faire de la beauté, on a cru suffisant d’étaler de la richesse. Ce ne sont partout qu’escaliers de marbre à double révolution très compliquée, que- grands halls remplis de pompeux lampadaires de cristal et d’or- On vante les dimensions et le faste de l’immense salle du trône, toute ruisselante de dorures, qui occupe tout le pavillon central de l’édifice et qui est, dit-on, la plus vaste salle de l’Europe. On vante la salle du. bain romain toute tapissée de plaques de marbre et d’albâtre ajourées en dentelles. On montre à Dolma-bagtché d’autres curiosités encore, comme la galerie de tableaux, étrangement médiocre, que les sultans ont tenu à honneur de se constituer. Tout cela, d’un luxe criard, d’une coûteuse et inutile splendeur, atteste plus de grandes prétentions que de réussites heureuses et mérite peu de retenir l’attention : et sans doute le charme principal de ce palais énorme est-il dans la vue admirable qu’on a de ses fenêtres sur le Bosphore lumineux et sur la côte d’Asie.

On dît que le palais de Tcheragan, bâti entre 1863 et 1867 au rivage du Bosphore, était, par les vastes proportions de ses appartements de parade, par la richesse de sa décoration sculptée, par la magnificence de ses façades de marbre, supérieur encore à Dolma-bagtché : je crains que ce ne soit là

un assez médiocre compliment. Mais de ce palais tragique, où fut assassiné le sultan Abdul-Aziz, où fut interné son successeur Mourad après sa déposition, il ne reste aujourd’hui que le souvenir. Il a .été, après avoir servi de lieu de réunion au Parlement turc, complètementdétruit il y a une quinzaine -d’années par un incendie.

Le palais de Beylerbey, qu’Abdul-Aziz fit en 1865 construire sur la rive •asiatique, est, dans sa somptuosité, d’une élégance plus raffinée et d’un goût plus délicat. Le parc qui l’entoure, plein d’eaux courantes, de statues •de bronze et de marbre, de pavillons charmants, est fort beau : et le décor de montagnes sur lequel se détache la blanche façade de marbre du palais,

Palais de Dolma-bagtché. cliché Ludwigsohn.

l’eau limpide où elle se mire, lui donnent, entre les ombrages qui l’encadrent, un aspect infiniment séduisant. On vante la magnificence prodigieuse de la décoration des appartements, la splendeur du grand escalier, la richesse de la salle de réception du premier étage, et on les proclame des chefsd’œuvre de l’architecture orientale moderne. C’est beaucoup dire sans doute : mais on accordera volontiers que, de tous les palais récents, Beylerbey assurément est le plus plaisant et le mieux réussi.

Depuis Abdul-Hamid, le sultan habite le palais d’Yldiz-Kiosk, qui s’élève sur les collines, au-dessusde Dolma-bagtché. Comme jadis le palais desempereurs byzantins, cette résidence impériale comprend, autour de la demeure, relativement assez petite, du prince, un grand nombre d’autres constructions •éparses dans le vaste parc, clos de murs comme une forteresse, qui entoure le palais. C’est, parmi les arbres et les fleurs, le pavillon du harem ; ce sont d’autres kiosques, et des écuries, et un manège, et des bureaux, et des

casernes, et des édifices où est logée la domesticité innombrable du palais. Tout cela, comme les autres palais, est construit dans le style ordinaire de la renaissance néo-turque, qui a produit, vers le même temps, les mosquées, assez élégantes d’ailleurs dans leur richesse un peu chargée, de la Validé près de Dolma-bagtché et de la Hamidié bâtie en 1895 en face de l’entrée d’Yldiz. Mais, sans méconnaître les qualités que parfois ces constructions révèlent, si l’on veut retrouver vraiment quelque chose de l’aspect des palais impériaux, quelque chose de la splendeur de la Turquie d’autrefois, c est ailleurs qu’il faut aller, dans ce Vieux Sérail qui couvre de ses bâtiments la pointe extrême de l’Europe.

Pendant quatre siècles, depuis Mahomet II qui le fit construire, le Vieux.

Palais de Beylerbey.

Sérail a été la résidence magnifique des sultans ottomans. Aujourd'hui, en dehors de rares circonstances — telle que fut récemment l’inauguration du nouveau khalife Abdul-Medjid II — où l’antique palais retrouve pour un moment une vie éphémère et transitoire, ce n'est plus qu’une maison morte, qu’habitent de vieux fonctionnaires et des sultanes hors d’emploi Et pourtant, peu d'endroits à Constantinople sont d’une grâce plus émouvante. Derrière des remparts crénelés de citadelle, derrière de hautes portes farouches flanquées de tours du XVe siècle, où jadis, dans l’ombre de la voûte, le bourreau attendait les vizirs tombés dans la disgrâce du maître, par delà les vastes esplanades bordées de portiques, plantées de cyprès séculaires, entre lesquels se dresse, dans la première cour, l’antique platane des janissaires, se cache toute une ville mystérieuse, une ville enchantée et délicieuse, où, dans l’ombre de la haute tour carrée qui ies domine, les kiosques aux. coupoles argentées sont capricieusement semés parmi les jardins fleuris, dans la fraîcheur des pièces d’eau murmurantes, au bord des terrasses d’où

la vue est si belle sur le Bosphore et la côte d’Asie. Dans le vaste panorama de Stamboul, tel qu’on le découvre du haut de la tour de Galata ou du Grand pont, la pointe du Sérail, s’allongeant entre la Corne d'Or et les flots lumineux de la Marmara, apparaît, avec ses blancs édifices dressés parmi les cyprès sombres, comme une des merveilles de Constantinople: et par la grâce de ses lignes extérieures, par son prestige d'autrefois, par le mystère qui l’environne, par la difficulté même qu’on trouve à y pénétrer, le Vieux

YUiz-Kiosk et mosquée Hamidié.

Sérail demeure toujours un des monuments qui piquent le plus fortement la curiosité des voyageurs.

Sans doute, depuis quelques années, depuis la guerre surtout, il a perdu un peu de son ancienne beauté. Une partie des jardins qui l’entouraient a été transformée en promenade publique. Dans son enceinte même, les grandes cours plantées de cyprès centenaires ont, dans leur morne solitude, un aspect assez mélancolique ; et il y a bien du délabrement, un peu d'abandon et presque de misère dans certains de ces kiosques célèbres, dans cette salle du divan par exemple, où jadis les vizirs tenaient conseil, sous l’œil du maître invisible et présent derrière l’étroite fenêtre grillagée d’or. Et l’on ne visite plus — au moins pour le moment — ce pavillon fameux du Trésor, qui était jadis une des merveilles du Sérail. Ce n’etait point chose simple

d’y être admis : entre une double haie de domestiques et de fonctionnaires, le trésorier, avec une cérémonieuse lenteur, passait, pour aller ouvrir les serrures massives qui fermaient les lourdes portes de fer ; et une exacte surveillance accompagnait les pas et les gestes des visiteurs. Mais lorsque, au sommet du haut escalier, on entrait dans ces salles pleines d armes magnifiques, d’orfèvreries précieuses, de pierreries splendides, c’était un éblouissement, et dans la pénombre lumineuse, il semblait qu’on sentît revivre toute une Turquie disparue, somptueuse, grandiose et barbare. Dans la première

Le Vieux- Sérail : salle du trône.

salle, au milieu, se dressait le trône d'or, étincelant de rubis, d’émeraudes et de pierreries, que le sultan Selim en 1514 conquit sur le shah de Perse. Ailleurs, c’étaient de grands vases d’or, de cristal, d’onyx, de jade, parfois incrustés de diamants, des harnachements brodés de perles, un service de toilette en lapis lazuli constellé de pierres précieuses, des écuelles pleines de rubis et d’émeraudes, des entassements d’anciennes monnaies d’or, et des casques empanachés, niellés d’or, et des armes ornées de pierreries, merveilles auxquelles se mêlaient, de façon assez imprévue, des pendules et des porcelaines du goût le plus médiocre, articles de Vienne ou de Paris. Mais une chose surtout y était d’un effet extraordinaire et saisissant. Dans la dernière salle, sous des vitrines, s’alignaient les mannequins funèbres portant les costumes d’apparat des sultans d’autrefois. Ils étaient là, émou-

vants, presque tragiques, tous ceux qui jadis habitèrent le Vieux Sérail, depuis Mahomet II le Conquérant jusqu’à Mahmoud le réformateur, avec leurs caftans de brocart aux grands dessins mystérieux, avec leurs hauts turbans blancs d où jaillissaient des aigrettes de pierreries, avec leurs poignards au pommeau incrusté de rubis et de perles, sortant de la soie des ceintures. Ils étaient là, tous en maitres glorieux de la Turquie morte, Mahomet II qui prit Constantinople, et dont le kandjar s’ornait au pommeau de trois grosses émeraudes; Soliman qui prit Belgrade et dont le

Le Vieux-Sérail : près du Kiosque de Bagdad. caché Abduiiah.

turban flamboyait d’une triple torsade de rubis ; Mourad, qui prit Bagdad et dont le casque empanaché et la chemise de mailles étincelaient de pierres précieuses, et tous les autres, les Selim, les Achmet, les Mustapha. Et c’était une vision inoubliable et presque fantastique que cette assemblée de fantômes, où s’évoquait toute la Turquie disparue, la Turquie sauvage et guerrière, pittoresque et magnifique d’autrefois... Reverra-t-on jamais ce prodigieux spectacle ? Pendant la guerre, le Trésor avait quitté le Vieux Sérailpour être transporté d’abord à Brousse, puisà Konia. Il en est revenu, dit-on, quelque peu diminué peut-être. Mais actuellement — c’était du moins le cas en 1922 — onne le montre pas : on l’avait même prudemment laissé dans les caisses où il avait été emballé : tant, dans cette Constantinople de 1922,

incertaine de l’avenir, on avait — et on a eu jusqu'à ces derniers mois — la crainte obscure d’un exode définitif de l’Islam.

D’autres merveilles heureusement sont demeurées intactes. La salle du trône, où jadis le sultan recevait les ambassadeurs étrangers; est toujours singulièrement impressionnante par la splendeur de son décor — il a été renouveléauxvill0 siècle — -etpartout cequ’elle évoque d’histoire. Le pavillon de la bibliothèque conserve ses précieux manuscrits arabes, persans, turcs, grecs même, dont plusieurs sont des chefs-d’œuvre de l’enluminure et de la miniature. Le Kiosque de Kara Mustapha pacha est toujours délicieux, avec sa fine décoration de boiseries du XVIIIe siècle et le chef-d’œuvre' d’art français qui en occupe le centre, ce mangal de bronze doré, cadeau du roi Louis XV, qu’illustre la signature du ciseleur Duplessis. Un autre pavillon, très simple, et qui date, dit-on, de Mahomet II, enferme un ancien et admirable tapis de Perse. Un autre, où Loti venait volontiers s’asseoir, est orné d’exquises boiseries du XVIIe siècle. Et sur lq terrasse enfin où un clair jet d’eau jaillit au milieu d’une nappe limpide, le kiosque de Bagdad, bâti en^ 1639 pour Mourad IV, est incomparable avec ses murs tapissés de faïences ^ persanes à tond bleu, ses portes incrustées de nacre, d’écaille et d ivoire, \ ses plafonds d azur et d’or qui ont la patine des reliures anciennes, sa coupole en faïence rose, ses divans bas aux étoffes chatoyantes sur lesquels,/ par des vitraux de couleur, le soleil met un demi-jour mystérieux, et le por-

tique extérieur qui 1 environne, et d’où la vue est si belle sur la Corne -d’Or. On ne visite pas le pavillon sacré où sont conservées les reliques du Prophète, son manteau, son sabre, son arc, son étendard; et l’on est rarement ad mis à voir les bai ns et les appartements du harem, plus jalouse ment clos encore que le reste, et où se conservent de merveilleuses décorations de faïences de la seconde moitié du XVIe siècle, en particulier dans les appartements de Mourad III. Mais si prenant que soit le charme de tous ces édifices, tout cela aujourd’hui semble mort un peu ; et de même lesjardins, si magnifiquement fleuris autrefois, qui entourent les kiosques, paraissent assez mal tenus et un peu laissés à l’abandon. Et cependant ce grand palais désert et assez mélancolique garde un charme singulier : et la guerre lui a valu en outre une richesse nouvelle assez inattendue et tout à fait remarquable : c est 1 admirable collection de porcelaines chinoises qui y est aujourd’hui exposée.

La façon dont elle fut découverte mérite d être contée : tant elle met en relief certains traits de caractère oriental. Dans une cave du Vieux Sérail, dormaient depuis bien des années des caisses soigneusement closes : le sultan auquel elles étaient destinées était mort sans doute avant leur arrivée, et personne depuis lors n’avait eu la curiosité de voir ce qu’elles

contenaient. Je ne sais par quel hasard on s’avisa, au courant de la guerre, de les ouvrir : on y découvrit une admirable suite de porcelaines de Chine, d’une qualité rare et d’une conservation merveilleuse. Il y a là plus de deux mille pièces, admirables de forme, de couleur, de variété et d’élégance et qui, bien classées et bien présentées, constituent assurément un des plus beaux musées qui existent pour 1 étude de la céramique chinoise. A côté de ces fameux céladons verts, que fabriquaient, dès l’époque des Soung, les manufactures impériales de Hang-tchéou, on y voit, par centaines, des

Le Vieux-Sérail : intérieur du Kiosque de Bagdad.

" Cliché Abdullah. • v

porcelaines de l’époque des Ming, de ton bleu pâle,, bdanc ou . bleu, foncé, plats immenses, théières charmantes, grands vases, aigüièr'es-élégantes, bols de toute forme et de toute dimension ; et il n’est pas sans intérêt-dé remarquer que certaines de ces pièces ont visiblement été exécutées poüf l’usage spécial des Ottomans, sur des modèles venus sans doute de Damas ou de la Perse. Ailleurs ce sont d’autres séries, de date postérieure aux Ming, au décor noir et or, aux tons multicolores ; l’art en est moins raffiné peut-être, moins délicatement nuancé : mais quelques pièces encore y sont d’une grâce exquise.

On dit que le Vieux Sérail nous réserve d’autres surprises de même sorte, que d’autres caisses, non moins soigneusement closes et depuis aussi longtemps oubliées, renferment non moins intactes des centaines de pièces de Saxe et de Sèvres. Ce sera fête pour les amateurs quand, à leur tour, on

les exposera. Mais, sans méconnaître tout ce que ces collections précieuses ajoutent d’attrait à la visite du Vieux Sérail, peut-être regrettera- t-on qu’elles soient comme prisonnières dans l’enceinte de ce palais malaisément accessible, où peu de personnes les peuvent voir, et difficilement. Leur place serait plutôt au Musée impérial ottoman tout voisin, où elles feraient assurément meilleure figure que les richesses, de qualité si inégale, apportées d’Yldiz après la chute d’Abdul-Hamid.

Il y a, aux alentours de Constantinople, bien d’autres résidences impériales, et plusieurs sont charmantes. Tels sont ces kiosques élégants que les sultans ont fait construire au bord d’une claire rivière, parmi les frênes, les platanes et les sycomores, soit aux Eaux-Douces d’Europe, au fond de la Corne d Or, soit aux Eaux-Douces d’Asie, dans la gracieuse vallée du Gôksou. Tel est aussi — - et celui-là peut-être est moins connu et moins aisément accessible, — le y ali impérial qui, derrière les murs de l’Arsenal, se cache au milieu d’un grand jardin paisible et fleuri. Tout auprès, un curieux musée, que l’on a rarement l'occasion de visiter, rappelle les splendeurs de la marine turque d’autrefois. On y voit de vieilles cartes précieuses, et aussi d’antiques canons de bronze, de calibre énorme et de construction encore rudimentaire, provenant du siège de 1453. Mais la merveille est une galère de parade, datant du milieu du XVIIe siècle, et dont la magnificence est prodigieuse. La proue, la poupe, les bordages sont dorés ; à l’arrière, un pavillon s’élève, dont les boiseries sont incrustées de nacre ; l'avant s’effile en une longue pointe qui semble un espadon. Cent quarante-quatre rameurs faisaient mouvoir ce bâtiment somptueux. Et autour de lui, comme pour lui faire cortège, d'anciens caïques sont exposés, eux aussi tout éclatants d’or, dont la proue recourbée se termine par un corps d'oiseau. Ici aussi, comme au Vieux Sérail, quelque chose semble revivre de la Turquie disparue : et sans peine, de la pénombre où ils semblent dormir, l’imagination fait sortir les beaux caïques dorés, la fine galère éblouissante, pour les lancer, comme jadis, joyeux et superbes, sur les eaux lumineuses de la Corne d’Or ou du Bosphore.

De cette Turquie d’autrefois, un autre souvenir encore existe, plus tragique celui-là, dans ce quartier lointain qui, tout au fond de Stamboul, avoisine la Grande muraille. C’est le fameux château des Sept-Tours (Jédi- Koulé) que Mahomet II fit en 1470 bâtir sur les ruines de l’Heptapyrgion byzantin, et dont l’enceinte comprit la célèbre Porte d’Or. Dans ce vaste pentagone, que quatre tours seulement flanquent aujourd’hui, on retrouve la mémoire des drames sinistres que vit cette prison d’État. On y montre des cachots sombres, le puits où l’on jetait les têtes des suppliciés et qu’on nomme le puits du sang ; on y voyait jadis « le cimetière des martyrs ». A

l’entrée de l’une des tours, on lit, gravées dans la pierre, des inscriptions latines ou allemandes, souvenir des ambassadeurs étrangers que, plus d’une fois, la brutalité turque incarcéra dans cette citadelle. Sur les créneaux des hautes courtines, plus d’une fois furent accrochées les têtes des vizirs disgraciés ; et plus d’une fois les janissaires enfermèrent ici les sultans détrônés. Aujourd’hui, derrière ces murailles farouches, il n’y a plus qu’une vaste cour vide, où quelques arbres poussent, et où, sur la prairie, des tapis sèchent au soleil, mettant sur le fond de verdure des taches vigoureuses et

Château des Sept-Tours. Cliché e. f. Rochat.

éclatantes. Du haut des remparts, la vue s’étend admirable d’un côté sur la mer, de l’autre, sur la Grande muraille fuyant à l’infini, sur les grands espaces verdoyants et déserts qui bordent le rempart du côté de la ville, sur les cimetières aux cyprès sombres qui le longent à l’extérieur. Peu de paysages sont, à Constantinople, plus beaux et plus mélancoliques, plus évocateurs aussi d’histoire morte. On se sent ici très loin de Péra, de ses élégances, de son mouvement mondain et banal. Dans cette Bastille ottomane, comme au Vieux Sérail, parmi les figures des sultans d’autrefois, comme à l’Arsenal, en face des somptueux navires aux bordages d’or, quelque chose revit de la Turquie disparue, magnifique et farouche, et il semble qu’on y sente battre encore un peu du cœur de l’Islam.

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