‹ ConstantinopleChapitre 12 sur 18 · III. — Cimetières d’Îslam · texte numérisé non relu

III. — Cimetières d’Îslam

Constantinople est pleine de cimetières, répandus dans la cité tout entière : petits cimetières presque abandonnés, qui dorment dans l’ombre des mosquées et où les stèles aux couleurs pâlies se dressent parmi les herbes folles ; grands cimetières aux sombres verdures qui, au pied de la Grande muraille, font aux vieux remparts byzantins une bordure mélancolique et émouvante ; cimetière d'Eyoub ou cimetière de Scutari, où les stèles funéraires s’alignent sous les cyprès noirs, où les enfants jouent parmi les tombes, où les femmes viennent, chaque vendredi, bavarder gaiement; turbés magnifiques enfin, où reposent les grands sultans d autrefois, les Mahomet, les Soliman, les Selim, sous les hauts catafalques drapés d’étoffes précieuses qu’orne à une extrémité l’énorme turban des temps passés. En dehors de ces tombeaux princiers, sur lesquels veille une plus attentive sollicitude, tous ces cimetières turcs nous semblent singulièrement à l’abandon ; les hautes stèles, serrées les unes contre les autres, et que couronne, pour les hommes, un turban, pour les femmes, un bouquet de fleurs, s'inclinent négligemment ou gisent renversées sur la terre ; et l’on songe bien rarement à raviver les ors éteints, les couleurs pâlies qui ont écrit sur ces tombes un nom, une date, et quelque pieuse inscription. Mais, malgré cet apparent oubli, ces grands bois funèbres, que la piété des Turcs a placés d’ordinaire dans les plus beaux sites du monde, ont un charme mélancolique, une grâce poétique qui les fait inoubliables. Dans cette Constantinople d’Islam, la mort semble sans tristesse ; et il semblerait doux de dormir, d’un sommeil éternel et sans rêves, dans cette terre qui semble plus légère, à l’ombre des grands cyprès sombres, qu’égaient des jeux d’enfants et des gazouillements d’oiseaux...

Au fond de la Corne d’Or, tout à l’extrémité de Stamboul, s'élève, en dehors des murs, le saint faubourg d’Eyoub. Avec ses maisons de bois anciennes, ses claires fontaines, ses innombrables cimetières abrités sous les grands arbres, il a gardé un caractère particulièrement oriental. Et c’est en effet un des lieux saints de l’Islam. Dans la mosquée, bâtie par Mahomet II, qui en est le centre, repose, d'après la tradition, le porte-étendard du prophète, Eyoub, qui fut tué au premier siège de Constantinople par les Arabes en l’année 672 et dont la sépulture fut pendant le siège de 1 45 3 miraculeusement retrouvée. On voit encore, dans la cour qui précède 1 entrée du sanctuaire, le turbé, tapissé de belles faïences éclatantes, qui contient le tombeau d E}roub, et, à travers la grille de cuivre, toute polie

par l’attouchement des mains suppliantes, on aperçoit à l’intérieur d’autres revêtements de claires faïences, sur lesquelles se détachent joliment, dans la pénombre, les noires formes glissantes des femmes, seules admises à approcher la tombe vénérée. Dans la mosquée qui lui fait face, les sultans venaient, au jour de leur avènement, ceindre le sabre d’Osman, en une cérémonie assez semblable à ce qu’était, à Reims, le sacre de nos rois. Pour toutes ces raisons, la mosquée d’Eyoub a été, pendant des siècles, interdite aux chrétiens. Aujourd'hui on y pénètre sans peine ; mais si les abords en

Vue d’Eyoub sur la Corne d’Or. cliché Ludwigsohu.

sont charmants d’animation et de couleur, le sanctuaire lui-même n’offre pas un très vif intérêt.

Autour de ce lieu saint d’Islam, toute une ville funèbre et délicieuse s’est construite, où reposent ceux qui ont voulu dormir leur sommeil éternel au voisinage du tombeau sacré. Tout le long de l’avenue qui, de la Corne d’Or, monte vers la mosquée, ce ne sont que somptueuses sépultures, aux façades de marbre richement sculptées, éclatantes de couleur et d’or, aux magnifiques grilles dorées, dont la grâce un peu maniérée rappelle les élégances du XVIIIe siècle. Là sont ensevelis, parmi la verdure et les fleurs, des princes de la famille impériale, de hauts dignitaires de l’État, grands vizirs, cheiks-ul-islam, grands eunuques, et des savants illustres, et bien d’autres. Plus haut, sur la colline qui domine la Corne d’Or, d’autres tombes innombrables s’abritent sous les hauts cyprès : et sans doute cet admirable bois funèbre a perdu en ces derniers temps un peu de sa splendeur passée ; les arbres y sont plus rares, l’ombre moins épaisse, mais la vue est tou-

jours admirable sur la Corne d’Or, sur les vieux remparts byzantins et sur la ville tout entière.

Le grand cimetière de Scutari est plus émouvant encore peut-être que le cimetière d’Eyoub. Il s’étend sur une longueur de plus de deux kilomètres, et les tombes s’y accumulent innombrables dans 1 ombre du grand bois de cvprès. Beaucoup de Turcs mettent un prix particulier à dormir sur cette terre d’Asie d’où leur race est issue, plutôt que sur le sol de cette Europe, où ils redoutent obscurément de ne point demeurer toujours. Aussi, le long

Cimetière de Scutari. Cliché Sebah.

des allées qui traversent le cimetière, les stèles funéraires se pressent en un pittoresque désordre. A côté des somptueux monuments de marbre où reposent les grands personnages, à côté des sarcophages artistement sculptés, des tombes plus modestes abritent la foule des pauvres. Mais sur toutes les stèles enluminées de couleur et d’or, où l’écriture ottomane déroule ses entrelacs ciselés, des inscriptions pieuses ou poétiques rappellent la vanité des choses et sollicitent une prière pour. les âmes qui s’en sont allées « dans les jardins de l’éternité ». C’est une chose merveilleuse d’errer lentement, au hasard, parmi les tombes, dans l’ombre épaisse des hauts cyprès immobiles, à travers laquelle se jouent discrètement les rayons du soleil. Et je ne sais pas si l’impression n’est pas plus forte encore et plus émouvante lorsque, comme je le vis un matin de l’an passé, le bois

funèbre de Scutari dresse ses cyprès noirs sous un ciel gris et triste, qui les fait plus sombres et plus mélancoliques, lorsque, dans la solitude qui les environne, les tombes semblent plus abandonnées encore, lorsque, dans un paysage de tempête, le grand cimetière de Scutari apparaît vraiment comme une chose unique au monde.

Les turbés magnifiques où sont enterrés, au voisinage des grandes mosquées, les sultans et les princes de la famille impériale, sontdes monuments d’une autre sorte, dont quelques-uns sont des chefs-d’œuvre de l’ar-

Turbé de Selim II. Cliché sebah.

ottoman. Ce sont d’ordinaire d’élégants pavillons octogones, construits au milieu d’un beau jardin fleuri ; une coupole les surmonte ; leurs murs intérieurs sont ornés d’admirables revêtements de faïence ; parfois la lumière y pénètre à travers des vitraux aux couleurs harmonieuses. Au centre de l’édifice, de hauts catafalques, plus ou moins nombreux, enferment les cercueils du prince défunt et de ses proches ; et c’est, sur chacun d’eux, un chatoiement de brocarts somptueux, de velours brodés d’argent, de châles magnifiques et rares, que couronne, à la tête du cercueil, le haut turban blanc de forme ancienne. Des candélabres gigantesques, des pupitres incrustés de nacre, supportant de beaux Corans enluminés d'or, entourent le grillage qui enferme les tombeaux. Assurément, tous ces turbés ne sont point d’un égal intérêt. Mais tous offrent un aspect singulièrement pittoresque, et plu-

sieurs, ceux du xvT’ siècle surtout, sont d’une merveilleuse beauté. Si le turbé de Mahomet II, à côté de la mosquée de Fatih, n a guère qu un intérêt historique, si celui où reposent Mahmoud le réformateur et son fils Abdul Aziz est d’un luxe un peu trop neuf et trop éclatant, celui de la sultane Validé, derrière la mosquée du même nom, a de belles faïences du commencement du XVIIe siècle, et une décoration du même genre fait la beauté

Turbé de la Shah-Zadé.

du turbé d’Achmet IC1 (commencement du XVIIe siècle), près de la mosquée qu’il édifia. Le turbé de Selim II, que bâtit en 1576, dans l’ombre de Sainte- Sophie, le grand architecte Sinan, est d’une beauté plus rare, avec les harmonieux panneaux de faïence à décor floral qui en ornent le portique et son élégante disposition intérieure : huit colonnes supportent une coupole délicatement ornée de peintures rouges et noires aux tons pâlis ; sur les murs, des faïences aux motifs de fleurs sur fond blanc, que borde une belle frise de faïences à inscriptions, montent jusqu’à la naissance des voûtes. Mais deux turbés surtout, un peu plus anciens, sont d’une grâce incompa-

rable, celui où dorment, à côté de la mosquée de Shah-Zadé, deux fils de Soliman le Magnifique — il date de 1543 — et les deux turbés fameux où reposent, au milieu d’un jardin fleuri de roses, le plus illustre des sultans du XVIe siècle, Soliman et sa favorite la célèbre Roxelane.

Le premier, que beaucoup de vo}''ageurs ignorent, mais dont les délicats goûtent particulièrement le charme, a ses murailles extérieures décorées de marbres de couleur qui y forment comnîe un dessin cloisonné ; mais l’intérieur surtout est d’une grâce incomparable. Depuis le sol jusqu’à la base de

Turbé de Soliman : extérieur. cliché sebah.

la coupole, les parois de l’octogone sont revêtues de grands panneaux de faïences, dont la tonalité générale d’un vert tendre relevée de jaunes et de bleus est proprement délicieuse : aucun ton trop brutal n’y heurte le regard ; tout se nuance et se fond en une exquise et délicate harmonie. Trois des fenêtres qui éclairent le turbé ont gardé leurs vitraux anciens, aux verres de couleur enchâssés dans une plaque de stuc ajourée. Et le demijour un peu mystérieux qu’ils versent dans l’édifice ajoute encore à la beauté des faïences qui le décorent.

Dans le joli cimetière, tout plein de tombes anciennes, qui avoisine la Suléimanié, les turbés de Soliman et de Roxelane sont d’une plus magnifique splendeur. Celui du sultan, qu’enveloppe à l’extérieur une galerie

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portée par trente-huit colonnes de marbre, se couvre au dedans d’une coupole que soutiennent huit colonnes, quatre de porphyre, et quatre de marbré blanc. Sur les murs, percés de grandes fenêtres, se dispose un riçhe décor de faïences, où les bleus intenses se mêlent aux verts tendres en une audà»cieuse et puissante harmonie. Dans les écoinçons qui séparent le haut des

Turbé de Soliman : intérieur. Cliché Abdallah.

fenêtres, des disques d un bleu profond se détachent au centre des panneaux d un vert clair ; plus haut, entre des faïences vertes d’une nuance exquise, court une large frise bleue où une inscription se dessine en hautes ligatures blanches. On ne trouve plus ici les verts pistaches et les jaunes clairs qui caractérisent les décors en faïence de la première moitié du XVIe siècle et qui se combinentsi heureusement dans le turbé de laShah-Zadé. Les verts sont d une autre nuance ; ils se mêlent de bleus profonds, de tachés de rouge corail ; et semblablement le dessin est moins stylisé, plus libre, et

les fleurs en particulier sont traitées, comme le montre le turbé de Roxelane, avec un naturalisme délicieux. Le tombeau de la sultane est moins somptueux assurément que celui de son impérial époux : je ne sais pas s’il n’est point cependant d’une beauté plus fine et plus rare. Aux parois de l’octogone se creusent huit niches tapissées de faïences, que couronnent des stalactites dorées : et plus haut, dans les écoinçons qui les séparent, se dispose un merveilleux décor floral : des tulipes rouges, de blanches églantines

Turbé de Roxelane. Cliché sebah.

au cœur d’or s’y enroulent le long de hautes branches noires, et forment sur le fond clair de beaux bouquets d’une grâce délicieuse. Les mêmes qualités se rencontrent à Constantinople dans plusieurs autres décors de faïences de la seconde moitié du XVIe siècle, dans le turbé de Selim II par exemple, ou dans la mosquée charmante, déjà précédemment mentionnée, de Rustem pacha : elles font grand honneur à l’art savant des fabriques de Nicée, d’où proviennent ces faïences. Mais nulle part assurément elles n'apparaissent de façon plus éclatante et plus exquise que dans le délicieux turbé de Roxelane et dans l’harmonieux et rare décor du turbé de la Shah-Zadé.

Fontaine d’Achmet III. Cliché Sebah.

qu’on appelle Bab-Houmaïoun. Il y a là une placette solitaire, dont le charme est incomparable. Par-dessus les murs crénelés de l’enceinte du Sérail, surgit, entre deux tours, la coupole rose de Sainte-Irène. Sur la gauche, se dresse la masse puissante de Sainte-Sophie ; à droite, une rue bordée de maisons anciennes descend en une pente abrupte, au bas de laquelle se découvre un grand espace de mer bleue. Et, au centre, la fontaine délicieuse met la grâce légère de ses larges auvents de bois sculptés, de sa décoration aux ors pâlis à laquelle le temps a donné une merveilleuse douceur. Sur chacune des quatre faces du monument, une fontaine à vasque de marbre s’encadre entre deux niches à stalactites, et un admirable décor d’arabesques florales, de rinceaux, de feuillages relevés de couleur et d’or couvre de la base au sommet les murs de marbre blanc. Aux angles, dans

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