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IV. — La rue et la vie turques

Si fort que Stamboul se soit transformé en ces dernières années, il garde cependant, on l’a dit déjà, bien des coins pittoresques, et, dans ses rues, bien des monuments exquis du passé. Ce sont en particulier des fontaines charmantes, dont la plus belle est sans doute celle qu Achmet III fit construire, au commencement du xviii0 siècle, près de la porte du Vieux Sérail,

Fontaine de Top-hané. cliché Sebah.

fontaine de Top-hané. Comme celle d’Achmet, elle était primitivement couronnée par un auvent très saillant, que surmontait une haute coupole, et cette disposition achevait très heureusement l’élégante silhouette de ce petit monument. Tout ce couronnement, fort délabré, a été démoli au commencement du xixe siècle et remplacé par une terrasse plate. Mais les sculptures qui couvrent les murs de marbre sont au moins aussi bien traitées que celles de la fontaine d’Achmet, et elles leur ressemblent fort par le style et la disposition. Au-dessus des vasques encadrées de niches, audessus des panneaux d’angde couronnés de stalactites, de larges bandes d’inscriptions, une frise d’arcades sous lesquelles se disposent des vases remplis de fleurs, revêtent les murailles de leur fine broderie sculptée. Une autre fontaine, celle d'Azab-Kapou, n’est pas moins intéressante: elle rap-

quatre tourelles, quatre sebils, que protègent des grilles en bronze doré, permettent au passant de se désaltérer ; des soubassements sculptés, des frises au dessin délicat, des inscriptions en grandes lettres d’or y mettent une parure ciselée comme une orfèvrerie précieuse. Et sous le toit couronné de pinacles, dans 1 ombre de l’énorme auvent, l'ensemble est d’une harmonieuse élégance, qui est proprement incomparable.

Une autre fontaine de la même époque se trouve vers l’extrémité de la grande rue de Galata, auprès de la mosquée de Kilidj-Ali-pacha. C’est la

pelle par sa disposition celle de Bab-Houmaïoun, et elle est du même temps. On remarquera d’ailleurs que, dans ces trois monuments, des influences occidentales se mêlent au décor purement ottoman. On sent que des marbriers italiens commençaient à s’installer aux rivages du Bosphore.

Il y a, dans tous les quartiers de Stamboul, quantité d autres fontaines, tchechmés ou fontaines à robinet où les porteurs d eau viennent remplir leurs jarres, sebiLs ou fontaines garnies de tasses qui permettent au pas-

Fontaine de la mosquée de Shah-Zadé. Cliché sebah.

sant de se désaltérer. Certaines d’entre elles conservent dans leur décoration des fragments de sculptures byzantines ; d’autres, comme la jolie fontaine voisine de la mosquée de Shah-Zadé, et qui fut bâtie vers 1719, ou comme celle qui, à Scutari, s’adosse au mur extérieur de la Yéni Validé-djami, sont d’un art purement musulman. Plusieurs — ce sont généralement les plus anciennes en date — occupent le centre des cours qui précèdent les mosquées. On en a cité déjà quelques-unes : on y peut ajouter celle, fort élégante avec son large auvent et la fine colonnade qui l’entoure, qui s'élève dans la cour de Sainte-Sophie. Toutes ces fontaines, aux abords desquelles se presse, à certaines heures, une foule d’hommes et d’animaux, mettent dans les rues de Stamboul une animation pittoresque et contribuent à leur conserver, même aujourd’hui, quelque chose de la grâce d’autrefois.

On la retrouve de même aux abords des grandes mosquées, en particulier auprès de cette mosquée de la Yéni-Validé, derrière laquelle, sous de grands arbres, une vaste place se dessine, toujours pleine de mouvement, d.e couleur et de bruit, et dans ces rues montantes, au pavé raboteux et pointu, qui mènent de là vers le Grand Bazar. Un marché en plein vents y tient tout le long du jour, où tous les métiers se rencontrent, où tous les cris se mêlent; on y voit des marchands de simit qui, sur de grands plateaux de bois, étalent de minces galettes saupoudrées de graines aromatiques ou

Mosquée de Yéni-Validé : façade latérale. cliché e. f. Rochat.

échafaudent des pyramides de soucoupes pleines de lait caillé ; des marchands de fruits, dont les éventaires chatoient d’un amoncellement de couleurs vives ; des marchands de pâtisseries, de glaces, de boissons chaudes ou fraîches qu'enferment des carafes à l’éclat multicolore; des marchands de petits pains ou de poisson. Les restaurants en plein air offrent au passant toute la variété infinie de la cuisine musulmane, les petits morceaux de viande de mouton rôtissant sur de fines brochettes de fer — c’est le kebab , — les boulettes de riz fortement épicé, enveloppées dans de larges feuilles de vigne — c’est le dolma , — le pilaf, qui cuit en de vastes casseroles, et les fruits éclatants, rouges, violets, orangés, et les pâtisseries innombrables, le baklava, qui est une tarte au miel et aux amandes, le helva , qui est un gâteau assaisonné de sésame, de vin doux, de jus de mûres, et mêlé de noisettes et de grains de maïs, et les pâtes de loukoum

Portique de la mosquée de Top-Hané.

Cliché Sebah

le bazar égyptien répand l’odeur entêtante et forte de ses drogues, de ses épices, de ses parfums, et entasse, tout le long de ses rues voûtées, les grands sacs ouverts de poivre, de cannelle, de gingembre, l’ambre, le santal, l’aloès, le mastic de Chio et les pistaches d’Alep, et les flacons où tremblent quelques gouttes d’essence de rose, et les fards et. le henné. Plus loin, la longue rue étroite qui, parallèle à la Corne d’Or, s’en va du pont au quartier grec du P-hanar et au quartier juif de Balat, est encombrée d’un mouvement incessant de hammals portant des charges énormes et de lourds attelages. Et quoique le pittoresque d’autrefois se soit fondu en une couleur

parfumé, et bien d’autres. Dans l’ombre des treilles qui ombragent les maisons, sous les étoffes tendues par-dessus la rue, les barbiers accommodent leurs clients; les décrotteurs s’empressent à cirer les chaussures; les porteurs de bois croisent les porteurs de lourds fardeaux ; les bouchers s affairent derrière leur étal sanglant. Au voisinage de la mosquée de la Validé,

grise assez uniforme et monotone, cependant, sous les voûtes et les dais de feuillages qui mettent sur la rue une pénombre, ce grand fleuve vivant, sans cesse grossi ou interrompu par ce qu’y versent les petites rues embranchées sur la voie principale, offre une animation grouillante et tumultueuse qui demeure toujours plaisante aux yeux. Mais la civilisation d’Occident apparaît à chaque pas au milieu des vieilles habitudes orientales. Et je me souviens, non sans amusement, d’avoirrencontré, presque à la même minute, aux alentours de la colonne brûlée, un montreur d’ours comme on en trouve sur les grands chemins d’Anatolie et un libraire musulman en plein vent

Le Grand Bazar. Cliché Sebah.

qui, parmi les livres turcs d’occasion, exposait, de façon assez inattendue, Du côté de che% Swann et A l'ombre des jeunes filles en fleur.

Le Grand Bazar offre les mêmes contrastes. Sous ses hautes voûtes, que bordent de longues colonnades, c’est toujours le demi-jour un peu mystérieux d’autrefois et le même dédale de ruelles qui s’enchevêtrent. Mais ce n’est plus le pavé raboteux de jadis ; ce ne sont plus surtout les petites boutiques pittoresques où s’accumulaient en un désordre prodigieux les articles de pacotille et les objets de prix. De grands magasins, d’allure très moderne, aux vitrines savamment arrangées, ont remplacé en grande partie les étalages d’autrefois, et il faut chercher longtemps le coin empoussiéré et charmant où, sous l’entassement des curiosités de toute sorte, on a le plaisir de découvrir quelque bibelot rare ou précieux. Sans doute on y retrouve parfois encore toute la grâce de l’Islam, dans cette rue par exemple

où les marchands de babouches font alterner, en une chatoyante harmonie, les cuirs rouges et jaunes, ou dans ce bazar des orfèvres, où des artistes ingénieux, sur leur établi en plein air, travaillent l’argent et sertissent les pierres, ou encore, près de la mosquée de Bajazet, dans cette rue des Libraires, où des vieillards aux barbes graves vendent des manuscrits joliment enluminés ou calligraphient de belles lettres toutes pleines des formules de la politesse orientale : coin tranquille et délicieux, plein de paix et de silence, qu’ombragent quelques vieux platanes et que domine la flèche élancée d’un minaret blanc. Mais quand on pense aux souks de Fez, que ce grand bazar de Constantinople, qui semblait autrefois l’endroit le plus oriental de Stamboul, semble donc banal, sans couleur et presque sans intérêt. Seuls, les grands caravansérails, les hans qui l’avoisinent, ont gardé leur aspect d'autrefois, leurs murailles de forteresse derrière lesquelles de vastes cours carrées, entourées de plusieurs étages de galeries, plantées d’arbres et tapissées de verdure, sont pleines de ballots, de caisses, de marchandises entassées, et bruissantes d’une animation confuse. Plusieurs, comme le Tchohadji han ou le Vizir han, datent peut-être du XVe siècle; d’autres, comme le beau Hassan pacha han, semblent de la seconde moitié du XVIe ; Bouyouk Yeni han date du XVIIe siècle. L’un des plus remarquables est le Validé Han, avec ses trois vastes cours, dont la seconde, fort imposante, ne mesure pas moins de 75 mètres sur 70. Il appartient en propre aux négociants persans : et c’est pour cela qu’on y célèbre tous les ans, le 10 du mois de Mouharrem, la fête des lamentations, en souvenir d’Hussein, fils d’Ali, qui tomba en 680 sur le champ de bataille de Kerbela, et que les Persans chiites vénèrent comme un de leurs martyrs et de leurs prophètes. J’ai décrit ailleurs 1 cette cérémonie d'un exotisme violent, d’une couleur réaliste et brutale, qui, dans la moderne Constantinople, évoque puissamment le vieil Islam sombre d’autrefois. Ces jours-là, dans le vaste han tout tendu de draperies noires, tout illuminé de la rouge lueur des torches et des cierges, lorsque défile, parmi les musiques funèbres et les psalmodies lugubres, la procession des flagellants, le cortège des fanatiques grisés d’alcool qui à coups redoublés frappent leurs têtes de leurs sabres nus, une émotion intense saisit le spectateur qui a eu la bonne fortune d être admis à ce rare spectacle; et la sanglante et fantastique vision peut sembler horrible et, si 1 on veut, écœurante : elle est d’une couleur si pittoresque et si tragique qu’on ne se lasse point de la contempler.

Constantinople musulmane offre d’autres spectacles. Chaque vendredi, dans leur tekké de Péra, au son des tambourins et des flûtes, les derviches

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